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    Toy Story : la révolution du dessin animé

    Il y a 30 ans, lors de la dernière semaine de mars 1996, sort Toy Story de John Lasseter. C’est le début d’une nouvelle ère pour le dessin animé…

    On a tendance à l’oublier, tant elle est rentrée dans nos habitudes, que la saga Toy Story a commencé il y a maintenant 30 ans ! Fin 1994, sortait en France, Le Roi Lion et à la fin de l’année 1995 sort Pocahontas. Et c’est juste après, à la fin du mois de mars 1996, que Toy Story arrive sur les écrans belges et français alors que des dessins animés tels que Le Bossu de Notre-Dame, Hercule, Tarzan ou Mulan ne sont pas encore sortis. D’ailleurs, à sa sortie, si le succès est au rendez-vous, personne ne s’imagine vraiment qu’il va changer la face du dessin animé et que les studios vont bientôt capitaliser plutôt sur les films d’animation en images de synthèse. 

    Mais avant d’en arriver là, il faut revenir sur l’historique de Pixar, le studio qui coproduit ce film avec Disney. Et l’histoire retient deux hommes aux trajectoires étonnantes. D’un côté, Steve Jobs et de l’autre John Lasseter. Le premier vient de quitter Apple en septembre 1985, frustré d’avoir perdu la lutte pour être à la tête de l’entreprise et l’autre a été licencié de Disney en 1983 après avoir voulu présenter un projet de film d’animation combinant la 2D et la 3D : Le petit Grille-Pain Courageux. Lasseter rencontre alors Edwin Catmull qui a pour mission de créer une division informatique chez Lucasfilm Ltd, qui s’appellera Graphics Group. L’équipe a déjà travaillé sur Star Trek 2 et va travailler sur Le Secret de la pyramide et Howard…une nouvelle race de héros. Ce dernier film va être un gros flop et à la suite aussi de problèmes de trésoreries, Lucasfilm Ltd. doit faire des économies. Ils acceptent alors l’offre de 5 millions de dollars faite par Steve Jobs qui cherche d’autres projets après son échec chez Apple. Il injecte 5 autres millions dans la société et en devient le PDG. Il s’entoure d’Edwin Catmull et Alvy Ray Smith et John Lasseter est bien sûr de l’aventure. Afin de montrer la rupture avec Lucasfilms, la société change de nom et s’appelle alors Pixar. 

    Si l’entreprise continue ses recherches infographiques, elle vend aussi du matériel informatique haut de gamme pour des organismes gouvernementaux ou le secteur médical. Le produit phare était le Pixar Image Computer. Mais cette activité ne prend pas vraiment et c’est donc vers le département d’animation de John Lasseter que les dirigeants vont se tourner. Son court-métrage, Luxo Jr., une histoire entre une balle jaune et bleu et une lampe de bureau, a marqué les esprits et symbolise bien le savoir-faire de Pixar. Après quelques succès dans la publicité, Steve Jobs croit au département animation et accepte de financer le court-métrage suivant de John Lasseter malgré les difficultés financières. C’est un pari gagnant au niveau de la réputation car Tin Toy, ce court-métrage qui suit les aventures d’un jouet homme-orchestre qui tente d’échapper à un bébé qui terrorise ses jouets, est récompensé de l’Oscar du meilleur court-métrage d’animation en 1989. Ce qui ne manque pas d’attirer l’attention de Disney…

    Tin Toy de John Lasseter

    … qui tente alors de faire revenir Lasseter chez eux. Mais par fidélité à Steve Jobs, il préfère rester à Pixar et déclare à Ed Carmull : “Je peux aller chez Disney et être réalisateur, ou je peux rester ici et marquer l’histoire”. Sentant qu’il tiendra sa parole, les dirigeants de Disney se tournent alors vers une autre solution et noue un accord avec Pixar. En 1990, Pixar s’est séparé de son département informatique qui perd trop d’argent et signe alors en 1991, un contrat de 26 millions de dollars avec Disney afin de produire trois longs-métrages d’animation. Cette coproduction est possible grâce à un accord récent avec une autre personnalité passée par Disney : Tim Burton. Après avoir quitté le studio qui trouvait son travail trop sombre, Burton est devenu un réalisateur-star avec Beetlejuice, Edward aux mains d’argent et les deux Batman. Quand il toque à nouveau à la porte de Disney pour récupérer une idée qu’il avait eu quand il travaillait pour eux, on l’accueille les bras grands ouverts et Disney débloque un budget conséquent pour développer son film : L’Étrange Noël de monsieur Jack. 

    On retrouve tout à gauche Ed Catmull, en troisième position John Lasseter, puis Michael Eisner suivi de Steve Jobs

    La collaboration n’est pas un long fleuve tranquille mais après plusieurs projets envisagés, les deux sociétés se mettent d’accord pour un long-métrage basé sur le concept de Tin Boy. Pixar, en difficulté financière, est obligé d’accepter les conditions de Disney qui leur permet d’avoir tous les droits sur la poursuite du projet ou non mais aussi les droits d’exploitation pour de possibles produits dérivés. De son côté, Pixar touche 12,5% des recettes de la billetterie. Cet accord à l’avantage de Disney sera source d’un long conflit entre Steve Job et le dirigeant de l’époque Michael Eisner. Ce conflit provoquera par la suite des négociations houleuses entre les deux partenaires, qui atteindront leur paroxysme en 2004 ou Steve Jobs annonce que Pixar cherche un autre studio. Mais le départ de Eisner permettra finalement de continuer l’aventure. Une aventure qui se conclura finalement par le rachat total de Pixar par Disney où tout le monde sortira gagnant : Pixar gardera son indépendance créative, Steve Jobs devient un des plus grands actionnaires de Disney, John Lasseter devient directeur de la création autant chez Pixar que chez Disney et Ed Cartmull reste président de Pixar et prend place dans le conseil d’administration de Disney. 

    Andrew Stanton et Pete Docter

    Mais revenons à la création de ce long-métrage, inspiré de Tin Boy et qui prend comme nom de travail Toy Story. L’équipe qui travaille sur le film s’étoffe et Andrew Stanton et Peter Docter rejoignent le projet. Commence alors le long chemin de croix du scénario. Une première version impliquant Tinny, l’homme-orchestre du court-métrage et une marionnette de ventriloque est rejetée. Une nouvelle version, inspirée des buddy movie où deux personnages doivent collaborer malgré leur opposition est aussi rejetée. Pour la version suivante, le buddy movie est gardé mais les jouets principaux sont changés pour un cowboy nommé Woody (en hommage à l’acteur afro-américain des années 40, Woody Strode) et un astronaute inspiré de GI Joe nommé Tempus. Le contraste entre le western et la science-fiction plaît particulièrement à John Lasseter. Mais le hic, c’est que le cowboy est toujours une marionnette de ventriloque et Disney trouve le jouet trop proche des films d’horreur. Le jouet cowboy gardera cette possibilité de parler sans bouger les lèvres grâce à une corde à tirer, inspirée d’une idée précédente voyant Woody être une sorte de poupée de Casper, le gentil fantôme. Tempus, changera lui aussi, devenant Buzz l’éclair en hommage à l’astronaute Buzz Aldrin, le deuxième homme à avoir marché sur la lune à la suite de Neil Armstrong. Malgré tous ces changements, le scénario n’est pas encore tout à fait validé et le studio engage le duo de scénaristes Joel Cohen et Alec Sokolow pour les aider. Ils seront enfin rejoints par Joss Whedon, le futur créateur de Buffy. Ils apporteront des thématiques plus profondes et ajouterons des personnes qui permettront au scénario d’être enfin validé. 

    Il faut alors passer au casting voix. Si au départ Paul Newman, Robin Williams ou Clint Eastwood sont envisagés pour doubler Woody, Lasseter veut absolument Tom Hanks qui selon lui “possède le don de rendre les émotions attachants, même si le personnage est méprisable”. Pour le convaincre, les gens de Pixar fusionnent un monologue de l’acteur dans Turner & Hooch avec quelques images du personnage. C’est ce qui achèvera de convaincre l’acteur de rejoindre l’aventure. Pour Buzz, le studio veut Billy Crystal et l’acteur reçoit la même chose que Tom Hanks : son personnage parle avec des extraits de Quand Harry rencontre Sally, mais Crystal refuse, ne croyant pas à un film entièrement en animation (il regrettera beaucoup sa décision et signera tout de suite pour un rôle dans Monstres et Cie). Et comme souvent, quand on ne trouve pas, à Hollywood on envisage tout le monde : Bill Murray, Jim Carrey, Dan Aykroyd, Richard Gere, John Travolta, Adam Sandler, etc. mais aussi, comme on l’a déjà vu dans les chroniques sur La mélodie du bonheur ou Highlander), Kurt Russel. C’est finalement Tim Allen qui décrochera le rôle. Du côté francophone, si des essais sont passés avec Thierry Lhermitte pour la voix de Woody, c’est finalement le doubleur attitré de Tom Hanks qui obtient le rôle. Du côté de Buzz, ce n’est pas le doubleur de Tim Allen mais Richard Darbois, le doubleur star des acteurs américains qui est choisi. Il est, entre autres, le doubleur de certains acteurs envisagés pour le rôle aux USA comme Bill Murray, Dan Aykroyd ou Richard Gere. 

    Tom Hanks en studio pour le doublage de Woody

    Mais si tout semble au beau fixe, le 19 novembre 1993, quand les dirigeants de Disney visionnent la première moitié du film, ils sont effarés devant la médiocrité de ce qu’ils viennent de voir et la production du film est totalement arrêtée. Que s’est-il passé ? A force de demander des changements sur les personnages, Disney s’est retrouvé avec des protagonistes et une histoire qui avaient perdu de leurs charmes. Tom Hanks trouvant même son personnage de plus en plus crétin. Lasseter dira plus tard que c’était “une histoire peuplée des personnages les plus malheureux et méchants que j’avais jamais vus”. Les producteurs de Disney se rendent compte qu’ils ont dépossédé Pixar de leur film et leur permettent de retravailler le scénario avec l’aide de Joss Whedon. Woody redevient un personnage plus sympathique auquel le public peut s’identifier et Buzz devient plus clairement ce personnage qui ignore qu’il est un jouet. Pour sauver le film du désastre, les doubleurs sont rappelés pour enregistrer les nouvelles répliques de leurs personnages.

    Randy Newman

    Le dernier point de tension sera la musique. Disney a l’habitude de mettre de véritables numéros musicaux dans ses productions et John Lasseter n’en veut pas. Ils tombent finalement d’accord que ça ne soit pas une comédie musicale mais qu’il y ait tout de même quelques chansons pour accompagner l’action. Pour cela, le studio contacte le compositeur Randy Newman qui hésite car il n’a jamais fait de film d’animation. Au final, il s’en sortira plutôt bien (le film sera nommé pour la meilleure musique de film) et la chanson phare, Je suis ton ami sera un gros succès et obtient une nomination à l’Oscar de la meilleure chanson originale. Du côté francophone, c’est Charlélie Couture qui interprète les chansons du film. 

    Après avoir presque doublé le budget du film, Toy Story peut enfin sortir ! Mais ce n’est pas encore la fin des soucis. Quand vient le moment de préparer la promotion, on se rend compte que chez Disney, on a pas vraiment envisagé les produits dérivés. Pourtant, comme le dira un consultant marketing : “Comment un enfant, assis devant un film d’une heure et demie mettant en scène une foule de jouets reconnaissables, n’aurait pas envie de les posséder ?”. En se prenant si tard, plusieurs distributeurs refusent de s’engager et au final, ce ne sont que quelques dizaines de milliers de figurines qui sont prévues. Lasseter, sûr de son coup menace de les produire à ses frais pour que les choses bougent. Et il avait raison, car une semaine après la sortie, les stocks sont écoulés et des millions de produits seront vendus. On estime, en 2007, que 25 millions de figurines des différents personnages ont été vendues. La promotion auprès des marques à par contre été un succès : Burger King, Pespi, ou Coca Cola ont dépensé des millions pour associer leur marque au film. 

    Finalement, Pixar avait raison de tout miser sur le projet ! Le film est un gros succès commercial et critique et John Lasseter reçoit même un Oscar spécial lors de la cérémonie de 1996 pour avoir réalisé le premier long métrage d’animation en images de synthèse. Malgré tout, le film, à l’époque, n’est pas encore le phénomène qu’on connaît aujourd’hui. Le film est considéré surtout comme un très bon Disney et Pixar travaille alors sur un autre projet, 1001 Pattes qui arrive à dépasser le rendement de Toy Story. Après cela, il décide de donner une suite à Toy Story et ce deuxième opus fera aussi encore mieux. Mais par la suite, Pixar part vers d’autres horizons et fera des cartons avec des films comme Monstres et Cie, Le Monde de Nemo, Les Indestructibles, Cars, Ratatouille, WALL-E et Là-Haut. Mais Toy Story n’était pas oublié et en 2010, un troisième volet revient sur le devant de la scène. Depuis quelques années, les studios ne jurent plus que par les films d’animation en images de synthèse et le succès de ce troisième volet dépasse largement les deux autres en dépassant le milliard de recettes, exploit que le quatrième réussira même à battre ! Mais le succès des franchises des hits de Pixar a caché, en partie, la perte de vitesse créative du studio qui peine à retrouver l’originalité de ses premiers succès. Et hormis le succès de Vice Versa 2, le studio est tout de même en perte de vitesse (En avant, Soul, Luca, Alerte Rouge, Élémentaire et même Buzz L’éclair, le spin off de Toy Story, ont été soit des échecs soit ont déçu). Jusqu’à l’arrivée du cinquième Toy Story qui risque d’être un nouveau succès planétaire ? Ce qui est sûr, c’est que, même si Pixar arrive à la fin d’un cycle, on ne pourra jamais leur enlever qu’ils ont révolutionné le monde du film d’animation. 

    Loïc Smars
    Loïc Smarshttp://www.lesuricate.org
    Fondateur, rédacteur en chef et responsable scènes du Suricate Magazine

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