Ivanov : l’âme russe qui hante le théâtre des Martyrs

© Jérôme Dejean

De Anton Tchekov. Mise en scène de Georges Lini. Avec France Bastoen, Anne-Pascale Clairembourg, Mélissa Diarra, Stéphane Fenocchi, Thierry Janssen, Marie-Paule Kumps, Vincent Lecuyer, Pietro Pizzuti, Luc Van Grunderbeeck, François Sauveur, Félix Vannoorenberghe, Cécile Van Snick. Du 10 janvier au 21 janvier 2023 au Théâtre des Martyrs.

Satyre d’une société qui s’ankylose, se replie sur elle-même et se cannibalise, Ivanov d’Anton Tchekov, mis en scène par Georges Lini, captive par son propos contemporain et sa dimension scénique fracassante.

Ivanov est un homme triste, éteint, ruiné, totalement désabusé par la vie. Il n’est plus capable d’aimer la femme qui a tout abandonné pour lui. Plus tragique encore, elle se meurt de la tuberculose et il est incapable de lui témoigner ne serait-ce qu’une étincelle d’humanité. Lâcheté, trahison, cupidité, moquerie, hypocrisie, tromperie. Les thèmes abordés dans la pièce sont durs, souvent dramatiques. Ils nous interrogent. Sommes-nous aussi des juges ? Des colporteurs de ragots ? Cela semble si simple de ruiner l’avenir d’un homme, tellement facile de le mépriser. Plus de cent ans après sa création, l’œuvre de Tchekhov résonne encore en nous. Cet homme, cet antihéros comme le décrivait son auteur, est universel : « Il en y a des milliers, des Ivanov, … ».

Immersion totale

Dès que l’on arrive, on entend une musique qui résonne au loin. Nous entrons dans la salle et nous surprenons les comédiens s’amusant à une fête de mariage. Ils rient, boivent, chantent, dansent. La scénographie est particulière. La scène est au centre, des fauteuils ont été placé de sorte que nous entourons cette dernière. Nous sommes au cœur de la pièce et du récit.

A ce moment-là, nous prenons conscience que nous allons vivre un spectacle singulier. Quelques minutes après le début de la pièce, un élément est assuré : la mise en scène de Georges Lini est fantastique. Cette volonté de nous immerger dans le jeu des comédiens, cette scène entourée de gradins, le choix dans le travail des lumières. Tout est perturbant et tout nous ravit. On retiendra aussi un aspect qui nous avait marqué dans Iphigénie à Splott (l’une des précédentes pièces mise en scène de Georges Lini). On vous explique : lorsqu’un moment tragique survient dans l’histoire, lui est supplanté dans le même temps un moment d’abandon. Ces instants de perdition sont rythmés par de la musique. Ces moments ressembleraient presque à la chute d’un ange. Dans cette succession de tragédie et de moment de relâchement désespéré, il y a une grâce, une dimension qui nous tort le ventre et ont la puissance de faire naitre des larmes.

Ce texte et cette histoire, bien que d’une grande richesse et d’un propos encore tellement contemporain, n’auraient certainement pas été perçu de la même manière sans ce décalage et cette originalité que Georges Lini imprègne superbement dans chaque mise en scène.

Des tripes et de la sueur

Nous avons parlé de l’histoire, du texte, de la mise en scène, place maintenant à ses interprètes.

Ici, encore, on nous a offert de la Superbe. Nos comédiens et comédiennes sont éblouissants de justesse. Tous incarnent, avec charisme et maitrise, leurs personnages. Le choix de cette scénographie immersive nous propulse encore plus dans la profondeur et la nuance de leurs jeux. Ils prennent place sur la chaise à côté de nous, en pleurs, atterrés, heureux, ivres. Et on les regarde, hypnotisé et embarrassé par cette proximité troublante. C’est un spectacle en soi de pouvoir admirer en pleine lumière leurs larmes, leurs sueurs, la puissance de leurs voix. Ils se jettent avec dévouement dans cette œuvre et nous assistons avec admiration à l’étendue de leurs talents.

Cet Ivanov au théâtre des Martyrs mérite que l’on s’arrête, que l’on s’y attarde, s’y aventure mais surtout… il mérite d’être vécu !