24 wochen, l’éclatement des tabous

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24 wochen

d’Anne Zohra Berrached

Drame

Avec Julia Jentsch, Bjarne Mädel, Emilia Pieske

Sorti le 19 octobre 2016

Deuxième long métrage de la réalisatrice allemande Anne Zohra Berrached, 24 semaines a déjà fait parler de lui quelques mois avant sa sortie officielle, lors de sa projection à la Berlinale 2016, en donnant lieu à quelques déversements lacrymaux au sein de l’audience. L’histoire est celle d’Astrid (Julia Jentsch) et de son mari Markus (Bjarne Mädel) qui attendent l’arrivée de leur deuxième enfant. Après un premier examen, les médecins annoncent au couple que leur progéniture est atteinte du syndrome de Down, ouvrant ainsi la voie à une série de questionnements moraux sur la responsabilité de donner naissance à un bébé handicapé ; questionnement renforcé six mois plus tard au terme d’un second examen qui révèle une faiblesse cardiaque chez l’enfant. Le couple va ainsi être amené à décider ou non de l’avortement du fœtus.

Sur base de nombreux témoignages récoltés auprès de couples ayant traversé une situation similaire, la réalisatrice va ainsi dérouler un récit visant à donner voix à un phénomène relativement courant en Allemagne et dont on parle pourtant peu. En effet, 90 % des couples confrontés au handicap d’un enfant à naître décident généralement d’interrompre la grossesse, mais peu osent en parler. S’installe dès lors une forme de tabou sociétal que le film cherche ici à percer. 24 semaines, c’est la limite maximale pour procéder à un avortement thérapeutique et c’est, par la même occasion, le temps que durera le dilemme des deux protagonistes principaux. En dehors de la confrontation à une forme de tabou et de la mise à l’épreuve du cocon marital face à une situation comme celle-ci, c’est également la question de la morale (privée et publique) que soulève le film. Comme l’exprime Markus, la peur est que l’avortement les hante éternellement, qu’ils se sentent coupables, « pas dans un sens chrétien… Quoique ».

Plus encore, le choix de la réalisatrice visant à faire d’Astrid et Markus des personnages publics – une comédienne de stand-up et son manager – est un choix que l’on pourrait juger comme étant particulièrement judicieux, car il apporte une dimension supérieure au film. Avant toute chose, Astrid est présentée comme une femme excessivement drôle et appréciée du public. Dès lors, lorsqu’elle apprend que son enfant est atteint de trisomie 21, va se poser la question de savoir s’il est possible de continuer à rire et à faire rire en toutes circonstances. Mais plus encore, cette célébrité donne lieu à une pression peu commune. Au cours de son questionnement, par exemple, celle-ci va rencontrer deux personnes ayant donné naissance à un enfant handicapé et qui salueront son courage, la qualifiant de « Modèle ». Ce à quoi Astrid répondra : « Et si on ne voulait pas de cet enfant ? » S’ouvre dès lors un troisième questionnement parallèle au film qui est de savoir si l’on est vraiment libre de faire ce que l’on veut dès lors qu’on est un personnage public. Dans ce cas-ci, Astrid et Markus n’auront pas seulement à affronter le regard de leurs proches, mais celui de la société toute entière.

Au final, 24 semaines est un film relativement lourd. Non pas dans le sens où il s’avère décevant mais dans la mesure où cela est inhérent à un certain type de cinéma que l’on pourrait qualifier de social. Anne Zohra Berrached maîtrise néanmoins parfaitement son sujet et parvient à injecter ça et là de la légèreté, de l’humour et de la tendresse, allégeant par là-même le visionnage. Il s’agit là d’un film dur mais terriblement utile, car il contribue à sa manière à remettre en question les tabous de nos sociétés et ainsi, à faire évoluer celles-ci.

Alexandre Alvarez
A propos Alexandre Alvarez 149 Articles
Journaliste du Suricate Magazine

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