V pour Vendetta : Margaret Thatcher, Guy Fawkes et 1984

« Souvenez-vous, souvenez-vous du cinq Novembre, poudre à canon, trahison et complot. Je ne vois aucune raison pour que la trahison des poudres soit un jour oubliée ».

En mars 1982 paraissait le premier numéro de V pour Vendetta. Sorti tout droit de l’imagination du génialissime Alan Moore (Watchmen, From Hell, La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, etc.) et mis en images par David Lloyd, ce roman graphique est rapidement devenu l’un des récits les plus mythiques de la littérature anglophone.

Brassant une quantité folle de références allant de l’époque victorienne jusqu’aux régimes totalitaires du XXe siècle en passant par la littérature anglo-saxonne, V pour Vendetta donne corps à une dystopie anarchisante portant un regard acerbe sur l’Angleterre des années 80.

D’abord publié en noir et blanc dans le périodique Warrior à partir de 1982, le récit fut interrompu en janvier 1985 suite à l’arrêt de la revue. Cependant, la popularité grandissante d’Alan Moore – notamment suite à la publication de Watchmen (1986-1987) – poussa DC Comics à éditer la fin du récit entre janvier et mai 1989 dans une version colorisée.

Les origines de V pour Vendetta

V pour Vendetta est en réalité le produit de plusieurs sources d’inspiration pour Alan Moore. À l’âge de 20 ans, Moore avait créé un personnage nommé The Doll, terroriste transsexuel qui fut refusé par la maison d’édition écossaise DC Thomson.

Lorsque Warrior fut créé, son éditeur Dez Skinn demanda à Moore et Lloyd de créer un récit sombre et mystérieux susceptible de capturer l’essence de ce que le magazine cherchait à devenir. Alan Moore est ainsi revenu sur son personnage de The Doll, tandis que David Lloyd envisagea un héros typé années 30 comme il avait pu le faire quelques années plus tôt avec Night Raven.

Au-delà de cela, Lloyd suggéra à son co-auteur d’établir le personnage de V sur le modèle du révolutionnaire anglais Guy Fawkes.

1. Guy Fawkes et la Conspiration des Poudres

À l’aube du règne du roi Jacques Ier Stuart (couronné roi d’Angleterre et d’Irlande le 24 mars 1603), un durcissement se fit sentir pour les catholiques d’Angleterre. Considérés comme des alliés du roi d’Espagne, les catholiques inspiraient la méfiance dans l’Angleterre des XVI et XVIIe siècles. Sans compter que, bien qu’étant minoritaires, ceux-ci occupaient généralement des positions influentes de la société anglaise.

L’arrivée de Jacques Ier (1566-1625) décevra les catholiques britanniques qui verront d’un mauvais œil le maintien de la politique du règne précédent tout en amenant un durcissement à leur égard.

Ainsi, ces derniers projetteront plusieurs complots parmi lesquels la Conspiration des Poudres, fomentée en 1605 par une douzaine de personnes dont Guy Fawkes, militaire de carrière. Ceux-ci envisageront de faire sauter la Chambre des Communes le 5 novembre 1605, jour de l’ouverture de la nouvelle session du Parlement par le roi Jacques Ier.

Engagé sous le pseudonyme de John Johnson (parfois aussi surnommé « Guido ») comme gardien d’un immeuble dont le cellier menait au sous-sol de la Chambre des Communes, Fawkes – aidé de ses associés –  achemina plusieurs dizaines de barils de poudre en ces lieux. Le 5 novembre, « Guido » aurait dû initier le feu dans la cave afin de déclencher l’explosion supposée souffler le Parlement. Au même moment, ses complices étaient chargés de créer un soulèvement dans les Midlands et d’enlever la fille du roi, Elizabeth.

Cependant, désireux d’éviter les dommages collatéraux dans les rangs catholiques, les conspirateurs dévoilèrent leurs plans à certaines personnes, sans soupçonner que leur fidélité à la couronne les pousserait à dénoncer le complot. Le 26 octobre, une lettre anonyme averti les autorités de l’existence du complot et Fawkes fut arrêté le 4 novembre au milieu de trente-six barils de poudre.

La lettre anonyme dénonçant la Conspiration des Poudres

L’attentat, supposé servir de point de départ au soulèvement de diverses régions, sera donc déjoué et Fawkes arrêté avec ses complices. Par la suite, la plupart des conspirateurs furent torturés, exécutés et démembrés. Fawkes, quant à lui, parviendra à sauter du gibet au moment de son exécution et à se briser lui-même le cou.

La Conspiration des Poudres eut un retentissement important chez les protestants qui firent ensuite pression sur le roi pour limiter la tolérance vis-à-vis des catholiques. Ainsi, deux lois furent votées dès 1606 : la première obligeant les catholiques à assister aux offices et à communier selon les rites protestants, la seconde encourageant toute forme de dénonciation tout en excluant ceux-ci des professions publiques.

Dans la foulée, le Observance of 5th November Act 1605 [ou Thanksgiving Act] fut voté par le parlement en janvier 1606 afin de commémorer l’échec du Complot des Poudres et ce « joyeux jour de délivrance » tout en mettant en garde les éventuels futurs conspirateurs.

On dit parfois que cette commémoration serait née le jour même de la conspiration, lorsque le roi Jacques Ier, heureux d’avoir échappé à la mort aurait demandé à certains fidèles d’initier un gigantesque feu de joie et d’y placer une effigie de Guy Fawkes. Pour l’anecdote, à l’origine, une effigie du pape était parfois brûlée : aux États-Unis, la célébration fut longtemps connue sous le nom de Pope Day jusqu’à ce que la fête ne tombe en désuétude au XIXe siècle.

Quoi qu’il en soit, depuis lors, le 5 novembre est connu sous le nom de « Guy Fawkes Day » et est devenu l’occasion pour les Anglais de se rassembler et de célébrer autour de feux de joie et de feux d’artifices tout en brûlant des effigies de Guy Fawkes. Inversement et de façon amusante, V pour Vendetta contribuera à faire de ce dernier une sorte de héros révolutionnaire dressé contre les gouvernements tyranniques.

2. L’Angleterre contre Margaret Thatcher

Nommée Première ministre du Royaume-Uni à trois reprises entre 1979 et 1990, Margaret Thatcher aura à son époque suscité la colère d’une bonne partie du monde artistique. On pensera ainsi aux chansons « Margaret on the Guillotine » du chanteur Morrissey dans lequel celui-ci ira jusqu’à demander « When will you die ? », à « Black Boys on Mopeds » de Sinead O’Connor, « Ghost Town » ou « Maggie’s Farm » (reprise de Bob Dylan) de The Specials ou encore « Tramp the Dirt Down » de Elvis Costello pour ne citer que quelques chansons.

En cinéma, le célèbre Withnail and I mettant en scène deux artistes ayant des difficultés à vivre de leur art était une façon d’aborder la politique du moment.

Mais l’une des plus célèbres attaques à l’encontre du thatchérisme viendra du monde de la bande dessinée, lorsqu’Alan Moore imaginera une société post-apocalyptique aux mains d’un gouvernement tyrannique.

Avant V pour Vendetta, Moore aura déjà abordé la radicalisation de la politique anglaise sous la Dame de Fer dans des romans graphiques tels que The Ballad of Halo Jones, Skizz ou l’inachevé Big Numbers. Mais par-dessus tout, l’auteur aura publié un long poème de 550 vers sur le sujet en 1988, The Mirror of Love.

a. La Section 28 et l’homophobie dans l’Angleterre Thatchérienne

En présentant ainsi l’histoire de l’homosexualité au travers de grandes figures historiques telles que la poétesse Sappho, Oscar Wilde, Tchaïkovski ou Colette, Alan Moore dénonçait les discriminations rencontrées par les homosexuels depuis l’Antiquité.

Mais The Mirror of Love était avant tout une protestation contre la Section 28, amendement au Local Government Act promulgué en 1988 et qui interdisait que les comportements homosexuels soient encouragés « dans aucune école publique », qualifiant les relations entre personnes de même sexe de « prétendue relation familiale ». L’époque était en effet celle de la découverte du SIDA et d’une certaine libération des mœurs qui échappait tant au gouvernement qu’à certains journalistes qui iront jusqu’à qualifier la maladie de « Peste gay ». Cette incompréhension entrainera, pour le gouvernement Thatcher – caractérisé par un conservatisme et un absolutisme moral – une réaction démesurée traduite dans l’article 28.

Moore écrira ainsi : « (…) Tandis que le Conseiller Brownhill, un conservateur, a mentionné une ‘solution finale’ en proposant de gazer les ‘Queers’. Et Margaret Thatcher a salué leur honnêteté et laissé une clause devenir une loi tandis que son ministre en chef au gouvernement local a décrit celle-ci comme visant à bannir toute trace d’homosexualité : l’acte lui-même, toutes relations gaies, même le concept abstrait, disparaitrait, une page déchirée dans le dictionnaire ».

Ainsi, V pour Vendetta abordera ces thématiques, notamment par le personnage de Valerie dont Evey découvrira la lettre lors de son emprisonnement.

Dans l’avant-propos du roman graphique, Moore écrira : « Nous sommes maintenant en 1988 (…) Ma plus jeune fille a sept ans et la presse diffuse l’idée de camps de concentration pour personnes homosexuelles atteintes du SIDA. La nouvelle police anti-émeutes porte des visières noires, ses chevaux aussi, et leurs camionnettes sont équipées de caméras rotatives. Le gouvernement a exprimé son désir d’éradiquer l’homosexualité. (…) J’envisage d’emmener ma famille hors de ce pays prochainement, d’ici quelques années. C’est froid et médiocre, et je n’aime plus cet endroit ».

Cette persécution des minorités et cette attaque aux libertés civiles permettra à Moore d’imaginer un Londres totalitaire, situé dans un futur pas si lointain. Mais au-delà de cette problématique sociale, l’auteur dénoncera également la situation économique de l’Angleterre thatchérienne.

b. L’économie britannique sous Margaret Thatcher

Entre juin 1979 et décembre 1982, deux millions d’emplois avaient été perdus. Le chômage atteignit 14 % en 1985. Si la politique économique du gouvernement Thatcher comportait certains succès, elle aura eu pour corollaire d’exacerber les différences entre classes sociales et de polariser la société. Lorsqu’Alan Moore commença à écrire V pour Vendetta en 1981, la situation économique du pays était donc sombre.

Au-delà de la suppression des entreprises jugées moins rentables et de la rationalisation du secteur économique, les conservateurs auront renforcé la frustration des classes les plus populaires de la société en limitant la capacité d’action des syndicats : comme l’indique l’historien Roland Marx, « la loi du 1er septembre 1981 sur la ‘Protection de l’emploi’ facilite les licenciements économiques, réduit les indemnités à verser, diminue les droits de la femme enceinte et de la jeune mère à retrouver leur travail ». Plus tard encore, en 1984, le gouvernement cherchera à réguler la grève tout en proposant de renouveler les dirigeants syndicaux par le biais d’un vote démocratique. Dans cette dynamique, le pays sera frappé de divers mouvements de protestation, comme la grève des mineurs de 1984-1985.

Si cette politique commencera à porter ses fruits dans la seconde moitié des années 1980 (hausse de la consommation, baisse du chômage sous la barre des 7% en 1989, croissance industrielle, …), la stratégie monétaire du gouvernement mènera le pays vers l’inflation. Dès lors, les dépenses publiques seront limitées, et le gouvernement refusera tant la baisse des impôts que l’augmentation salariale pour certaines professions.

Cette situation économique fluctuante sera également traitée dans V pour Vendetta. L’action du roman graphique étant située en 1997, Moore présentera les années 80 comme une période de récession importante qui fut suivie d’une guerre nucléaire ayant mené à la disparition de l’Afrique et de l’Europe continentale.

c. La question raciale dans l’Angleterre thatchérienne

Dans le récit, cette guerre atomique aura permis la mise en place d’un régime fasciste dans lequel le parti Norsefire [Feu Nordique en français] a pris les rênes de l’État. L’arrivée au pouvoir du chancelier Adam Susan [Adam Sutler dans le film] sera ainsi assortie de persécutions vis-à-vis des homosexuels et d’une politique de pureté raciale : « Ils s’appelaient ‘Norsefire’. Je me souviens lorsqu’ils ont marché sur Londres. Ils avaient un drapeau avec leur symbole dessiné dessus. Tout le monde les acclamait. Moi je les trouvais effrayants. Ils ont rapidement pris le contrôle. Mais ensuite, ils ont commencé à emmener les gens… tous les noirs, puis les Pakistanais. Les blancs aussi. Tous les radicaux et les hommes qui, vous savez, aiment les autres hommes. Les homosexuels. Je ne sais pas ce qu’ils ont fait de tous ces gens ».

Dans la chanson « This Vicious Cabaret » ouvrant le second livre du roman graphique, on trouve encore un commentaire sur les Juifs : « Il y a des bêtises et des sottises mais pas de pédales, de youpins ou de noirs dans ce carnaval bâtard ».

Dans cette perspective, Norsefire propose un idéal de pureté raciale et spirituelle qui transparaît dans la devise du parti : « La force à travers la pureté, la pureté à travers la foi ».

Ainsi, Alan Moore dénoncera le nationalisme exacerbé que l’on pouvait parfois retrouver dans la politique thatchériste. En 1978, la Dame de Fer déclarait : « Les gens ont peur à l’idée que ce pays ne soit submergé par des personnes d’une culture différente ». Plusieurs manifestations raciales eurent lieu en Angleterre durant cette période, à Brixton (1981), Toxteth (1981) ou encore Tottenham (1985).

Plus encore, le gouvernement de l’époque refusait de se prononcer sur la question de l’Apartheid en Afrique du Sud. Sans parler de la guerre des Malouines au terme de laquelle l’Angleterre réaffirme sa souveraineté sur les îles en 1982.

La politique du gouvernement Thatcher, qu’elle soit sociale ou économique sera donc l’un des points centraux de V pour Vendetta, commencé par Alan Moore dès 1981 et achevé en 1988.

3. V contre George W. Bush

Si le roman graphique V pour Vendetta était dirigé contre la politique du gouvernement Thatcher, il en sera autrement pour son pendant cinématographique. En 2006, lorsque sortit l’adaptation filmique de l’œuvre d’Alan Moore et David Lloyd, la Dame de Fer avait quitté le pouvoir depuis seize ans. Reproduire la critique originelle n’était donc plus envisageable.

Cependant, de l’autre côté de l’Atlantique, George Bush Jr. venait d’être réélu pour un second mandat loin de faire l’unanimité. Ainsi, le réalisateur James McTeigue – aidé par les frères Wachowski qui travaillaient à l’adaptation du récit depuis les années 90 – réinterpréta le message original pour l’inscrire dans une dynamique plus contemporaine : « Nous avions le sentiment que le roman graphique était particulièrement adapté au climat politique que nous vivions alors. Cela montrait clairement ce qu’il peut se passer lorsque la société est dirigée par un gouvernement, à défaut que le gouvernement soit l’expression de la voix du peuple ».

L’adaptation cinématographique de V pour Vendetta s’appropria donc la dénonciation politique imaginée par Alan Moore en 1981 pour la transposer à l’Amérique du XXIe siècle et critiquer la politique de l’administration Bush.

Comme l’écrit le Professeur en Communication Brian Ott, le personnage d’Evey (Natalie Portman) sert de référent au spectateur. Présentée comme une victime au début du film, tandis que des agents gouvernementaux s’apprêtent à la violer, elle deviendra plus tard une menace pour l’ordre établi : son sauvetage par V est le nôtre.  Conséquemment, son émancipation est également celle du spectateur. Comme il le dira lui-même à plusieurs reprises, V constitue une idée, un idéal libertaire que chaque être humain peut atteindre. Le message ainsi défendu est que nous pouvons nous aussi nous libérer et combattre l’injustice gouvernementale. Cette invitation réside dans le message véhiculé par V : « Les peuples ne devraient pas avoir peur de leurs gouvernements. Les gouvernements devraient avoir peur du peuple ».

Afin de souligner l’évolution d’Evey, James McTeigue filmera de nombreuses scènes dans des espaces confinés : la Galerie des Ombres dans laquelle réside V, la cellule d’Evey, etc. « Beaucoup de V pour Vendetta a été filmé pour donner ce sentiment d’enfermement : pour donner une impression claustrophobique », dira-t-il.

Ce travail sur les espaces restreints sera combiné à une impression de surveillance constante inspirée du 1984 de George Orwell. Les apparitions du chancelier Sutler (John Hurt) seront le plus souvent télédiffusées sur écran géant, renforçant ainsi l’angoisse et le dégoût du spectateur face à ce pouvoir tyrannique et insaisissable. Néanmoins, une fois le plan de V mis à exécution, le chancelier sera livré, mis à genoux et exécuté, montrant bien qu’une idée peut renverser la tyrannie.

Après sa libération, Evey sortira sur le toit de l’immeuble où elle était retenue prisonnière, profitant de la pluie comme d’un baptême – là où le baptême de V s’était fait dans le feu quelques années plus tôt – et dessinant un « V » par l’écartement de ses bras. Ayant refusé de parler sous la torture, Evey est restée fidèle à ses idéaux, embrassant ainsi les principes de V sans plus avoir peur du gouvernement.

Et comme Evey trouvera sa libération en refusant de sacrifier sa liberté personnelle pour le nationalisme défendu par Norsefire, le spectateur sera invité à reconsidérer l’état de la société dans laquelle lui-même évolue. Comme l’indique le Professeur Ott, V pour Vendetta nous invite donc à « rejeter l’apathie politique en faveur de la lutte démocratique », il s’agit d’une invitation à l’action.

Rétrospectivement, les tortures d’Abou Ghraib, le maintien de la prison de Guantanamo et la surveillance des citoyens américains orchestrée par le FBI et la NSA nous montrent que V pour Vendetta dénonçait bien une tragique réalité liée à l’administration Bush. À plus forte raison, cette critique intervenait en 2005, à une époque où l’opinion publique hésitait parfois encore à dénoncer une telle politique.

4. Les références culturelles de V pour Vendetta

Au-delà de son message politique, V pour Vendetta – tant le roman graphique que son adaptation cinématographique – est parcouru de quantité de références. La chose est une évidence quand on connaît le travail d’Alan Moore sur des séries comme From Hell ou La Ligue des Gentlemen Extraordinaires qui brassaient quantité de citations allant de Jack l’Éventreur à La Guerre des Mondes, tout en introduisant toutes sortes de thématiques issues de l’imaginaire anglo-saxon (Fu Manchu, le Professeur Moriarty, Dr Jekyll & Mr Hyde, etc.)

Outre la référence explicite à la Conspiration des Poudres et à Guy Fawkes que l’on retrouve au cœur du récit, que ce soit dans le masque du héros ou dans le fait qu’il fasse exploser le Old Bailey (Haute Cour criminelle) puis le parlement, V pour Vendetta renvoie à quantité d’éléments divers et variés.

Le fonctionnement du système totalitaire visible dans le récit fera également penser à toutes sortes de régimes tyranniques du XXe siècle : les camps d’emprisonnement rappelleront ainsi les camps nazis et les goulags soviétiques, tandis que la police secrète rappellera sans peine la Gestapo ou la Stasi. Sans parler de l’arrivée au pouvoir de Norsefire, liée à un prétexte fallacieux non sans rappeler l’incendie du Reichstag de 1933.

Derrière ces références historiques se trouvent quantité de références culturelles. L’accoutrement de V et son penchant pour la musique rappelleront sans peine « Le Fantôme de l’Opéra », quand sa relation avec Evey nous renverra vers « La Belle et la Bête ». On pourrait même voir une référence à Frankenstein dans le fait que les agissements du gouvernement sont responsables de la création de V.

On pensera encore au célèbre Fahrenheit 451 de Ray Bradbury en apprenant le sort réservé aux œuvres d’art depuis l’arrivée au pouvoir de Norsefire.

Mais la citation cinématographico-littéraire la plus explicite est bien entendu « Le comte de Monte-Cristo » dont la version filmique réalisée en 1934 par Rowland V. Lee constitue le long-métrage préféré de l’anti-héros. Ce point sera d’ailleurs souligné par Evey après la mort de V, lorsqu’elle déclarera dans le film : « Il était Edmond Dantès, et il était mon père, ma mère, mon ami, il est vous… et moi. Il était chacun d’entre nous ».

Notons que cette séquence est tout à fait représentative du message véhiculé par le film puisqu’au moment où Natalie Portman prononcera ces mots, les citoyens retireront tous leur masque de Guy Fawkes, montrant qu’ils personnifient désormais l’idée véhiculée par V et s’apprêtent à entrer en lutte démocratique.

Le film contient également des extraits du discours « On Black Power » de Malcolm X ou de « Address to the Women of America » prononcé par la féministe Gloria Steinem en 1971. On entendra aussi le « Street Fighting Man » des Rolling Stones ou le « Cry me a River » de Julie London.

Certains verront même dans le roman graphique quelques thématiques satanistes, notamment lorsque V récitera un passage du « Sympathy for the Devil » des Rolling Stones tandis que lui pousseront des cornes. Cependant, dans ce passage, l’anti-héros s’apprêtait alors à assassiner l’évêque Anthony Lilliman et la chose doit probablement davantage provenir de la volonté de mise en scène de V plutôt que d’un quelconque message sataniste.

Notons néanmoins que V citera également l’occultiste Aleister Crowley à deux reprises dans le roman graphique : « Do what thou wilt shall be the whole of the law » [Fais ce que tu veux sera le tout de la Loi] tandis que résonne « Everytime we say Goodbye » d’Ella Fitzgerald et une autre fois avant cela, lorsque Evey découvrira pour la première fois la Galerie des Ombres.

Dans le roman graphique, la citation « V.V.V.V.V. » apparaît sur un arche de la Galerie des Ombres. Le film placera quant à lui la citation sur un miroir en l’attribuant erronément au Faust de Christopher Marlowe.

« Vi Veri Universum Vivus Vici » [Par le pouvoir de la vérité j’ai, de mon vivant, conquis l’univers] est en fait extrait de La clameur du 4e Éther (16 décembre 1909) d’Aleister Crowley dans laquelle l’auteur présente la formule comme la devise du Maître du Temple [Magister Templi]. On retrouve encore ce quintuple V dans La clameur du 25e Éther (25 novembre 1909), dans laquelle il est dit que « V.V.V.V.V. a dix cornes qui émergent de cinq points différents ».

a. 1984

La référence la plus évidente de V pour Vendetta est bien entendu le 1984 de George Orwell !

Les deux récits présentent une société dystopique dans laquelle la politique est entre les mains d’un Parti ayant tout contrôle sur la population. Norsefire est l’équivalent de l’ANGSOC de 1984 et le chancelier Adam Susan/Sutler celui de Big Brother.

Chacun des partis totalitaires de ces deux récits renforce son contrôle par le biais d’une police secrète et d’une presse aux mains de l’État. Car l’État craint le pouvoir de la conscience collective et cherche à isoler les citoyens tout en les endormant grâce à « du pain et des jeux », selon la formule de Juvénal. Mais « les idées sont à l’épreuve des balles » !

De plus, lorsqu’un esprit cherchera à trouver son indépendance, il sera reformaté : Winston sera lobotomisé dans 1984, tandis que les opposants au régime de V pour Vendetta seront envoyés à Larkhill – il est intéressant de noter que V lui-même usera de ces méthodes en emprisonnant Evey pour lui ouvrir les yeux, paradoxe du « héros ».

Mais les deux récits comportent également des différences dans leurs similitudes. Tant 1984 que V pour Vendetta mettent l’accent sur l’esprit humain : le premier pour montrer comment celui-ci peut être brisé, le second pour, au contraire, montrer comment il peut prévaloir. Le sacrifice de V donnera ainsi une conscience collective au peuple.

De façon intéressante, il convient de s’interroger sur le symbolisme de V pour Vendetta, car à la fin du récit, V devient un symbole comme l’est Big Brother dans 1984

b. Oscar Wilde

Ellen Crowell, Professeure Associée à l’Université de Saint-Louis (Missouri) voit dans le personnage de V une figure « Wildéenne ». À son époque, Oscar Wilde était un personnage naviguant à contre-courant par rapport aux normes et aux mœurs de l’Angleterre victorienne.

Bien entendu, au vu du contexte sociétal – la Section 28 promulguée par le gouvernement Thatcher –  à l’époque de la publication de V pour Vendetta, il semble logique qu’Alan Moore ait pensé à Oscar Wilde pour donner vie au personnage de V. Certains songeront ainsi au portrait de Wilde réalisé par Napoléon Sarony en 1882, dans lequel l’auteur est habillé comme un dandy et tient en mains un chapeau.

On pensera encore à cette célèbre citation du poète : « C’est lorsqu’il parle en son nom que l’homme est le moins lui-même. Donnez-lui un masque et il vous dira la vérité » (dans « La critique en tant qu’artiste »). C’est justement en portant son masque que V parviendra à révéler la vérité au peuple !

Si l’on analyse V pour Vendetta, le personnage de Valerie, actrice emprisonnée pour son homosexualité et qui laissera une lettre plus tard découverte par Evey, rappellera sans peine l’emprisonnement d’Oscar Wilde pour les mêmes raisons. Wilde fut en effet emprisonné à la fin du XIXe siècle pour son homosexualité, ce qui donnera lieu à la lettre De Profundis écrite à son amant Alfred Douglas en 1897.

Dans le film de James McTeigue, on trouve également plusieurs références à l’auteur irlandais. Si dans le roman graphique, le premier bâtiment que V fera exploser est le Parlement, il s’attaquera d’abord au Old Bailey dans le film. C’est justement là-bas que Wilde fut jugé en 1895 !

Par ailleurs, le film mettra davantage l’accent sur le personnage de Gordon Deitrich interprété par Stephen Fry. Quand on sait que l’acteur a lui-même interprété Oscar Wilde en 1997 dans le film du même nom et qu’il est l’un des principaux porte-parole de la communauté homosexuelle, on comprendra sa présence dans le film…

c. La Galerie des Ombres, Van Eyck, Waterhouse et Tennyson

La Galerie des Ombres, est un endroit dans lequel V a entreposé toutes sortes de « reliques » de l’ancien monde, devenant par là-même le Protecteur des Arts. Cela peut être vu comme une référence à la tendance anglaise des XVIIIe et XIXe siècles visant à collectionner différentes œuvres, comme une façon de manifester une forme de connaissance et de suprématie sur le monde.

Dans cette Galerie, on trouve notamment deux célèbres portraits : les Époux Arnolfini (1434) de Jan van Eyck, et la Dame de Shalott (1888) de John William Waterhouse.

La Dame de Shalott est inspiré d’un poème d’Alfred Tennyson du même nom dans lequel l’auteur dévoile une légende arthurienne. Condamnée à ne voir le monde qu’au travers d’un miroir, la Dame de Shalott observait les amoureux au loin. Un jour, le reflet de Lancelot lui apparut et celle-ci décida de regarder le chevalier directement. Cet acte lui valut de déclencher la malédiction qui planait sur elle et, tandis qu’elle naviguait vers Camelot, elle s’éteignit et fut retrouvée morte au matin dans son embarcation.

Bien que morte, la Dame de Shalott aura rejoint Camelot, comme V parviendra à rejoindre le 10 Downing Street dans un train rempli d’explosifs et à compléter sa mission au-delà de la mort.

Margarita Carretero-González, Docteure en Philosophie à l’Université de Granada, défend quant à elle l’idée que la métaphore de la Dame de Shalott pourrait être appliquée au Détective Finch. Après avoir mené son enquête à Larkhill – et eu une expérience transcendantale sous l’influence de drogues dans le roman graphique –, Finch découvrira la réalité cachée derrière la politique de son gouvernement. Admettant ainsi faire partie du système qui aura permis de nombreuses atrocités, il sait qu’il devra payer le même prix que la dame de Shalott pour avoir regardé la réalité en face.

5. V est-il un terroriste ?

Avant que l’adaptation cinématographique de V pour Vendetta ne voit le jour, Alan Moore déclarait : « On parle de faire un film sur V pour Vendetta, mais je ne sais pas si l’Amérique est prête à voir débarquer un héros terroriste ».

Dans le roman graphique, V cherche à faire tomber un gouvernement fasciste pour installer l’anarchie – vision anarchiste absente de l’adaptation cinématographique. Selon certains, le film suggère ainsi que le terrorisme est justifiable, dans la mesure où il cherche à contrer un système politique antidémocratique.

Le roman graphique s’achève sur le train conduisant le corps de V vers le 10 Downing Street, afin de faire exploser la demeure du Premier ministre. Il s’agit donc de l’assassinat de l’un des plus hauts dirigeants de l’État britannique ! La destruction du bâtiment consiste ainsi en l’anéantissement d’une idéologie.

Le film quant à lui tourne les choses sous un autre angle : tandis que Westminster explose, les citoyens observent le « feu d’artifice » en retirant leurs masques et l’on comprend ainsi que le société va pouvoir se réinventer. On voit ainsi à quel point le commentaire est légèrement plus lisse dans l’adaptation cinématographique : là où le V du roman graphique est un anarchiste et un terroriste, celui de l’adaptation filmique tient plus de la figure de l’anti-héros. Il fait au fond acte de contre-terrorisme face à un gouvernement terroriste.

C’est peut-être cela qui aura poussé Alan Moore à rejeter (une fois de plus) l’adaptation de son œuvre, demandant à ce que son nom soit retiré du générique et que ses Royalties soient reversées au dessinateur David Lloyd. Moore ira jusqu’à déclarer que le film transforme son œuvre en une histoire de « l’actuel néo-conservatisme américain contre l’actuel libéralisme américain ».

6. L’impact culturel de V pour Vendetta

Dans sa critique du film de James McTeigue, Alan Moore semble avoir à la fois tort et à la fois raison… La réception de V pour Vendetta à sa sortie semble indiquer que le monde n’était pas prêt pour un héros terroriste.

Cependant, le film s’est créé une réputation au fil des ans, devenant le symbole de toute une résistance. Le mouvement Anonymous reprendra d’ailleurs le masque et les codes visuels présents dans l’adaptation de James McTeigue.

Le masque de V est ainsi devenu le symbole de toute une lutte comme l’est aujourd’hui le Joker de Todd Phillips qui est maintenant réutilisé par divers manifestants à travers le monde pour exprimer le rejet d’un ordre établi. On peut ainsi voir des Jokers à Hong Kong (Chine), Santiago (Chili), La Paz (Bolivie), Lebanon (Liban) comme on pouvait il y a quelques années voir des masques de Guy Fawkes comme un symbole de résistance.

Pour le grand public, il semble que même si le personnage de V soit un terroriste, il constitue surtout un mal nécessaire pour nous sortir de notre immobilisme face aux injustices de ce monde, car il est le symbole d’une lutte teintée d’un espoir en des jours meilleurs. Comme Albert Camus pouvait l’écrire en 1948, V nous rappelle que : « Au sein de vos plus apparents victoires, vous voilà déjà vaincus, parce qu’il y a dans l’homme une force que vous ne réduirez pas, ignorante et victorieuse à tout jamais. C’est cette force qui va se lever et vous saurez alors que votre gloire était fumée ».

Alexandre Alvarez
A propos Alexandre Alvarez 158 Articles
Journaliste du Suricate Magazine