The Jesus Rolls, du Big Lebowski aux Valseuses

The Jesus Rolls
de John Turturro
Comédie dramatique, Policier, Drame
Avec John Turturro, Bobby Cannavale, Audrey Tautou

Tandis que le monde du cinéma fonctionne au ralenti depuis deux mois, voici que sort The Jesus Rolls, spin-off du légendaire The Big Lebowski (Ethan et Joel Coen, 1998) et remake américain du non moins culte Les Valseuses (Bertrand Blier, 1974).

Si la sortie du film a de quoi surprendre, le projet était en fait annoncé depuis 2016. Après une projection en avant-première au Festival International du Film de Rome le 16 octobre 2019 et une sortie sur le territoire américain le 28 février 2020, voici que le long-métrage sort en dvd au pays de l’Oncle Sam.

Mais si The Jesus Rolls se veut l’enfant des Frères Coen et de Bertrand Blier, il n’est en réalité rien de tout cela. Trop sérieux pour marcher dans les pas du Big Lebowski et trop timide pour succéder aux Valseuses, le film de John Turturro se perd bien souvent en essayant de paraître sans en avoir les moyens…

Dans une première partie, le long-métrage peine véritablement à entraîner le spectateur, se contentant d’aligner les références et apparitions d’acteurs célèbres tout en offrant une succession de séquences sans réellement former un tout cohérent. On suivra ainsi les deux principaux protagonistes commettre divers larcins tout en rencontrant quelques guest-stars : Christopher Walken, John Hamm, Tim Blake Nelson, et même les Gipsy Kings pour rappeler au spectateur l’univers dans lequel il se trouve…

Au-delà du manque d’enjeux transparaissant dans le premier tiers du film, on retrouvera difficilement ce qui caractérise Jesus Quintana. Dans The Big Lebowski, celui-ci n’était menaçant que pour le microcosme de sa salle de bowling, ce qui le rendait finalement inoffensif et apportait une dimension fantasque, attachante voire même surréaliste au personnage. En se confrontant ici au monde, Jesus devient finalement un quidam comme un autre, repris de justice caricatural.

Cette perte de dimension du personnage de Jesus Quintana dépouille finalement The Jesus Rolls de sa filiation avec l’œuvre des Frères Coen. Ainsi, beaucoup d’arguments semblent présents dans le seul but de vendre le film : les quelques grands noms présents au casting – ayant presque tous joués chez les Frères Coen –, l’étiquette spin-off, etc. Quant au bowling, trait caractéristique du personnage clairement mis en avant sur les affiches, nous n’aurons droit qu’à une séquence de deux minutes exactement, tout pile à la moitié du film, comme pour calmer l’appétit déçu du spectateur.

En ce qui concerne le rapport aux Valseuses, l’adaptation est ici relativement timide, comme souvent dans les remakes américains. Le film de Bertrand Blier était le produit d’une époque et d’une mentalité libertaire caractérisées par un rejet de l’autorité, un idéalisme et une liberté sexuelle propres à l’après mai 68. Quarante-six ans plus tard, la résonance n’est pas la même, à plus forte raison si l’on estompe le propos.

En effet, le cynisme décontracté de Bertrand Blier se conjugue mal avec le puritanisme américain, et The Jesus Rolls ose finalement peu jouer la provocation. En résulte un film qui se veut en marge tout en étant finalement assez propre et en n’ayant rien du côté « dérangeant » qu’avait son prédécesseur français.

À ce manque d’identité s’ajoute un problème de rythme. Dans Les Valseuses, le duo Depardieu/Dewaere se laissait vivre et, par là-même, vivait des situations surprenantes. Le tout étant renforcé par le rythme paisible de la réalisation et la modestie du cadre. Mais dans The Jesus Rolls, les personnages provoquent les situations et en arrivent bien souvent à les subir. Certaines scènes semblent alors catapultées dans ce remake, comme par exemple tout le passage à la campagne, débardeurs bleus et chapeau de paille.

Tandis que, chez Bertrand Blier, cet apaisement des personnages se faisait logiquement, la sophistication du remake de John Turturro, accompagnée d’une bande son énergique et de décors riches, fait que ce passage pourtant important semble n’être qu’une case cochée dans un cahier des charges. En résulte un rythme qui ne prend pas le temps de s’installer.

Cette tendance se marquera également dans les personnages qui manqueront cruellement de profondeur. La séquence avec Susan Sarandon en est un exemple particulièrement regrettable : celle-ci reprend le rôle – autrefois joué par Jeanne Moreau – de la détenue libérée de prison qui croisera la route de John Turturro/Bobby Cannavale. Dans Les Valseuses, l’interprétation de Jeanne Moreau se faisait tout en retenue et on sentait ainsi la détresse du personnage face à cette liberté retrouvée. Aussi talentueuse que soit Susan Sarandon, elle peine ici à incarner une femme en perte de repères qui s’octroiera un dernier moment de bonheur.

Ce même manque de profondeur dans la construction des personnages transparaît encore chez les deux principaux protagonistes. Car chez Bertrand Blier, les deux héros étaient ambivalents, ni réellement bons, ni mauvais, tout juste désabusés. Il était ainsi difficile de réellement se positionner face à ceux-ci, là où le duo John Turturro/Bobby Cannavale semble parfois laisser transparaître une prise de conscience qui s’assortit alors d’une humanisation. Le côté subversif de ceux-ci s’en retrouvera alors étouffé.

Si Audrey Tautou – qui reprend le rôle autrefois joué par Miou-Miou – semble finalement être celle qui comprend le mieux le film et son propre personnage, son interprétation laisse souvent à désirer, trop alourdie par une mauvaise maîtrise de l’anglais qui rend certaines de ses répliques incompréhensibles. Sans parler d’un jeu grimaçant, presque théâtral, parfois en inadéquation avec les situations vécues.

En somme, il semble que The Jesus Rolls peine à trouver son identité. S’il ne possède rien de l’originalité de The Big Lebowski, il n’a rien non plus du cynisme des Valseuses. Il semblerait en fait que John Turturro se soit coupé l’herbe sous le pied en choisissant de mélanger ces deux univers. En ressort un film qui n’est ni réellement un film d’auteur car lié à la popularité du film des Frères Coen, ni véritablement un film grand public car trop « sexualisé ». Le corollaire qui en ressort est que The Jesus Rolls ne peut alors jamais se permettre d’aller au bout de son propos et se débarrasser d’une forme de puritanisme – si l’on prend l’exemple de la femme du train, dans Les Valseuses, Patrick Dewaere allait jusqu’à dévoiler sa poitrine pour la mettre en bouche, tandis que la scène se résume ici à une simple discussion qui étale des sous-entendus sans aller plus loin.

L’impression qui en ressort est que John Turturro rêvait de porter Les Valseuses l’écran et que rattacher l’adaptation au personnage de Jesus Quintana était la solution pour faire passer la pilule auprès des producteurs. Afin d’appâter un peu plus le spectateur, il aura encore fallu quelques grands noms clairement cités à l’affiche – pour des apparitions éclair – et la présence d’Audrey Tautou au casting pour justifier le lien avec un film français.

Par conséquent, The Jesus Rolls semble parfois sous-tendu par des prétextes pas toujours très honnêtes. Mais on saluera néanmoins l’initiative du réalisateur visant à faire connaître Bertrand Blier aux États-Unis tout en nous offrant quelques rares moments de nostalgie « lebowskienne »…

Alexandre Alvarez
A propos Alexandre Alvarez 183 Articles
Journaliste du Suricate Magazine