Liebestod, l’Histoire du théâtre de Angélica Liddell, au Théâtre National

© Christophe Raynaud de Lage

Texte, scénographie et mise en scène d’Angélica Liddell. Avec Angélica Liddell, Borja López, Gumersindo Puche, Palestina de los Reyes, Patrice Le Rouzic. Du 18 janvier au 20 janvier 2023 au Théâtre National.

Angélica Liddell présente au Théâtre National son spectacle Liebestod, l’odeur du sang ne me quitte pas des yeux, Juan Belmonte, qui est le troisième volet du Cycle Histoire(s) du Théâtre, initié par le NTGent. Le théâtre ayant prévenu que certaines scènes pourraient être assez explicites, on prend place dans la grande salle en redoutant une performance crue qui ne tarde pas à arriver. Face à une salle bondée d’attentes, Angélica Liddell se livre tel un toréro dans son arène et incarne son théâtre en désincarnant sa propre tragédie. Comme un Belmonte immobile à quelques mètres d’un taureau, elle charme, provoque et secoue son public.

La « mort d’amour » (« Liebestod » de l’œuvre Tristan und Isolde de Wagner) prend une place centrale dans cette création : Angélica Liddell met en scène – d’abord avec une esthétique hallucinée, ensuite avec son sang sur les planches, et pour finir avec des mots extrêmement tranchants – sa tragédie intime. Elle dresse un autoportrait d’une femme usée par le manque d’amour et d’une artiste en quête d’un sublime instant de transfiguration qui dépasserait l’inconvénient d’être née. Entre Iseut et un matador, virginal et phallique à la fois, elle se lâche et se désespère comme on fait quand on se bat pour sa propre survie, ou quand on aime d’une passion cruelle qui nous arrache à nous-mêmes.

Cette même passion, elle la met aussi dans un discours avec lequel elle poignarde la société contemporaine, une société sans Dieu, ignorante, médiocre, qui ne cherche rien d’autre que le consensus social et politique. Une société qui a abandonné la spiritualité et qui choisit constamment la facilité au sacrifice, et qui crée des citoyens gavés de droits sans devoirs, bêtes et inconscients. C’est un discours qui n’est pas écrit pour qu’on soit d’accord, Angélica Liddell n’est pas à la recherche d’un consensus : elle se dit -au contraire- fatiguée d’écrire pour un public de « femmes et de pédés », se décrit comme une vieille pathétique qui ennuie tout le monde avec les histoires de sa vie, une femme seule dont les cendres ne seront récupérées par personne.

Liebestod s’inscrit à un endroit de fragilité puissante et arrive au public comme un aveu sans appel, une déclaration d’amour et de haine ; on se sent visé et témoins d’un monologue qui oscille entre le sacré et le profane, entre le pathétique et le touchant, et on quitte la salle en partageant l’étrange sensation d’avoir assisté à une liturgie. Liebestod est un acte sacrificiel, un don de soi déroutant et interpellant, une immolation publique, une expérience performative dont on ne sort pas indemne.

A propos Elisa De Angelis 52 Articles
Journaliste du Suricate Magazine