« Les femmes aussi sont du voyage », l’émancipation par le départ

Titre : Les femmes aussi sont du voyage
Autrice : Lucie Azema
Editions : Flammarion
Date de parution : 10 mars 2021
Genre : Essai

Dans cet essai, la journaliste et voyageuse Lucie Azema livre une réflexion sur le voyage au féminin, en se basant sur une analyse historique et sociologique. Elle montre comment les femmes,  longtemps empêchées de voyager, étaient celles qui attendaient le retour de l’être aimé ou qui existaient pour le plaisir des hommes. Aujourd’hui encore, le voyage au féminin est une liberté qui se prend, pour vivre pour soi-même.

L’auteure Lucie Azema fait figure d’héroïne des temps modernes, combinant voyage au long cours et journalisme. Ses parents ont suscité en elle un « besoin de s’évader », ce qu’elle a longtemps fait à travers les livres avant de partir à l’aventure. Depuis une dizaine d’années, elle a vécu au Liban, en Inde, pendant plus de quatre ans en Iran. Féministe, elle signe un livre engagé pour dénoncer le sexisme qui a longtemps sévi dans le voyage, mais aussi la nécessaire décolonisation de notre perception du monde. « Occuper la place qu’on aurait prise facilement si l’on avait été un homme : voilà le but d’une approche féministe du voyage », écrit-elle. Lucie Azema semble avoir une double intention dans cet essai : dénoncer la vision masculine du voyage et inviter les femmes à partir à l’aventure.

Cet essai s’articule en deux parties bien distinctes. La première partie porte sur une approche plus théorique du voyage qui a longtemps réservé aux hommes, avec des rôles stéréotypées pour les femmes souvent ramenés à leur sexualité ou orientalisés. Les figures de la femme et de la voyageuse ont longtemps été dissociés. Les femmes ont été cantonnées à l’intérieur du foyer, à l’attente ou au rôle d’accompagnatrice. L’auteure se livre à des réflexions sur le relativisme culturel qui entraîne un véritablement détachement émotionnel vis-à-vis des ressortissants d’autres continents, ayant pour corollaire que le voyageur tolère des situations qu’il ne supporterait pas pour lui-même, par exemple face aux femmes-girafe ou à l’instinct maternel dont ferait preuve les nounous philippines (tout en laissant ses propres enfants au pays).

La deuxième partie est plus personnelle et s’appréhende comme un plaidoyer pour la libération ou l’émancipation des femmes par le voyage. Partir, c’est être libre. Lucie Azema revendique un voyage où l’on va à la rencontre de l’autre, loin du tourisme de masse. Elle raconte de manière personnelle comment elle vit ses voyages, avec ses besoins et ses habitudes, tout en soulignant la myriade d’émotions qui l’accompagnent : solitude, oubli de soi et un immense sentiment liberté. Ses voyages l’ont fait voler en éclats en lui donnant un sentiment de vie intense. « Etre radicalement soi, sans transiger, sans dépendre d’un genre, d’un milieu, d’un lieu, d’une culture – aller à leur encontre est terrifiant» indique-t-elle. Une partie clé s’intéresse à la compatibilité difficile (impossible ?) entre maternité et voyage. La mère qui part et laisse ses enfants est conspuée, alors que les hommes l’ont fait depuis des siècles sans trop de souci. On y apprend ainsi que Lucie Ceccaldi, la mère de Michel Houellebecq, l’a laissé à sa grand-mère paternelle pour s’adonner à sa passion des voyages. Alors que l’auteur a eu des mots peu aimables sur sa mère dans les Particules élémentaires, c’est l’impunité dont bénéficie le père – qui semble pourtant s’être désintéressé tout autant que sa femme du petit Michel – qui est tout autant à questionner. Lucie Azema regrette également la sexualisation des femmes sur les réseaux sociaux alors que justement le voyage permet à la femme d’être en mode « troisième sexe », en se libérant de la charge esthétique car le côté pratique l’emporte en voyage.

Cet essai se veut une étude sociologique, littéraire et féministe sur les “femmes voyageuses”. Il vise à déconstruire tous les stéréotypes existant sur les femmes qui partent à l’aventure, et a donné l’envie aux femmes de goûter à la liberté des voyages et à l’émancipation qu’ils procurent. Si la première partie souffre de quelques longueurs (notamment sur le manque de récit historique écrit par des femmes) et d’un petit côté laborieux, la deuxième partie se lit rapidement, portée par une voie plus authentique. La bibliographie conséquente permettra aux plus intéressé-e-s d’assouvir leur curiosité.