The Hate U Give – La Haine qu’on donne, caricatural et subjectif

The Hate U Give
de George Tillman Jr
Drame
Avec Amandla Stenberg, Regina Hall, Russell Hornsby
Sorti le 23 janvier 2019

Starr Carter (Amandla Stenberg) est une jeune afro-américaine de 16 ans qui évolue entre deux mondes : la banlieue dont elle est issue, dans laquelle les habitants sont confrontés à la pauvreté, la drogue et la criminalité, et le collège privé dans lequel ses parents l’ont inscrite pour lui construire un meilleur avenir. Un jour, alors qu’elle participe à une fête, elle retrouve Khalil (Algee Smith), son ami d’enfance. Tandis qu’ils circulent en voiture, un policier les arrête et tire sur Khalil, persuadé d’avoir vu une arme. Cet acte poussera Starr à remettre en question la séparation radicale qu’elle a établie entre ses deux existences parallèles et à poser des choix !

The Hate U Give est un film excessivement orienté ! Dès la première séquence, on retrouve le père de Starr expliquant à ses enfants comment se comporter si un policier devait un jour les arrêter sans raison apparente.

Les bavures policières sont monnaie courante aux États-Unis : qu’elles soient le fruit de réelles maladresses ou d’un racisme ambiant, pas une année ne se passe sans qu’une affaire de ce type ne retentisse dans les médias. On citera notamment en 2014 Laquan McDonald et Akai Gurley ; en 2015, Walter L. Scott, Freddie Gray, Sandra Bland ou Samuel DuBose ; en 2016, Philando Castile et Terence Crutcher. Dans les cinq derniers cas cités, les charges retenues contre les policiers responsables de la mort de ces personnes furent abandonnées ! En 2016 encore, on se souviendra de Charles Kinsey, sur lequel un officier de police tira alors que rien n’indiquait la moindre menace de sa part.

Sur cette base, l’auteure Angie Thomas a publié en 2017 son roman intitulé The Hate U Give aujourd’hui adapté au cinéma.

Cependant, cette adaptation est particulièrement caricaturale : le policier ayant tiré sur Khalil sera protégé par sa hiérarchie au point que celle-ci écarquillera les yeux en réalisant que Starr a mémorisé le numéro de son badge ; les membres des forces de l’ordre seront quasiment tous présentés comme une bande de gros bourrins décérébrés qui veulent en permanence « casser du noir » ; ou encore, les manifestations pacifiques seront réprimées à coup de gaz lacrymogènes et de matraques.

Dans cette même optique, le film – au travers de Starr – présentera un regard condescendant et à la limite du racisme sur le blanc : les élèves qui fréquentent le collège de Starr sont tous issus de belles familles et affichent un sourire digne des meilleures publicités pour le dentifrice Colgate. L’une des amies de Starr se prendra même pour une « thug » après avoir visionné Straight Outta Compton, et l’héroïne ira même jusqu’à dire de son petit ami qu’il se prend à tort pour DJ Khaled… Dans cette présentation grossière du blanc, la seule motivation pour ces étudiants de participer aux manifestations de soutien à la famille de Khalil sera de rater un examen de physique…

Enfin, la mère de Khalil sera interviewée dans le cadre d’un segment télévisé, décoiffée, en pleurs et misérable, comme une façon de souligner que les médias enfoncent le clou en enlevant toute dignité aux victimes noires !

En somme, The Hate U Give est un film souvent vulgaire et condescendant, qui s’adresse à un public cible en jouant la carte de la victimisation. Le propos est maladroit, orienté à souhait, et joue en permanence sur les émotions. À cela s’ajoutent des dialogues parfois éculés du style : « Chacun veut parler de la façon dont Khalil est mort. Il ne s’agit pas de ça. Il s’agit de la façon dont il a vécu ». Le tout sera clôturé par une morale niaiseuse dans laquelle la communauté tout entière fait front pour stopper un dealer de drogue.

Pourtant, certaines thématiques sont abordées dans le film et auraient mérité d’être développées plus en avant ! D’abord, l’idée de présenter les vies parallèles de Starr permet d’aborder le système de la ségrégation aux États-Unis en laissant entendre le fait qu’une évolution sociale devrait passer par un renoncement de soi. Starr refusera ainsi de parler de son quotidien à l’école ou de présenter son petit ami à ses parents. Plus encore, la mort de Khalil l’amènera à cacher sa douleur auprès de ses camarades de classe, afin de ne pas passer pour une « pauvre fille du ghetto ».

De même, on trouve encore un message positif qui dit : « It’s not the hate you give. It’s the hate we give ! But we can break the cycle » [ « Ce n’est pas la haine que vous donnez mais la haine que nous donnons ! Mais nous pouvons briser ce cercle vicieux »]. Ce passage vise à relativiser le propos du film en indiquant que si les policiers font preuve de haine à l’égard des afro-américains, certains d’entre eux nourrissent également cette haine au travers de guerres de gangs, entretenant ainsi la logique du panier de crabes.

Par là-même, le film interroge la coexistence et le respect entre différentes cultures ou couleurs de peau. Mais aussi intéressantes soient-elles, ces deux thématiques sont uniquement survolées.

En conclusion, The Hate U Give est un amas de raccourcis faciles qu’il vaut mieux éviter ! À la place, nous vous conseillons de revoir certains monuments du cinéma qui ont brillamment mis en évidence la problématique du racisme aux États-Unis ! Commencez donc par visionner le fabuleux Amistad (1997) de Steven Spielberg mettant en évidence les traites négrières et la révolte à bord du bateau Amistad en 1839 ! Ensuite, continuez avec le bouleversant La Couleur pourpre (1985) du même réalisateur qui s’intéresse à la vie des afro-américains à l’aube du XXe siècle.

Dans la même dynamique qu’Amistad, n’oubliez pas de visionner le terrible 12 Years a Slave (2013) de Steve McQueen, voire de lire le livre autobiographique de Solomon Northup dont est issu le film. Pensez encore à visionner Glory (1989) d’Edward Zwick qui s’intéresse à la vie des soldats noirs durant la guerre de Sécession !

Chef d’œuvre tant de la littérature que du Septième Art, n’oubliez surtout pas de voir Du Silence et des Ombres (1962), brillante adaptation du roman To Kill a Mockingbird d’Harper Lee !

Afin de mesurer la violence parfois encore présente dans certains états américains, voyez Mississippi Burning (1988) d’Alan Parker ou encore La Main droite du diable de Costa-Gavras sorti la même année.

Plus récemment encore, souvenez-vous des films Le Majordome (2013) ou de La Couleur des sentiments (2011).

Afin d’éclairer ce sombre tableau, ne manquez surtout pas de voir La Chaîne (1958) qui montre comment deux hommes de couleur différente peuvent apprendre à dépasser leurs préconceptions. Dans cette logique, n’oublions pas non plus Devine qui vient dîner… (1967), ou Miss Daisy et son chauffeur (1989) qui contribua à faire découvrir Morgan Freeman au grand public !

Enfin, ne manquez pas les films basés sur de terribles injustices comme Hurricane Carter (1999) qui s’intéresse à la vie du boxeur Rubin Carter accusé à tort d’un triple meurtre. On citera encore un film basé sur l’histoire d’Emmett Till dont la sortie est prévue dans les années à venir, avec Taraji P. Henson à la production – en espérant que ce film soit une réussite ! Emmett Till est un jeune garçon de quatorze ignoblement accusé à tort d’avoir sifflé une femme blanche et retrouvé mort et tuméfié dans le Mississippi River quelques jours plus tard…

Liées à ces deux récits, citons également les chansons de Bob Dylan Hurricane et The Death of Emmett Till. Enfin, pour en rester sur une note musicale, ne ratez pas le bouleversant Strange Fruit de Billie Holiday !

Alexandre Alvarez
A propos Alexandre Alvarez 159 Articles
Journaliste du Suricate Magazine