Rencontre avec Kornél Mundruczó

Le 3 décembre sortait White God, sixième long métrage du réalisateur hongrois Kornél Mundruczó. Le film a reçu le prix Un certain regard au Festival de Cannes de 2014. Venu à plusieurs reprises en Belgique que ce soit pour diriger un opéra à Anvers ou lors du Kunstenfestival pour plusieurs de ses pièces de théâtre, Kornél Mundruczó est de retour à Bruxelles à l’occasion de la promotion de White God. Nous avons donc saisi l’opportunité de son passage dans notre capitale pour rencontrer ce réalisateur confirmé.

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Est ce que vous pouvez m’expliquer qui est le “White God” ?

Le “White God” c’est moi. Et toi. Et toutes les races blanches qui pensent toujours “Nous sommes les propriétaires de la planète et personne d’autre”. Cette idée m’est venue d’un auteur sud-africain, Coetzee, qui a écrit le livre Disgrâce. J’ai beaucoup aimé cette idée.

C’est aussi du point de vue du chien, pour qui nous sommes les “White God”. Après avoir lu le livre j’ai été pour la première fois dans une fourrière juste pour regarder comment était la situation hongroise. Et j’ai ressenti une telle honte, de me rendre compte que moi aussi je faisais partie du business mettant ces chiens derrières des barrières.

White God est donc plus une auto-critique.

Quand j’ai vu le film je me suis dit que vous aviez voulu raconter un aspect de l’humain, mais surtout son aspect négatif, pourquoi ? Est-ce la façon dont vous percevez l’humanité ?

C’est un conte. Donc j’utilise des personnages bons et des personnages mauvais. Parce que dans un conte tu peux faire cela, alors que pour un film réaliste tu ne peux pas le faire car la vie n’est pas comme ça. Et comme dans un conte, j’espère arriver à la fin à un catharsis. Que ce film aura changé quelque chose en toi, que tu auras acquis une nouvelle compréhension des choses. Mais c’est aussi selon l’audience, comme moi après avoir vu une pièce, je sens que je ne peux pas vivre de la même façon.

Mais encore une fois, je ne suis pas du tout un réalisateur réaliste. Aussi j’essaie de créer une utopie, des contes, tout le temps. La vie réelle c’est la vie réelle, et un film c’est un film.

Vous pensez que c’est différent ?

Oui je le pense. Parce que ça raconte des histoires. Je suis assez classique à ce niveau-là. Ces dix dernières années, j’ai eu deux enfants et je leur ai raconté des tas de contes. Et pour chaque histoire, ils appréciaient et me disaient “ok papa, mais raconte- nous une histoire à toi”. Et je leur ai raconté pendant 5 ans des tas d’histoires provenant de ma tête. Et j’adore cette aptitude.

Je ne suis pas le genre de personne qui peut capter la réalité de la vie, même si j’apprécie que d’autres le fassent, bien que peu de personnes sachent le faire. Parfois, les histoires sont loin de la réalité mais d’une certaine manière, elles peuvent te rapprocher de la vérité.

Vous utilisez beaucoup de symboles dans votre film : la vache au début du film, les chiens, etc. Cela raconte quelque chose sur notre monde. C’est comme si vous échangiez les rôles : les animaux deviennent les humains. Dans la façon que nous sommes en relation les uns avec les autres, et c’est finalement Hagen qui va réunir ces deux mondes, sans nous laisser le choix.

Je pense que les chiens deviennent humains dans ce film et ils sont encore plus moraux que les humains, c’est l’astuce. Et bien sûr, qui peut penser que nous avons plus de droits sur la planète qu’eux ? Qui sommes-nous pour ça ? Donc oui…

Mais pour être honnête, je ne voulais pas créer un film métaphorique. J’ai voulu raconter l’histoire de Lili et Hagen. Cela dit, on arrive avec une telle quantité de chiens, que ça le devient. Et j’ai pu sentir toutes ces couches qu’il y a dans la vie d’une certaine façon. Je peux aussi utiliser un réel héro : Hagen. Il me permet d’utiliser un héro pur alors que dans des films normaux, la pureté d’un héros serait pathétique.

Quel a été le procédé d’écriture du film, puisque vous avez été trois à en écrire le scénario, dont l’une n’est autre que votre productrice ?

L’idée initiale était la mienne. J’imaginais un film dont la première scène montrait un chien qui se faisait abandonner. Juste un chien lâché de la voiture. Et la dernière scène devait montrer le même chien arrivant à la fourrière pour se faire piquer et mourir.

Ensuite, nous avons consulté Kata Weber, une des scénaristes, en lui disant que nous voulions ceci et cela. Et elle m’a dit “Ce scénario est si dépressif ! S’il te plait, ne fait pas ça !”. C’est elle qui a trouvé la partie du soulèvement des chiens, la révolution. Et elle a aussi trouvé Lili, comme miroir de la société. Je pense que les deux idées étaient bonnes pour raconter une histoire à part entière. Mais ce procédé a été rapide. On a écrit le scénario en quatre semaines. Cela a été vraiment rapide.

Et quel a été l’élément initial pour raconter cette histoire ?

Raconter une histoire sur un chien à Budapest. C’est ça qui a été ma première idée. Et l’histoire commence quand le chien est jeté de la voiture, et se termine par sa mort. Et tout ce qui se passe avec lui me permet de critiquer la société du mieux que je peux. Ça a été ma première image.

Le désir que vous aviez de critiquer la société parce que …

Parce que j’ai compris que les chiens étaient montrés du doigt comme des moins que rien en Hongrie, et rejetés par la population. Puis ces fourrières pour animaux…

Combien y avait-il de chiens et, vu le nombre, comment les avez-vous filmés ?

En tout, il y avait 280 chiens. Cela a été très, très, très difficile.

Après la première semaine je me disais “ça ne va jamais marcher”. Mais après… je pense que c’est comme ça pour tout. Quand vous prenez du temps et de la patience, vous comprenez de plus en plus comment vous pouvez vous y prendre. Et après, vous pouvez coopérer.

Puis, j’avais à mes côtés deux génies, les deux entraîneurs. Ils étaient vraiment bien !

Et d’où venaient les chiens ?

Ils ont tous passé une audition pour le film. Tous les chiens !

Vous leur avez fait passer un casting comme pour des acteurs ?

Tout à fait ! Et c’étaient les deux entraîneurs qui disaient “ok, lui il est bien pour ça”. On sélectionnait selon plusieurs critères, l’essentiel étant que ce soit des bâtards. Cependant, pour le personnage principal, il devait pouvoir se transformer d’un chien de famille à un chien sauvage. Cette transformation était très importante pour moi.

Ensuite, on a trouvé les deux chiens, Luke et Body. Ils ont une chouette face ! Maintenant ils vivent à Los Angeles ! Ce sont des stars. Ils ont une piscine, des cocktails ! Donc quand je suis à Los Angeles, je leur rends visite bien sûr, mais pas si souvent. La dernière fois que je les ai vus c’était il y a deux mois.

Vous avez aussi joué dans votre film, et ce n’est pas la première fois.

En effet, mais cette fois-ci ce n‘était pas prévu. En fait, un acteur a annulé le rôle juste un jour avant de tourner. C’était un Afghan et il m’a dit qu’il ne parvenait pas à parler hongrois. Je me suis alors dit que je ne voulais pas retarder le film. C’est pour cela que j’ai joué dans mon propre film. Mais c’est toujours difficile de jouer et de filmer sur le même jour, donc je préfère ne pas le faire. C’est très fatiguant.

Combien de temps cela vous a mis de créer ce film, de la première idée à sa réalisation finale ?

Un an et demi. C’est assez rapide.

Et maintenant, avez-vous de nouveaux projets ?

En ce moment non, mais je voudrais faire un nouveau film assez rapidement.

Pourquoi avez-vous choisi le métier de cinéaste ?

Pourquoi je suis cinéaste ? C’est une bonne question. En fait, j’étais dans la section théâtre à l’école puis je me suis dit à un moment que je ne voulais plus faire partie de cette section. Alors, j’ai été dans la section cinéma et j’ai passé un examen d’admission qui consistait à faire un court-métrage.

La première fois que j’ai eu une caméra en main, avant même de connaître quoi que ce soit sur les films, je me suis dit “je peux le faire ! C’est moi”. Et ça l’est encore. C’est ce que je ressens. Si je dois m’identifier, je me perçois comme un cinéaste, non comme un metteur en scène de théâtre ou d’opéra. Jamais.

Pourtant, être cinéaste n’est pas mon rêve d’enfant. Quand j’étais petit je rêvais d’être peintre. Je peignais beaucoup.

Et maintenant vous sentez-vous complet comme artiste ?

Je pense que le cinéma est une plateforme qui permet beaucoup de liberté si vous savez comment l’utiliser. Donc, si vous ne suivez pas les lignes conventionnelles, mais qu’au lieu de cela vous trouvez votre propre chemin, alors cela permet d’être libre. Et j’aime cette liberté.

À combien s’élevait le budget de White God ?

Pour ce film, c’est 1,8 millions d’euros. Pour ce genre de film c’est vraiment bon marché. Mais c’est un montant normal dans le cinéma européen.

Par contre, mes trois premiers films étaient sans budget. Je pense vraiment que l’idée initiale est plus importante que l’argent. Et je ne plaisante pas. Tu peux avoir un tas d’argent pour des idées qui n’en valent pas la peine.

Est-ce que vous travaillez toujours avec les mêmes personnes ?

Pas mal au niveau des acteurs et de l’équipe principale. J’aime travailler avec eux. Je ne suis pas quelqu’un qui se prend trop au sérieux, je ne suis dès lors pas un réalisateur qui dicte sa loi. Je suis curieux de leurs opinions. Et sans leur soutien et leur aide, rien ne peut arriver. Un film existe grâce à l’effort donné par l’équipe. C’est un travail d’équipe.

Vous êtes prêt alors à changer des choses en plein tournage ?

Beaucoup. Autant au niveau du script que visuellement, oui. J’essaye de rester sensible et à l’écoute lors du tournage. De voir ce qui marche ou ce qui ne marche pas. Je ne suis pas dogmatique du genre “j’ai prévu ça il y a deux mois et tu joueras ça !”. Le plus important n’est pas de diriger un film mais de créer cette nouvelle réalité.

Propos recueillis par Aurore Wouters

Aurore Wouters
A propos Aurore Wouters 15 Articles
Journaliste du Suricate Magazine

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