Giorgio de Chirico : aux origines du Surréalisme belge

Détail de Giorgio de Chirico, L’incertitude du poète, 1913. ©Tate, 2018 © SABAM Belgium 2019
Détail de Giorgio de Chirico, L’incertitude du poète, 1913. ©Tate, 2018 © SABAM Belgium 2019

Au BAM, le Musée des Beaux-Arts de Mons, se tient, depuis le 16 février et jusqu’au 2 juin 2019 une superbe exposition consacrée au peintre que l’on considère être à l’origine de la naissance du mouvement surréaliste : Giorgio de Chirico.

Une exposition exceptionnelle

Grâce à sa collaboration étroite avec le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, mais aussi grâce à des prêts provenant d’autres musées européens ou de collections privées, le BAM a réussi à rassembler pas moins de 44 œuvres du peintre qui retracent les différentes périodes de sa vie. La particularité de l’œuvre de Giorgio de Chirico est qu’elle fascina et inspira particulièrement les artistes surréalistes belges. L’occasion était trop belle, pour la première exposition de cette ampleur qui lui est consacrée en Belgique, de ne pas le relier aux peintres qui font notre fierté et qu’il influença si fortement. De fait, les œuvres de Chirico sont exposées en relation avec les œuvres de ses continuateurs, en particulier René Magritte, Paul Delvaux et Jane Graverol.

Giorgio de Chirico et le Surréalisme

Giorgio de Chirico naît en 1888 à Volos en Grèce, de parents italiens. À l’âge de 18 ans, il quitte son pays de naissance pour s’installer à Munich où la philosophie allemande le passionne tandis que l’art attire son attention et nourrit son inspiration. C’est entre 1910 et 1915, lorsqu’il se trouve à Paris, qu’il élabore et définit les thèmes fondamentaux qui caractériseront son style et qui reviendront dans son œuvre tout au long de sa vie.

Si les peintures de Chirico ont eu un tel impact, c’est parce que pour la première fois dans l’histoire de la peinture, un artiste décide qu’au lieu de peindre une composition basée sur un modèle ou sur un souvenir du réel pour en donner sa vision, son sentiment personnel, il construira une composition tout droit sortie de son imaginaire. Pour la première fois, on ne représente pas ce que l’on voit mais d’images mentales créées de toutes pièces par notre inconscient, et reliées au domaine du rêve.

Et de fait, l’univers de Giorgio de Chirico est peuplé de rues et de places désertes, stériles et sans végétation, où la vie est vaguement suggérée. Elles sont baignées de lumière crépusculaire, évoquant ce moment de flottement incertain où il ne fait plus tout à fait jour mais pas encore tout à fait nuit. Ce moment où les ombres s’allongent, où la lumière presque irréelle rend les bâtiments lisses et blancs dont le motif en arcade semble se répéter à l’infini. Souvent aussi, un train passe au loin. Si la scène représentée semble immobile, figée dans le temps, le monde tout autour continue de bouger et poursuivre sa marche inexorable vers le néant. Beaucoup d’objets hétéroclites aussi, posés çà et là, des morceaux de bustes antiques, des sculptures composées d’éléments improbables aux proportions grotesques renforcent le sentiment d’étrangeté qui émane de ces compositions, poupées désarticulées, muettes et immobiles, prisonnières du monde mystérieux dans lequel leur créateur les a projetées. Enfin, l’influence de la Grèce et de l’Italie ainsi que sa passion pour l’archéologie se ressentent partout : les morceaux de colonnes, les temples grecs et les références à des épisodes mythologiques sont des thèmes récurrents qui jalonnent l’œuvre du peintre jusqu’à la fin de sa vie.

Giorgio de Chirico, Cri d’amour, 1974. Fondazione Giorgio e Isa de Chirico, Rome © SABAM Belgium 2019
Giorgio de Chirico, Cri d’amour, 1974. Fondazione Giorgio e Isa de Chirico, Rome © SABAM Belgium 2019

Durant 70 ans, Giorgio de Chirico ne cessera de remettre son œuvre en question. Cela lui amènera les foudres des adeptes du Surréalisme qui l’évincent après l’avoir encensé. Il n’en reste pas moins qu’il reste l’inventeur de la peinture métaphysique et que son œuvre donne l’impulsion nécessaire à la naissance du mouvement surréaliste. Après s’être consacré un temps au retour à la tradition picturale dictée par l’Académie, Giorgio de Chirico se replonge à nouveau dans la peinture métaphysique et développe de nouveaux thèmes, notamment ceux des paysages dans les chambres, ou des pièces de mobilier dans la vallée, qui seront largement réexploités par les peintres surréalistes.

Vers la fin de sa vie, de Chirico revient à ses premiers thèmes comme pour boucler la boucle. Il les réinvente à la lumière du poids de l’expérience et les réinterprète en mesurant le chemin parcouru et l’évolution de sa pensée. Peut-être qu’il cherche à percer le secret d’une dernière énigme qu’il n’avait pas résolue au début de sa carrière et qui se cache peut-être derrière un de ces objets, qui tout en formant le décor et en s’y fondant, arrive à n’avoir aucun lien avec les autres objets. Cette nouvelle remise en question de l’artiste se traduit par des peintures qui ont encore gagné en puissance et en poésie tout en étant toujours directement identifiables tant son style est inimitable. Preuve s’il en est que Giorgio de Chirico, par cette régularité stylistique, était peu influençable et resta fidèle à lui-même et à ses idées toute sa vie en dépit de l’avis des autres.

Si les tableaux de Chirico provoquent toujours une impression d’étrangeté et de mystère sur les gens qui les observent, c’est parce qu’il ne cherche pas à représenter les choses telles qu’elles existent dans la réalité ou selon sa propre interprétation. Il projette sur ses toiles ses propres visions, met à nu ses rêves les plus intimes dans des compositions totalement irréalistes. Grâce à cette audace, de Chirico ouvre la voie aux artistes qui abordent la peinture d’une façon nouvelle et permet à la peinture de s’affranchir des codes et des règles émises par l’Académie qui ne lui permettaient plus d’évoluer.

Naissance du Surréalisme

Après la Première Guerre mondiale, en réponse aux horreurs qu’ont laissées dans leur sillage les conséquences du conflit et face à la reconstruction lente et pénible de la population durement touchée, vision transcendée par le mouvement Dada à coups de détails sordides rehaussés d’aplats rouge sang symbole de leur violente colère, émerge de manière inattendue un sursaut poétique en rupture avec tout traditionalisme, se revendiquant du mouvement moderne car laissant une place importantes au progrès scientifique et à l’industrialisme dans les œuvres.

Acteurs de leur temps, imprégnés tant par la poésie d’Arthur Rimbaud que par les recherches de Sigmund Freud ou encore la philosophie de Karl Marx, les membres du mouvement surréaliste sont persuadés qu’un lien puissant relie le monde sensible des rêves au monde réel. Ils ont notamment inventé toute sorte de techniques sensées libérer l’inconscient et se livraient à des expériences comme l’écriture automatique dans le but d’atteindre l’état de demi-sommeil où se manifeste l’inconscient, pour le faire parler ou le représenter. Fidèle à cet état d’esprit, ils considèrent que leurs œuvres sont le résultat de leurs recherches pour trouver le moyen de fusionner le réel et l’imaginaire.

De Chirico, de par la singularité de son œuvre, est difficile à placer dans une catégorie. Il a sa place dans le Surréalisme parce qu’il ne cherche pas à représenter le réel mais plutôt ses propres visions imaginaires dans le but de provoquer un sentiment. Mais il se détache de ce même mouvement artistique parce que sa démarche n’est pas “scientifique”. Ces œuvres ne sont pas le résultat d’une recherche qui tenterait de comprendre les mécanismes de l’inconscient qui seraient reproduits sur une toile, ses peintures sont le reflet de ses propres questionnements. Et de ce fait, c’est peut-être l’artiste le plus honnête de son époque. Ses peintures, de Chirico les a d’abord réalisées pour lui-même, et elles forment le long fil conducteur de sa vie. C’est pour toutes ces raisons que cet artiste reste impossible à classer, sa singularité stylistique éclot dans un monde en ébullition qui attend avec impatience qu’un changement majeur s’opère enfin. Giorgio de Chirico est impossible à classer parce que son œuvre permet la transition entre la fin d’une époque et le début d’une autre.

L’apparition du Surréalisme belge

Paul Delvaux représentait des femmes et des hommes nus ou habillés, le regard fixe et toujours immobiles, plantés dans des paysages naturels ou urbains au couleurs ternes qui semblent tout aussi figés que les personnages, ce qui donne l’impression que les compositions de Delvaux sont suspendues dans le temps. Le malaise provient de l’incertitude quant à la durée de la suspension temporelle.

René Magritte aimait jouer sur le décalage qui existe entre un objet et sa représentation. Sa peinture, si elle était plus intellectuelle, plus réfléchie souhaitait se libérer de toutes les conventions. Grâce à sa volonté d’aller au fond des choses, Magritte réussit à insuffler à la peinture une sorte de magie, à la rendre mystérieuse, à la personnifier en lui permettant de suivre ses propres règles.

Jane Gaverol quant à elle, se distinguait par ses compositions poétiques mais parfois inquiétantes, construites autour de couleurs franches avec des changements de tonalités tranchantes. Les titres qui baptisent ses tableaux sont recherchés et peuvent complètement modifier le sens de la représentation qu’on avait cru percevoir.

Jane Graverol, La mariée, 1954. Musée des Beaux-Arts de la Ville de Liège / La Boverie ©Ville de Liège © SABAM Belgium 2019
Jane Graverol, La mariée, 1954. Musée des Beaux-Arts de la Ville de Liège / La Boverie ©Ville de Liège © SABAM Belgium 2019

Tous les trois sont des peintres surréalistes belges qui ont encore en commun d’avoir été d’abord fascinés par l’œuvre de Giorgio de Chirico. Ils s’en sont ensuite amplement et librement inspiré pour développer un style qui leur est propre et qui les rendit célèbres.

Dans cette superbe exposition, les œuvres de ces quatre artistes sont mises en relations, les peintures de Chirico sont entourées de leurs petites sœurs – des œuvres qui s’observent, se narguent, se côtoient paisiblement, se répondent l’une l’autre et se mettent en valeur. Cet équilibre visuel est atteint grâce à une installation intelligente des œuvres opéré par les muséologues. Bien que cette exposition soit consacrée à de Chirico, elle a été pensée et construite en prenant en compte l’influence qu’à eut ce peintre sur les peintres surréalistes belges en mêlant leurs œuvres. De plus, tous les artistes sont bien représentés. Aucune œuvre ne prend le dessus sur une autre, ce qui entraîne une facilité de lecture qui permet d’avoir une vue d’ensemble inédite et originale sur un moment court en termes de temps, mais qui fut le témoin d’un changement radical de la pensée humaine que les peintres retranscriront à leur manière.

C’est dans le cadre de la première Biennale de Mons, Capitale culturelle, que se tient au BAM l’exposition Giorgio de Chirico – Aux origines du Surréalisme belge et il faut dire qu’elle dépasse les attentes de ses visiteurs ! Alors, avec l’arrivée des beaux jours, vous n’avez plus aucune excuse pour faire un petit tour à Mons et combiner une balade et un verre en terrasse, avec un saut au Musée des Beaux-Arts de Mons pour découvrir cette belle exposition qui met en valeur des artistes bien de chez nous… Surréalistes !

Infos pratiques

  • Où ? BAM, Rue Neuve 8, 7000 Mons.
  • Quand ? Du 16 février au 2 juin 2019, du mardi au dimanche de 10h à 18h.
  • Combien ? 9 EUR au tarif plein, 6 EUR au tarif réduit.
Daphné Troniseck
A propos Daphné Troniseck 246 Articles
Journaliste du Suricate Magazine