La Maison allemande, un sujet délicat

Titre : La Maison allemande
Autrice : Annette Hess
Editions : Actes Sud
Date de parution : octobre 2019
Genre : roman

Un sujet délicat en Allemagne, qui permet à Annette Hess d’explorer la complexité de la nature humaine.

Ne râlez pas vous qui, en cette période proche de Noël, voulez des livres tout gentils avec des couvertures ornées de petites clochettes, de cadeaux, de sucres d’orge, d’étoiles et de cupcakes indigestes. Car oui, La Maison allemande est un livre sur la Deuxième Guerre mondiale et non, ce ne sera pas la fête à la paillette. Notez cette couverture très sobre et judicieusement choisie, qui reflète parfaitement une question sensible : les Allemands sont-ils capables de juger eux-mêmes les horreurs commises par les nazis ?

Eva, une interprète bien dans sa peau et dans sa tête, est une jeune femme moderne des années 60. Vivant toujours chez ses parents qui tiennent un restaurant apprécié à Francfort, elle n’attend qu’une chose dans la vie : que son fiancé se décide à demander sa main à son père. Durant cette terrible attente, un procès va débuter. Pas n’importe lequel, il s’agit du procès de Francfort, aussi appelé le second procès d’Auschwitz, qui jugera d’anciens dirigeants nazis. Contre toute attente, et contre l’avis de ses proches, c’est Eva qui traduira pendant le procès tous les témoignages des survivants polonais. La vie de la jeune femme sera brusquement ébranlée face à la découverte approfondie des atrocités de la guerre, bien loin de son mode de vie privilégié et jusqu’ici épargné.

Dans cette ambiance particulière d’après-guerre pleine de non dits où chacun apprend à poser un regard différent sur ce qui s’est passé, d’autres préfèrent éviter les regards. Annette Hess nous dévoile peu à peu les zones d’ombres des personnages, presque à la façon d’un thriller. Le tout sans jugement malveillant mais avec la lucidité d’une autrice allemande née dans les années 60 qui a pu prendre davantage de recul.

Le terme « dénazification » apparaît à un moment dans le roman. Est-ce que tout le monde est prêt à entendre cela ou du moins à y croire ? Cette histoire n’est pas que le déroulement d’un procès. Car si pour les dignitaires nazis qui ont été retrouvés le verdict « Coupable » va de soi, qu’en est-il du reste de la population allemande ? Des citoyens suspects aux yeux du reste du monde juste parce qu’ils sont de nationalité allemande, des anciens petits exécutants nazis aujourd’hui adorables papas ou papys gâteaux bien intégrés dans leur communauté, des juifs ou prisonniers de guerre rongés de culpabilité parce qu’ils ont survécu, des délateurs repentis, des résistants anéantis de n’avoir pu faire plus, des enfants d’Allemands suspicieux et effrayés d’être entachés de ce qu’auraient pu faire leurs parents ou grands-parents pendant la guerre… Cette thématique de la culpabilité est toujours à l’heure actuelle extrêmement sensible car Annette Hess voulait à la base faire de La Maison allemande une série télévisée. Aucun producteur n’a suivi…

Aussi, sachez que l’autrice s’est très bien documentée sur le procès, les témoignages et certaines citations pour construire cette histoire. Sans oublier le soin pris pour retranscrire les mœurs de l’époque, notamment ce bon vieux sexisme des années 60 qui coulait très naturellement dans les veines des mâles. Mais ça, c’est un autre débat !

Au final, un sujet délicat, qui permet à Annette Hess d’explorer la complexité et la perversion de la nature humaine. A lire et conseiller d’urgence !

Emmanuelle Lorriaux
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Journaliste