Bouli Lanners : “Le casting est porté sur l’international, c’est important pour moi”

Mercredi dernier, le cinéaste belge Bouli Lanners sortait sa quatrième réalisation long métrage intitulée Les Premiers, Les Derniers. Ayant fraichement dépassé la cinquantaine, il est devenu l’un des acteurs phares du cinéma belge, celui qui réussit, celui qui s’exporte.

Rencontre avec Bouli Lanners, alias détective privé Gilou dans son nouveau film.

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Comment avez-vous commencé votre carrière ?

Pour payer mes études aux beaux-arts, je bossais dans les bistrots où j’ai rencontré des gens qui bossaient à la télé. J’ai fait mes premiers plateaux en 1984, à 19 ans, comme régisseur, figurant et autres. J’ai enchaîné un peu tous les boulots, décorateur, accessoiriste de plateau, machino, j’ai même eu une cantine à un moment.

J’ai commencé à jouer quand je faisais les Snuls, pas parce que j’étais bon mais parce qu’il fallait un petit gros. Petit à petit, on m’a donné des rôles, mais c’est venu très tard.

Et pour la mise en scène et la réalisation, c’est parce que j’organisais le Festival du Film Lourd et d’Essai (qui est devenu le festival de Kanne) avec un copain. Notre spécialité, c’était de trouver des courts métrages ratés. Comme il manquait toujours un film ou deux en programmation j’ai fait mes premiers films à partir de films de famille en super 8 que j’achetais aux puces, et auxquels je rajoutais une voix. C’était du film d’art et d’essai à vocation ratée, c’était super drôle. On projetait notre sélection à Dour, après les concerts, à trois heures du matin devant trois milles personnes. Tout le monde rigolait, c’était super.

Et puis une année j’en ai fait un où j’ai filmé, et c’est là que j’ai rencontré celui qui allait devenir mon producteur. Il a gonflé les rush en 35 mm, on a été sélectionné à Clermont-Ferrand, on a gagné des prix et le film a fait le tour du monde. Il a monté sa boite de production, il a trouvé des financements et on a enchaîné jusqu’à faire un long métrage. Et c’est comme que ça a commencé. Par hasard. Au début je ne pensais pas du tout que j’allais devenir réalisateur.

Quelle est votre approche pour l’écriture de vos personnages ?

Je m’inspire de personnages réels ou d’un élément et puis je les fantasme complètement, je me dégage de la personne qui a inspiré le personnage pour vraiment écrire. Une fois que tu as ton personnage, ses caractéristiques, ça devient facile de le développer, de lui donner vie et là, tu n’es plus que dans l’écriture. Le fait d’aller de bistrot en bistrot depuis des années et d’écouter des histoires fait que tu emmagasines plein de choses, ce qui rend plus facile le fait de composer un personnage.

Donc c’est partir d’un concret pour ensuite s’en échapper. Après tu dois mentir, raconter une histoire c’est comme mentir, tu ne dois pas raconter la vérité mais plus que la vérité. Quand tu racontes une histoire, si tu dis exactement ce qu’il s’est passé, c’est bien, mais si tu racontes en exagérant un peu les choses, c’est mieux. Tu ne trahis rien,  tu ne fais que raconter l’histoire en la rendant un peu plus intéressante. Tu fais passer un bon moment à l’autre personne et c’est ça qui est important.

Est-ce la même chose sur les thématiques ? Vous avez des thématiques assez lourdes, on suit des personnages qui retrouvent goût à la vie après une période difficile. Cela vous est-il arrivé ou est-ce l’exagération d’un sentiment ?

Malheureusement, ça m’est arrivé. Je ne suis pas du tout dans l’exagération mais dans l’immersion totale, dans la fusion avec le personnage. J’ai eu moi aussi une pathologie qui m’a pourri la vie pendant des années, qui a pris le dessus et je me suis retrouvé dans une réflexion très mortifère. Du coup, j’étais dans la non vie. J’ai cinquante ans, j’ai perdu pas mal de potes et avec cette maladie qui est venue se greffer là-dessus,  la réflexion sur l’échéance est devenue beaucoup plus concrète et il fallait que j’en parle. C’est pour ça que ce film a une thématique plus sombre. Mais en même temps, de ce côté sombre, il y quelque chose qui va vers la lumière. C’est un film positif, ça se termine bien, avec une vraie transformation chez les personnages.

C’est exemplifié dans cette scène ou votre personnage trouve un cadavre dans un bâtiment abandonné. Il est confronté au pire et se rend compte de sa chance…

C’est exactement ça. Au contact de la mort et d’un monsieur qui paradoxalement est plus vieux et plus abîmé que lui mais qui fait plus de choses que lui, qui est plus inscrit dans la vie que lui, il reprend goût à la vie. Avant de reprendre goût à la vie, il faut qu’il aille jusqu’au bout de sa réflexion sur la mort. Et donc la momie, c’est ça ! Ensuite il enterre la momie, il pose un acte d’humanité. Enterrer les morts c’est le propre de l’homme, les animaux n’enterrent pas leurs morts. Pour moi, la momie, c’est la fondation d’une reprise de goût à la vie. Il enterre ses pensées mortuaires, il repart à la vie et après il pose un autre acte, quand il prend Esther dans ses bras.

Est-ce que vous commencez votre processus par la trame narrative ou les personnages ?

Ici, j’avais mes personnages. La question était de savoir comment les interconnecter les uns avec les autres. Cette idée du téléphone me permettait d’avoir une vraie trame narrative et de tirer l’histoire à travers la recherche de quelque chose, de faire entrecroiser les gens avec un téléphone qui passe d’une main à l’autre. C’est ça qui était intéressant : passer à des points de vue différents, ce qui donne une direction à l’intrigue mais en même temps l’intrigue est secondaire. Ce qui compte, ce sont les questions existentielles qu’on se pose sur les personnages.

Comment faites-vous pour trouver un casting qui fonctionne avec des personnages aussi forts et vivants ?

C’est la partie la plus importante et la plus difficile. Entamer le casting est une grosse réflexion, une grosse recherche, avec des évidences comme Albert (Dupontel). Pour Esther, il fallait quelqu’un comme Aurore (Broutin), quelqu’un d’équilibré qui ne tombe pas dans la caricature ou quelque chose de glauque. C’est une recherche et puis, petit à petit, tu sens que les choses s’équilibrent, tu les mets les uns avec les autres, tu sens que ça commence à prendre forme. C’est quelque chose de très bizarre un casting. S’il y en a un qui dit oui, il faut trouver l’autre qui va avec, si l’autre est trop fort il faut recommencer jusqu’à trouver un équilibre. Ça prend énormément de temps. J’ai eu pas mal de chance d’avoir Max Von Sidow, Michael Lonsdale et Suzanne Clément. Ce sont des gens rares, qui n’habitent pas ici, qui apportent quelque chose d’universel. Le casting est porté sur l’international, c’est important pour moi.

Il fallait qu’il y ait un aspect universel au film ?

Oui, parce que le film n’a pas de notion de territoire. On ne sait pas vraiment où on est, ni en France, ni en Belgique. Sans cette notion de territoire, il y a aussi tout le contexte sociétal qui est enlevé. On est dans une grande plaine, comme dans un far-west, donc il fallait aussi qu’on ait des personnages internationaux. Tous les personnages du film évoluent dans le paysage audiovisuel français, mais ils ne sont pas sur tous les films. Ça rend la chose plus universelles pour moi. On les a vus mais on ne sait plus trop où, parfois dans un film français, parfois un film anglais ou américain, suédois ou canadien. Ils viennent d’autres horizons et c’est ça qui est intéressant pour moi. Suzanne est Canadienne, Michael Lonsdale est Anglais, Max von Sidow est Suédois, moi je suis Belge et les autres sont Français. C’est intéressant.

La cinématographie est très épurée, avec des plaines mornes et des paysages un peu tristes. Pourquoi ce choix ?

Parce que pour moi ça raconte la fin du monde. Cette espèce de plaine dans laquelle il n’y a rien qui est très décatie, mais quand même inscrite dans une société d’aujourd’hui avec des éoliennes et des lignes à haute tension. On sent qu’il n’y a rien, juste une espèce de vide, et ça raconte le vide que génère ce sentiment de fin du monde. C’est surtout ça que la cinématographie devait raconter. En plus, ça rappelle la grande plaine du far-west qui est très graphique et permet de faire de beaux cadres. Il faut que le film reste beau malgré tout, même si on est dans une atmosphère sombre au départ, il faut que ça reste beau, sans devenir glauque ou fadasse. Il faut une belle image pour magnifier cette nature austère et âpre.

Je n’ai pas très bien compris cet aspect de fin du monde…

En fait, ce n’est pas la fin du monde. On est dans une pensée qui est fort liée à la fin du monde. Cette peur de l’avenir et de ce qui va se passer dans cinquante ans est omniprésente dans nos pensées. Avec la COP21, les échéances de la planète, la fonte des glace, le CO2, l’avenir ne nous rassure pas.

Esther et Willy sont des illustrations de ça. J’avais vu une émission sur Canal ou Arte et ils parlaient de la fin du monde. Il y avait tellement peu de distance entre ce que le mec racontait et la fin du monde, qu’on avait l’impression qu’il était en train de l’annoncer. Si ma nièce qui est autiste voit ça, elle va croire que c’est la fin du monde parce que quelqu’un vient de l’annoncer très sérieusement. J’ai trouvé que c’était un bonne idée pour deux personnages qui sont un peu en marge de croire en la fin du monde et que ça les motive à retrouver quelque chose qui a disparu.

Dans ce film, ce n’est pas vraiment la fin du monde. Je crois toujours en l’homme, pour le moment la fin du monde est générée par la peur, par nous, et c’est à nous de réagir par rapport à cela.

Jésus dans l’histoire, c’est la voix de la raison ?

Non, c’est la bienveillance. C’est ma mystique personnelle que j’ai mise dans le film. En même temps, on n’est pas obligé de croire que c’est Jésus, on peut croire que c’est un mec qui se prend pour Jésus, tout le monde peut choisir son camp. Moi je crois que c’est vraiment Jésus qui arrive à un moment charnière de l’humanité et qui fait comme Jésus à l’époque, il ne sait pas par où prendre le taureau, il fait ce qu’il peut, il n’y arrive pas très bien, il doute. Ensuite, il a un accès de violence, comme Jésus quand il chasse les marchands du temple. Il est aussi plein de bienveillance et finit par comprendre qu’il est investi d’une mission. Donc pour moi, c’est vraiment Jésus. J’en rencontre tout le temps des mecs comme lui, il y en a plein. Ça me permet aussi de parler un peu de ce côté mystique que j’avais envie de mettre dans le film.

Quelles sont vos projets pour le futur ?

Ça fait déjà plus d’un mois que je suis en promo et ça va durer encore au moins un mois. Après, il y a de l’écriture, des tournages en été, mais surtout une période de repos avant. Une fois que j’aurai lâché le bébé définitivement, je crois que j’aurai un gros coup de mou…

Jan Kazimirowski
A propos Jan Kazimirowski 36 Articles
Journaliste du Suricate Magazine

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