Les yeux rouges, ou comment survivre au harcèlement sur les réseaux sociaux

Couverture du roman « Les yeux rouges » de Myriam Leroy (Le Seuil, 2019)

Titre : Les yeux rouges
Autrice : Myriam Leroy
Éditeur : Seuil
Date de parution : 14 août 2019
Genre : Roman

Les yeux rouges, c’est l’histoire d’une femme qui perd la santé et la raison suite à une expérience de harcèlement sur les réseaux sociaux. Un roman en partie autobiographique dans lequel la journaliste Myriam Leroy s’inspire de sa propre expérience.

Après un excellent premier roman, Ariane, finaliste du prix Goncourt en 2018, Myriam Leroy quitte le monde de l’adolescence pour évoquer sa vie de femme adulte dans Les yeux rouges. Même s’il agit d’une fiction, l’autrice admet sans peine que son récit est directement inspiré de sa propre histoire. Harcelée par un inconnu sur les réseaux sociaux, la journaliste de la RTBF et écrivaine a mis de long mois à reprendre le dessus.

La face sombre des réseaux sociaux

Denis, le harceleur de la narratrice, est accro aux réseaux sociaux. Avant de dénigrer sa proie, il lui envoie des fleurs virtuelles et s’immisce dans sa vie petit à petit, prétextant qu’il ne s’intéresse qu’au débat d’idées. Le défi du roman est ainsi de retranscrire l’évolution des échanges de messages entre Denis et la narratrice dans le langage des réseaux sociaux, mais sans émoticons ni captures d’écran. Myriam Leroy y parvient assez bien, même si les lecteurs peu familiers des réseaux risquent de passer à côté de certains codes.

Les yeux rouges décrit ainsi une spirale infernale qui mène de la gêne au malaise et à la peur. Représentant de la droite anti-système, Denis milite contre les « terroristes vegan » et « bobos gauchistes ». Connue pour ses idées de gauches progressistes, la narratrice est d’abord flattée que Denis la considère différente de ses amis journalistes, avant que ce dernier ne se retourne contre elle et entame un long processus d’humiliation et de dénigrement.

Une narratrice « sans parole »

Comme dans son Ariane, Leroy utilise des phrases courtes et percutantes, sans fioritures inutiles. Son roman est écrit au style indirect, de telle sorte que la narratrice s’efface derrière la parole de son harceleur (« Il disait… »). Intéressant, ce procédé stylistique souligne l’aspect souvent unilatéral du « dialogue » sur les réseaux sociaux. Il montre aussi que la popularité d’une personne sur internet, même à petite échelle, peut vite déposséder cette personne de sa parole et de son image.

La succession de discours rapportés rend par contre la lecture un peu irritante par endroits, empêchant le lecteur de véritablement s’identifier à la narratrice. Celle-ci n’est-elle que la victime d’un obsédé manipulateur, ou bien est-elle aussi victime de sa propre paranoïa ? Lorsqu’elle retrouve enfin la parole, à la fin du récit, la narratrice s’exprime dans une œuvre de fiction (une nouvelle), ce qui ne fait que brouiller encore plus les pistes, rendant impossible la distinction entre les faits de harcèlement et leur perception.

Un message féministe

Malgré un style un peu déroutant, Leroy parvient à travers Les yeux rouges à faire passer de manière convaincante un message féministe fort : à savoir que le harcèlement des femmes en ligne, qui s’attelle en grande partie à objectiver et à sexualiser leur corps, ne peut être réduit à une relation qui aurait « mal tourné » entre deux personnes. Il s’agit bien d’une violence misogyne dont il est plus facile de sortir quand on en comprend les tenants et les aboutissants. Leroy montre notamment comment l’éducation des filles, en les poussant à plaire, à « être gentille » et à ne surtout pas vexer les autres, empêche des femmes pourtant adultes d’oser dire non à leurs agresseurs, de peur d’engendrer une réaction négative.

En racontant – non sans humour d’ailleurs – la succession de ses déboires avec les médecins et divers charlatans consultés pour venir à bout de la somatisation de son stress, la narratrice montre par ailleurs à quel point le harcèlement moral peut être destructeur pour le corps. Le sentiment de solitude et d’isolement face à la justice, mais aussi face aux amis et même face au partenaire de vie, est très bien retranscrit.

Un ouvrage qui se lit rapidement et qui soulève de nombreux sujets intéressants, même si sa lecture n’est pas toujours facile.

Soraya Belghazi
A propos Soraya Belghazi 120 Articles
Journaliste - Responsable Arts/Expos/Musées du Suricate Magazine