Rumeur et petits jours au National

Du Raoul Collectif, de et par Romain David, Jérôme de Falloise, David Murgia, Benoît Piret, Jean-Baptiste Szezot

Du 10 au 28 novembre 2015 à 20h30 au Théâtre National

Titre proposé : Rumeur et petits jours, le réjouissant Raoul est de retour

4 étoiles

Epigraphe, émission culturelle – et culte – de la radio publique, a vécu : l’époque, le fric, l’audience ont gagné, et les cinq compagnons qui l’animent depuis quinze ans prennent l’antenne pour la dernière fois. Passant de la lecture du courrier des auditeurs à une présentation de type cabinet de curiosité d’animaux insolites en voie de disparition, en passant par une mise en scène des théories du néo-libéralisme, ils parsèmeront leur ultime émission d’allusions à leur disparition prochaine, à leurs conflits personnels, et aux modes de résistance  possibles, poétiques et politiques, face au monde tel qu’il est.

Si le Raoul Collectif inscrit son théâtre dans un questionnement politique, celui-ci n’est jamais dogmatique, jamais lourd, jamais pédant.  S’interrogeant sans cesse sur la notion de groupe, il est avant tout un formidable groupe d’acteurs qui prennent à jouer un plaisir immense, généreusement communiqué au public. L’installation d’Epigraphe, mélange improbable d’intellectualisme français un rien pédant et d’idéalisme bricolé par des rêveurs soixantehuitards, entrecoupé de télex, de vin, d’engueulades hors antenne et de cigarettes en direct, est drolatique à souhait. Le Raoul n’a pas besoin d’un discours théorique sur le groupe, il actualise la réflexion dans la fabrication même de son spectacle : ce qui est fascinant, c’est qu’on le privilège d’assister sur scène à une tentative, toujours fragile, de former un groupe, qui est aussi bien le groupe d’acteurs en train de proposer une performance que celui des animateurs d’Epigraphe, en proie à une vive crise du collectif alors qu’il est le sur le point de se déliter. Il ne s’agit portant ni d’improvisation ni de spontanéisme. Au contraire, le texte est extrêmement bien écrit, la langue délicieuse et décalée, le jeu des acteurs très maîtrisé : mais la création est si marquée par son origine collective, par son attention à l’espace de l’individu et du groupe, qu’on a la singulière impression d’accéder à des relations en train se faire, à une expérience et une expérimentation tout autant artistiques que sociales. Si le Raoul s’appelle Raoul, c’est d’ailleurs en hommage à Raoul Vaneigem et au projet situationniste visant à abolir l’art et la vie : loin des postures théâtreuses et des mots d’ordre simplistes, ils parviennent brillamment, et c’est rare, à proposer dans l’action, et qui plus est dans la légèreté, une incarnation proprement théâtrale de l’engagement.

Ils sont brillants, drôles à souhait, excellents acteurs, incroyablement vivants et vivifiants, mais ils ne savent pas se retenir. Dans Le Signal du Promeneur, ils ne savaient pas se tenir : le spectacle explosait dans tous les sens, et on aimait cette audace et cette jeunesse foutraque, ce branle-bas de combat avec les règles, le sérieux, l’ordre. Ici, on regrette un peu de voir que le Raoul Collectif n’a pas encore appris à choisir. Avec les cinq individualités géniales qui composent l’inclassable Epigraphe en fin de course, ils tenaient pourtant un fil en or, qui ne demandait qu’à se dérouler encore et encore – il leur fournissait suffisamment de matière pour être tordu et retourdu à l’envi, et dans tous les sens. Mais le Raoul n’a pas su résister à son insatiable curiosité, à sa dispersion de papillon fou, et s’égare bien vite dans des détours divers, notamment sur l’histoire de la pensée néo-libérale, qui réduisent la situation de départ à un décor et un prétexte. La proposition était si prometteuse que l’on s’en trouve tout frustré quand elle commence à tourner court, et l’on en viendrait presque à supplier le Raoul de se recadrer un peu. Cela dit, ce n’est que leur deuxième spectacle : peut-être faut-il faire taire en soi le censeur raisonnable pour simplement profiter de leur boulimie de sale gosse. On la regrettera, s’ils s’assagissent un jour.

Photo: © Céline Chariot

Emilie Garcia Guillen
A propos Emilie Garcia Guillen 113 Articles
Journaliste du Suricate Magazine

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