Des nazis cannibales ? Jaroslav Melnik a osé… et il a eu bien raison !

Titre : Macha ou le IVè Reich
Auteur : Jaroslav Melnik
Editions : Actes Sud
Collection : Exofictions
Date de parution : 1er juillet 2020
Genre : Science-Fiction, thriller d’anticipation

Ça commence mal : les nazis sont une fois de plus revenus, mais cette fois, ils ont gagné. Depuis leur victoire en 2098, la société humaine s’est transformée de façon édifiante au fil des siècles. L’histoire qui nous occupe se déroule au 39ème siècle. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, les progrès technologiques sont au point mort, responsables jadis d’une pollution à grande échelle et par conséquent, de la prévisible destruction de la planète. Peu importe ! Tout le travail des machines a depuis été remplacé par une activité humaine intense. Humaine, vraiment ? Les nombreuses créatures qui travaillent sans relâche sont des stors. Ce sont des hommes, femmes et enfants qui depuis des siècles ne sont plus considérés comme des êtres humains mais comme des animaux, parqués dans des étables, privés d’éducation et de dignité. Aux yeux du parti en place, les Néohumanistes, il n’y a désormais plus aucun humain soumis, emprisonné ou battu par un autre être humain, vu que les stors, à l’image des bêtes de somme, sont condamnés à servir les Hommes qui n’ont plus à se salir les mains et se casser le dos à la tâche. Et pour couronner le tout, une fois que les stors sont trop vieux ou blessés, bref, qu’ils ne servent plus à grand chose, ils sont abattus et…mangés ! Voilà, le décor est planté chers lecteurs !

Nous allons suivre l’histoire de Dima, un homme qui, comme tout le monde au 39ème siècle, possède des stors. C’est l’évolution de ce journaliste, un homme ordinaire, marié et père de famille, que nous allons suivre. Comment va-t-il s’éloigner de sa vie sans histoire pour se rapprocher du Parti des humanistes conservateurs, un féroce opposant aux Néohumanistes, qui veut réhabiliter les stors en tant qu’êtres humains ? Un véritable combat va naître au fil du récit et il pourrait bouleverser le mode de vie des humains. De tous les humains.

Ce roman d’anticipation est à mettre entre toutes les mains, excepté celles des petites natures ou du moins, des lecteurs plus sensibles à tout ce qui touche à la maltraitance dans toutes ses nuances d’ignominie. Les Néohumanistes, avec leur Reich tout nouveau tout beau, se sont autoproclamés régime plus « humain » que celui des nazis, car ces derniers soumettaient leurs pairs à des camps de travail et à l’extermination. Vision bien hypocrite de ce parti futuriste qui se comporte de façon identique en considérant une catégorie de personnes inférieures à leurs yeux.

Jaroslav Melnik est un auteur ukrainien qui a connu le Goulag. Dès lors, il n’est pas étonnant qu’il prenne la plume pour nous mettre en garde contre les dangers des totalitarismes, capables au fil du temps de faire avaler au peuple l’inadmissible… et pourquoi pas un jour, du saucisson humain !

Bien sûr, le caractère individualiste de l’Homme est au centre des réflexions du roman. Tout comme l’antispécisme. Imaginez : si l’on parquait nos nouveaux-nés dans des enclos sans aucune commodité ni accès à l’éducation, combien de temps leur faudrait-il pour se comporter comme des animaux ? La limite est très ténue, vous en conviendrez.

Coup de malchance éditoriale, Macha ou le IVe Reich  perd  malheureusement l’effet de surprise anthropophage créé à la sortie de Cadavre exquis de l’Argentine Agustina Bazterrica, traduit en français à peine un an avant.

Cependant, même si le postulat de départ est similaire aux deux ouvrages, à savoir la plongée dans un monde décadent où des personnes sont destinées à finir à la casserole, il est surprenant de constater les directions différentes empruntées par les auteurs ainsi que leur façon de traiter le sujet. En effet, Jaroslav Melnik appose sa fiction sur un fond politique et idéologique poussé qui explique les rouages du Reich et le rend assez crédibles. En outre, le livre est entrecoupé d’articles de journaux fictionnels, comprenant des propos de philosophes et des arguments de politiciens, qui ajoutent une touche d’authenticité glaçante.

Certes, si vous avez la chance d’être sur une plage cet été, Macha ou le IVe Reich ne sera pas la lecture qui vous videra la tête, car bon sang, quelle mine de réflexions ! Ce qui n’empêche qu’on ne peut s’arrêter de tourner les pages, bouleversé, pour savoir ce que le chapitre suivant nous réserve et chaque fois, on reste sidéré. Au final, vous ne serez pas déçus car l’auteur s’applique à vous bluffer jusqu’à la toute fin.

Une totale réussite !

Emmanuelle Lorriaux
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Journaliste