Voir du pays, retour de guerre

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Voir du pays

de Delphine et Muriel Coulin

Drame

Avec Soko, Ariane Labed, Ginger Romàn, Karim Leklou, Andreas Konstantinou

Sorti le 7 septembre 2016

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Au retour d’Afghanistan, une section de l’armée française fait escale trois jours dans un hôtel trois étoiles à Chypre, envisagé comme un sas de décompression pour « oublier la guerre », revenir à la vie civile en laissant de côté des souvenirs parfois lourds à porter. Mais la violence du terrain et le silence qui entoure un événement traumatique gardent les soldats dans une tension impossible à dépasser. Dans un univers essentiellement masculin, Aurore et Marine, amies d’enfance, doivent elles aussi composer avec cette violence à laquelle elles sont en proie.

Pour leur second long métrage, Delphine et Muriel Coulin adaptent un roman de la première – également auteur de Samba pour la France, adapté par Toledano et Nakache avec Omar Sy – et tentent de passer du film de groupe – 17 filles, sur un groupe de lycéennes de Lorient tombées enceintes en même temps – à un film de duo, axé sur le binôme féminin formé par Aurore et Marine (Ariane Labed et Soko). Mais au final, c’est bien à un autre film groupal que l’on a affaire avec Voir du pays, qui plonge son microcosme d’une section militaire arrachée à la guerre dans le presque huis-clos aseptisé d’un hôtel touristique « hors du monde » et de toute réalité politique ou sociale.

On pourrait craindre que cette confrontation donne lieu à une démonstration pesante coutumière d’un certain type de cinéma de festivals dont la seule fin est l’uppercut frontal, le choc pour le choc. Voir du pays déjoue ce piège, dans sa première partie, de par l’intelligence de sa mise en scène et, particulièrement, dans les scènes de thérapies de groupe auxquelles les soldats participent. Dans celles-ci, ils sont soumis individuellement à des simulations leur faisant revivre des épisodes de leur mission en Afghanistan. Très vite, ses séances ne vont plus tourner qu’autour d’un seul événement, une embuscade dont la section fut la cible et qu’une grande partie de celle-ci ne veut vraisemblablement pas évoquer.

Au-delà de l’atmosphère asphyxiante qui pèse sur le groupe et sur l’espace clos d’une salle de réunion aseptisée, ces séquences marquent surtout par les « fausses » images qu’elles créent, celles des simulations obtenues par le biais d’un programme visuellement proche des jeux vidéos, et reconstituant de manière froide ce que les personnages ont vécu dans un ailleurs jamais directement visible. Cette manière de recréer la guerre par une évocation purement visuelle, à la fois irréelle et issue de la tête et des souvenirs des soldats, est une vraie idée de cinéma, tout comme celle de placer ces hommes et ces femmes de chair et de sang au milieu d’un cadre entièrement occupé par cette « re-création » virtuelle.

Paradoxalement, c’est lorsqu’il tente d’extirper ses personnages à cet enfermement pesant et de remettre les deux protagonistes féminines en son centre que le film perd de sa force. En s’aérant scénaristiquement et visuellement, et en opposant les « fausses » étendues d’Afghanistan aux « vrais » paysages de Chypre, il semble changer de sujet et surtout renoncer à une certaine radicalité qui le portait et focalisait l’attention de son spectateur. Petit à petit, les sœurs Coulin finissent par tomber dans le piège qu’elles semblaient avoir évité, en opposant les soldats violents, hantés par un vécu commun, à des autochtones impuissants, comme anesthésiés. La dernière partie du film laisse exploser cette violence de manière appuyée, alors que sa première heure était suffisamment claire dans son propos. Elle donne également aux femmes un rôle victimaire qui va à l’encontre du projet assumé des deux réalisatrices : l’affirmation du féminin dans un contexte à priori masculin.

Malgré ce tournant maladroit, le film n’en reste pas moins très intéressant et atteste que le travail des sœurs Coulin ne va pas dans le sens d’un cinéma d’écrivain, littéral et littéraire, mais bien d’une véritable démarche visuelle et de mise en scène, au service d’un point de vue. Si la manière d’affirmer ce point de vue n’est pas encore exempte de maladresses au niveau du scénario, la maîtrise du medium « cinéma » transparait pleinement dans une première partie qui se suffit à elle-même.

Thibaut Grégoire
A propos Thibaut Grégoire 350 Articles
Journaliste du Suricate Magazine

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