Golem au Théâtre National jusqu’au 2 décembre

De la Companie 1927, mise en scène et écriture de Suzanne Andrade, film, animation & design de Paul Barritt, avec Genevieve Dunne, Nathan Gregory, Philippa Hambly, Rowena Lennon & Felicity Sparks. Du 25 novembre au 2 décembre 2017 au Théâtre National.

Golem est une de ces spectacles qui ne peuvent qu’impressionner le spectateur. Conte cruel et drôle sur les méfaits de la technologie, cette production de la compagnie 1927 convoque cabaret, cinéma d’animation, bande dessinée et pop-art dans une explosion d’images et de sons éblouissante, qui ravira les sens autant qu’elle les épuisera.

Pour donner vie à ce maelstrom audiovisuel, cinq comédiens talentueux se démènent, gérant à la fois l’accompagnement musical du spectacle, et l’interprétation d’une douzaine de personnages. Le visage peint en blanc et le jeu hyper-expressif, ils s’apparentent à des figures de films muets à qui l’on aurait donné la parole… et un accent britannique prononcé. Dans toute leur glorieuse excentricité, ils chantent en rimes et se contorsionnent avec humour. Le monde dans lequel ils évoluent n’est pas celui de Buster Keaton, mais un univers urbain idiosyncrasique, composés de dessins et de photos publicitaires dans le style des années 50, qui s’animent sur l’écran devant lequel ils jouent. On ne peut pas pour autant placer Golem dans une époque spécifique : y coexistent punk rock adolescent, café français à l’ancienne et lieu de travail à la pointe de la technologie.

Au centre de ce tourbillon de références et d’idées se tient Robert (Shamira Turner), jeune homme hésitant et peu habile. Cet employé méthodique, décrit par sa propre sœur comme sentant « les cheveux gras et les mathématiques », pourrait probablement bénéficier d’un petit coup de pouce dans sa vie. Intervient alors le fameux Golem, un esclave tout en argile, qui en entrant à son service lui épargne de nombreux efforts dans ses tâches quotidiennes et son travail. Progressivement, la mainmise de cet être surnaturel s’accroît, influençant son maître à force de conseils bien-être et de slogans publicitaires.

Le message derrière cette réactualisation du mythe du Golem, personne ne passera à côté : il est une métaphore de notre assouvissement aux technologies. À travers lui, le spectacle dénonce l’homme moderne, qui veut récompenses, temps libre, pouvoir, vêtements à la mode et gratification sexuelle parce qu’on lui a affirmé que c’était là son dû. Sur le rythme répétitif, et bientôt cauchemardesque de la batterie et du piano qui l’accompagnent, Golem nous renvoie à la décadence de notre société avec un humour grinçant et un imaginaire débridé.

On pourrait sans doute reprocher à la compagnie 1927 de présenter des thématiques qui ne sont guère plus nouvelles que leur source d’inspiration, tout comme le manque de subtilité de leur propos. Mais leur approche est indéniablement originale, notamment dans l’installation qu’ils utilisent. Sur l’écran qui sert de décor animé au spectacle, des images de magazines et autres dessins farfelus s’entrechoquent ludiquement, rappelant avec délice les œuvres pop-art de Richard Hamilton, les animations de Terry Gilliam réalisées pour les Monty Python, et les tableaux des constructivistes russes. À celles-ci se mèlent des clins d’œil à peine déguisé à Tinder et à Facebook  : le monde moderne n’est pas absent de Golem, mais filtré à travers une sensibilité esthétique pop au charme suranné.

Ce travail visuel, que l’on doit à Paul Barritt, ne serait cependant rien sans la mise en scène de Suzanne Andrade, et la performance de ses acteurs. Ceux-ci interagissent constamment avec l’écran qui trône à leur côté, le traversant même parfois, s’y déplaçant aussi. On s’émerveille autant de l’inventivité scénique déployée sous nos yeux que par l’impeccable sens du timing dont ils font preuve. Il y a une certaine ironie dans le fait qu’une œuvre aussi fermement opposée au contrôle des technologies sur nos vies requiert de ses interprètes d’être en parfaite synchronisation avec des images et des sons préenregistrés. Mais gageons-le, cela fait partie du propos.

Pour certains spectateurs, cet étalage de savoir-faire technique s’avérera excessif. Pendant 1 h 30, la compagnie 1927 ne cesse en effet de nous soumettre à de multiples stimulus sonores et visuels, et les seuls moments de répit sont ceux durant lesquels la scène se plonge dans le noir pour permettre aux comédiens de changer leur déguisement. Ce serait cependant bouder son plaisir que de reprocher à Golem d’avoir un surplus d’idées et de sensations : ce genre d’inventivité et de travail méticuleux est trop exceptionnel pour ne pas être salué.

Adrien Corbeel
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Journaliste du Suricate Magazine

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