Wakefield, pour vivre heureux, vivons cachés

Wakefield

de Robin Swicord

Drame, Comédie dramatique

Avec Bryan Cranston, Jennifer Garner, Beverly D’Angelo

Sorti le 20 septembre 2017

Il y a quelques années, plusieurs films mettant en scène un changement radical de mode de vie sortaient dans nos salles obscures. L’un des plus célèbres parmi ceux-ci est La vie rêvée de Walter Mitty dans lequel Ben Stiller était amené malgré lui à vivre toutes sortes d’aventures à travers le monde, cassant ainsi la monotonie de son existence. L’année suivante sortit le plus oubliable Hector et la recherche du bonheur dans lequel Simon Pegg essayait de trouver le secret du bonheur en parcourant le globe. En 2015 sortit encore le plus terre à terre mais exceptionnel Demolition dans lequel Jake Gyllenhaal entreprit une redéfinition radicale de son existence suite à la perte de son épouse. D’un certain point de vue, Wakefield s’inscrit dans cette tendance.

Un jour, alors qu’Howard Wakefield (Bryan Cranston) rentre du travail, son train prend du retard. Arrivé chez lui il décide, au lieu de retrouver sa famille, de passer la soirée dans son grenier, situé de l’autre côté de sa propriété. De là, il peut observer son épouse (Jennifer Gardner) et ses deux enfants. Le lendemain, ne sachant pas quelle explication donner pour justifier son absence, il décide de ne jamais revenir et de rester où il se trouve…

Si l’installation d’Howard dans son grenier semble un peu être le fruit de circonstances étranges, ses motivations sont claires. Les premières scènes laissent voir un personnage qui semble éteint, désabusé par l’existence, excédé par le rythme du monde : « Qui n’a jamais eu envie de mettre sa vie en pause pour un moment ? », nous dira-t-il. Cette prise de recul l’amènera à réenvisager ses choix et son passé, son rôle de père, de mari, son comportement en tant qu’être humain. De par sa position géographique, il sera ainsi amené à observer son existence et à considérer sa place au sein du microcosme familial, avec toutes les révélations et les frustrations qui y seront liées.

Mais plus encore, en abandonnant ainsi sa vie, Howard Wakefield abandonnera son statut. Tant son statut de père, que de mari ou, tout simplement, sa place dans la société. Dès lors, il sera rapidement plongé dans un abîme dont il semblera difficile de sortir : comment un homme disparu réintègre-t-il le monde ? Et au fond, en reprenant sa place, ne risque-t-il pas de la perdre à nouveau, transformant son abandon de soi en rejet social ?

Derrière toutes ces thématiques fort intéressantes se cache au fond une fable sur le changement de soi, la monotonie et les ravages du confort moderne. Mais surtout, Wakefield constitue un film au cours duquel on ne s’ennuie pas, car si la perspective d’un récit en huis-clos sur le Nervous Breakdown d’un quinquagénaire qui joue à Fenêtre sur Cour peut sembler rebutante, la réalisatrice Robin Swicord est parvenue à intégrer de la légèreté dans son récit. D’abord en jalonnant le film de flashbacks, ensuite en laissant libre court au talent de Bryan Cranston qui partira à quelques reprises dans des monologues au cours desquels il imaginera ce que disent les membres de sa famille, assis de l’autre côté de la cour. Cranston trouve en effet ici un rôle à sa mesure et laisse voir tant son potentiel dramatique que comique.

Wakefield prend en somme un prétexte peu commun afin d’établir son déroulement, laissant place à diverses situations cocasses, parfois réellement hilarantes, sans pour autant oublier de se concentrer sur le principal, à savoir la crise existentielle d’un Middle Aged Man de banlieue. Par sa thématique et le traitement que lui apporte la réalisatrice Robin Swicord, ce film remet en cause certaines conventions, le rôle d’un homme dans la société et toutes les constructions sociales qui sont liées à ce statut. Par là-même, la question qui est posée est celle du sens de nos existences. Maîtrisé de bout en bout, Wakefield saura également surprendre en ne cherchant pas la facilité et en ne solutionnant pas son intrigue de manière expéditive. Il saura prendre le temps d’exposer son récit sans hésiter à garder le silence pour laisser le spectateur se faire ses propres interprétations.

Alexandre Alvarez
A propos Alexandre Alvarez 138 Articles
Journaliste du Suricate Magazine