Enemy de Denis Villeneuve

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Enemy

de Denis Villeneuve

Thriller

Avec Jake Gyllenhaal, Mélanie Laurent, Sarah Gadon, Isabella Rossellini, Stephen R. Hart

Sorti le 27 août 2014

Décliné autour du reflet, du portrait et du clone, interrogeant l’essence des hommes, les relations entre l’aspect physique et la psychologie, défiant les règles naturelles selon lesquelles chaque être vivant est unique… le thème du double n’a pas encore cessé de tourmenter les hommes ni de hanter la littérature, comme le démontre la parution en 2002 du roman L’autre comme moi de José Saramago. Le livre à l’origine d’Enemy voit en effet aussi deux individus se renvoyer une même apparence que l’on découvre tout d’abord sous les traits d’Adam.

Professeur d’histoire enlisé dans un train-train quotidien composé des trois wagons cours-sexe-dodo, il tente un jour d’échapper au déroulement normal d’une de ses journées en regardant un film proposé par un collègue. Quelle n’est pas sa surprise d’y découvrir un acteur qui lui est trait pour trait identique ! Dès lors, Adam n’a de cesse de découvrir des informations sur son homologue Anthony qui l’obnubile de plus en plus. Les premières rencontres se déclinent tout d’abord sur le ton de l’angoisse, tant la ressemblance dépasse les limites du raisonnable. Anthony ne tarde pas pourtant d’entrapercevoir le profit qu’il pourrait tirer d’une telle situation. Il décide ainsi de revêtir la vie de son jumeau, empruntant la copine au passage, histoire de réaliser un adultère qu’il imagine aussi parfait qu’indécelable…

Si le thème du double est un lieu commun, c’est surtout dans le fantastique, genre dont ce film tire son ambiance anxiogène, qu’il occupe une place de choix. On n’est en effet bien loin des rencontres télévisées entre sosies placées sous le signe du rire. Pour appuyer cette impression de fantastique propre à faire surgir un sentiment de malaise chez le spectateur et pour nous faire basculer dans la peur telle qu’elle est ressentie par Adam face à son double, Denis Villeneuve recourt à des scènes érotico-malsaines ainsi qu’à des images symboliques telles que l’araignée. Image du piège par excellence, ce symbole ponctue le film comme pour souligner ce « quelque chose de monstrueux » qui d’après Borges traverse nos miroirs…

Denis Villeneuve ne se contente pas de survoler superficiellement ce thème. Il l’encadre au contraire dans un véritable discours sur la reproduction du même au même, au rang duquel le cinéma, en tant que grand pourvoyeur de double, est également évoqué. À ce propos, Adam explique d’ailleurs à ses étudiants, la théorie des cycles parcourant l’Humanité. Citant Hegel et Marx, il met en avant que l’Histoire peut être divisée en périodes cycliques qui se reproduisent tour à tour sans jamais discontinuer. Comme avec son double, comme dans sa vie faite des mêmes actions répétées, dans l’humanité toute entière, il n’y a pas moyen d’échapper à la reproduction de l’identique.

Au-delà d’une lecture individualiste centrée sur le personnage, c’est l’implacable destin des hommes qui est révélé. Chaque être humain, aussi différent qu’il pense être ou aussi individualisé qu’il soit, reproduit les mêmes schémas que réalisaient autrefois ses ancêtres et que réalisent aujourd’hui en même temps ses pairs. C’est pourquoi nous sommes aussi facilement interchangeables qu’Anthony et Adam (dont le nom biblique dénote d’ailleurs la portée universelle). Une clef, peut-être légèrement différente, mais ouvrant toujours cette même boite de Pandore peuplée de ces mêmes fantasmes, de ces peurs et ces désirs si similaires.

Au centre de cette humanité dont les cycles sont représentés par les multiples rayons de la toile d’araignée, l’on retrouve la femme. Mygale ou veuve-noire, l’image féminine est rattachée plus ou moins explicitement à l’arachnide et à son piège. Alors que le corps de la femme enceinte en vient à évoquer les grosseurs de l’araignée, la femme est chargée d’une aura inquiétante et hypnotique que l’on ne peut expliquer que par le rôle central qu’elle joue dans la reproduction et donc dans le renouvellement de ces mêmes schémas humains. Pourtant, perchée sur ses hauts-talons, la velue à huit pattes portée à ses pieds sur un plateau doré, il ne lui aurait suffi que d’un coup bien placé pour mettre un terme à ce recommencement sans fin…

Une manière un peu réductrice d’imputer tous les maux du monde à la femme qui dérange autant que l’ambiance torturée s’étalant le long des 90 minutes de ce constat fataliste qui ne laisse guère place à l’espoir. Un film lent, et parfois un peu long malgré un très bon Jake Gyllenhaal, à voir en connaissance de cause, l’esprit aiguisé pour ne rien perdre des pistes d’interprétation qui vous seront suggérées …

Nassima Cherke
A propos Nassima Cherke 42 Articles
Journaliste du Suricate Magazine