Aude Mermilliod : « J’essaye de montrer des drames ordinaires »

À l’occasion de la Fête de la BD, Aude Mermilliod était de passage à Bruxelles et a accepté de nous parler de son premier livre, Les Reflets Changeants. Dans cette bande dessinée nuancée et intimiste, pour laquelle elle a obtenu le Prix Raymond Leblanc, elle nous fait le récit croisé de trois personnages  : Elsa, une jeune femme de 22 ans entre deux relations amoureuses, Jean, 56 ans, un conducteur de train et père divorcé qui rêve d’évasion, et Émile, 79, un pied-noir devenu sourd.

Les Reflets Changeants est un récit très personnel. Peut-on peut dire que vous avez mis un peu de vous dans chacun des personnages ?

Oui, tout à fait. Elsa vit des espèces d’échos des situations que j’ai pu vivre, que ce soit dans mon adolescence ou dans mes premières histoires amoureuses. C’est le personnage qui me ressemble le plus, parce que c’est une jeune femme. C’est un peu moi il y a 10 ans. J’ai mis des choses que je connaissais, que j’avais pu ressentir. Pour les deux autres personnages, j’ai également utilisé des éléments que j’avais vu ou entendu, mais venant de proches. Jean, c’est un peu une vision romancée d’un ancien amoureux à moi. Il a des réactions que mon ex-conjoint a pu avoir, même s’il ne vit pas les mêmes choses. J’ai pioché dans les sentiments et les problématiques que je connaissais plus directement. Émile, c’est un alter ego de mon grand-père.

Ce sont des personnages à la personnalité imparfaite…

Ce que j’essaie de faire dans ce livre, autant sur le caractère des personnages, que sur leur corps, ou que sur les problèmes qu’ils rencontrent, est rarement tout noir ou tout blanc. Il y a toujours une part d’ombre et une part lumineuse. Elsa peut paraître capricieuse, mais en même temps elle a un grand cœur. Jean c’est pareil. Et je voulais montrer cette nuance-là, cette nuance de la vie. Parfois on se retrouve face à une situation pour laquelle il n’y a pas de solution toute faite.

Vous portez un regard critique sur vos personnages ?

Oui, évidemment. Mais j’ai voulu rester plus sur de l’observation, ne pas être trop dans le jugement, pour que le lecteur puisse se débrouiller lui-même. C’est à chacun de se faire son histoire. Donc, par exemple, il y a des gens qui vont trouver que Jean est un père absent qui pourrait un peu se bouger les fesses, et il y en a d’autres qui penseront que c’est son ex-femme qui est un peu envahissante et un peu pénible. Je ne veux pas donner trop de clés, encore moins personnelles. Émile, je le juge du fait de mon historique familial, mais il y a d’autres personnes qui sont plus indulgentes.

Vous ne pensez pas que dans votre manière de parler d’Émile, et de ses idées racistes, vous émettez un jugement par rapport à sa position politique ?

Si, c’est vrai. Parfois j’ai l’impression que mon opinion transparaît et qu’elle évidente, et parfois je me rends compte que non. Il n’y a personne qui pense que je suis pour la colonisation, mais il y a des personnes qui ne voient dans ma narration que de la bienveillance par rapport à Émile, alors que j’ai un regard critique sur lui. Je pense que ça va être frustrant pour les personnes qui sont politiquement d’accord avec mon grand-père, car ils verront bien la position que je prends par rapport à ça.

À partir de quand avez-vous commencé à écrire le scénario ?

J’ai commencé il y a 3 ou 4 ans. Je l’ai écrit une première fois, puis je suis revenu dessus, en ne faisant pas que ça. Cela m’a pris entre un an et un an et demi, puis à nouveau un an et demi à partir du moment où le contrat a été signé.

Le Prix Raymond Leblanc, c’est une belle validation, surtout pour une artiste qui débute.

C’est inestimable. Il y a 5000 livres qui sortent par an en bande dessinée, donc pour réussir à présenter un projet quand on n’a encore rien fait… c’est quand même assez compliqué. Il y a beaucoup d’auteurs qui doivent travailler à côté, et là, c’est très généreux financièrement comme prix. Mais en plus, c’est une maison d’édition super importante, qui permet de faire un premier album dans les meilleures conditions possible. On est vraiment très bien entourés, on sait que le livre va être visible, va être bien défendu. Donc oui, c’était vraiment rentrer avec le tapis rouge. C’était un peu inespéré.

Vous voyagez beaucoup…

Je voyage beaucoup moins qu’avant. J’ai un blog de voyage, mais depuis deux ans, je voyage considérablement moins parce que ça prend beaucoup de temps de faire une bande dessinée.

Vous êtes retournés sur les lieux représentés dans le livre pour mieux pour les capturer ?

Une fois que j’ai su que j’avais gagné le prix Raymond Leblanc, j’ai pris 10 jours toute seule pour aller à Nice, prendre des photos, me rebaigner un peu dans cette ambiance-là… Mais l’appartement d’Emile, c’est l’appartement de mes grands-parents qui n’y habitent plus puisqu’ils sont décédés. Et ça, c’est de souvenirs  : les couleurs, les ambiances lumineuses,…

Vous êtes à la fois responsable du dessin, du scénario et de la couleur des Reflets Changeants. Est-ce que vous pouvez nous parler un petit peu de ce dernier aspect ?

La couleur, ça a été un des éléments les plus compliqués, parce que je n’en avais jamais fait, et au début je n’y arrivais pas. Je bossais une semaine ou deux sur le dessin, et je revenais quelques heures sur la couleur pour essayer de trouver des solutions qui fonctionnaient. J’ai été beaucoup piocher dans des livres différents. Par exemple, j’ai pas mal regardé comment travaillait Jean-Claude Denis, quelle gamme colorée il utilisait… Ça a été laborieux, mais au bout d’un moment j’ai trouvé la technique qu’il me fallait. Je voulais qu’il y ait de l’ombre, et je ne voulais pas faire autre chose simplement parce que je n’y arrivais pas. Ça a été un peu long. J’ai un dessin qui est assez léger, il ne fallait pas que la couleur soit écrasante. Il a fallu trouver une manière spéciale de faire les aplats pour trouver la technique que je voulais, et beaucoup bosser sur les ombres et lumières. Je suis vraiment contente du résultat auquel je suis arrivé. Je voulais qu’on sente les différentes heures de la journée, et que ça fonctionne. C’était le truc le plus difficile à faire, mais c’est celui dont je suis le plus contente à l’arrivée.

Pouvez-vous nous parler des bandes dessinées qui vous ont influencée ?

Je lis principalement du roman graphique. J’essaie de lire un peu d’autres choses maintenant, mais je retourne souvent à mes premiers amours quand même… J’ai démarré l’apprentissage de la BD, et du roman graphique, en rentrant dans une librairie lyonnaise. Ils m’ont donné à lire en premier Le Combat Ordinaire de Larcenet et Pilules Bleues de Frederick Peters. C’était un bon choix, qui montre avec deux formats différents où on peut aller avec le médium, avec l’outil, quel type d’histoire on peut raconter. Après, j’ai lu beaucoup de Craig Thompson. Il y a aussi le duo Pandolfo et Rijsberg, qui a fait Perceval et La Lionne, que j’ai adorés. Cet été là de Jillian et Mariko Tamaki aussi. C’est très nuancé et, au point de vue graphique, c’est merveilleux.

Vous avez déjà d’autres projets ?

Oui, je travaille déjà sur un nouvel album. Ce sera chez Casterman, sur la thématique de l’avortement.

De nouveau, un sujet qui n’est pas forcément facile…

Oui, effectivement. Ce sera autobiographique. J’essaie de faire un peu ce que j’ai fait dans Les Reflets Changeants, à savoir de montrer des drames ordinaires, des choses assez courantes quand même, mais avec un regard le plus nuancé possible. Que ce soit une rupture amoureuse ou un deuil, on a une espèce de fantasme de ce qu’on devrait vivre, et souvent les sentiments qu’on a sont plus complexes, plus dans des teintes de gris que blancs ou noirs.

Adrien Corbeel
A propos Adrien Corbeel 46 Articles
Journaliste du Suricate Magazine

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