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    Taxi Driver : are you talkin’ to me ?

    Il y a 50 ans, lors de la première semaine de juin 1976, sort Taxi Driver de Martin Scorsese qui signe son premier gros succès critique et commercial.

    La genèse de Taxi Driver, c’est d’abord l’écriture thérapeutique de Paul Schrader. Après avoir étudié le cinéma à l’UCLA (L’université de Los Angeles), la critique Pauline Kael le prend sous son aile et le pousse à devenir critique de cinéma. Parallèlement, il se met à l’écriture de scénarios. Si le premier, Pipeliner, n’est jamais produit, cela lui permet de se faire un début de nom. Il écrit ensuite avec son frère, qui a travaillé un moment au Japon, un film sur les yakuzas qui sera réalisé par Sydney Pollack et mettra en vedette Robert Mitchum (qu’on a déjà évoqué il y a deux semaines pour La Nuit du chasseur). Si le film n’est pas un grand succès, le nom de Schrader commence à circuler, surtout auprès de la nouvelle génération de réalisateurs qui montent à Hollywood dans les années 70. 

    Paul Schrader

    C’est pour le scénario suivant que le succès sera au rendez-vous. Contrairement aux deux précédents, celui-ci sera écrit durant une période trouble où, après une séparation, Paul Schrader s’est retrouvé à vivre dans sa voiture, en proie à des insomnies qu’il occupait en fréquentant des cinémas pornographiques. Il développe aussi une fascination morbide pour les armes à feu qui commence à l’effrayer. Il profite de l’absence de son ex-compagne pour squatter son appartement et écrire un scénario inspiré de cette période. L’écriture de Taxi Driver est alors pour lui une thérapie personnelle qui lui permet de sortir du trou. L’idée du taxi lui est venue à la suite d’un ulcère qu’il a contracté durant cette période difficile et Schrader a expliqué : « À l’hôpital, l’image d’un taxi m’est apparue et je me suis dit : “C’est moi : je suis ce gamin enfermé dans cette boîte jaune flottant dans les égouts, qui a l’air entouré de monde alors qu’il est complètement seul.” »

    Mais si son histoire est le point de départ de ce scénario, Paul Schrader pousse évidemment les curseurs plus loin et imagine cet homme, Travis Bickle, qui n’arrive pas à s’adapter et qui va jusqu’au bout de cet isolement et de cette frustration. Pour cela, il s’inspire, entre autres, du journal intime d’Arthur Bremer qui a été condamné pour avoir tiré sur le candidat à la présidence George Wallace. Mais cet intellectuel puise aussi dans ses connaissances littéraires et ces anti-héros qui ne sont pas à leur place dans leur monde, comme dans La Nausée de Jean-Paul Sartre ou L’Etranger d’Albert Camus. Le scénariste parle aussi de l’influence du livre de Dostoïevski, Les Carnets du sous-sol, où le narrateur de l’histoire est haineux et se qualifie lui-même de méchant. 

    D’un point de vue cinématographique, Schrader cite aussi comme influence Robert Bresson (lors de sa période où il était critique de cinéma, Schrader a écrit un livre sur les similitudes entre les réalisateurs Bresson, Yasujiro et Carl Theodor Dreyer) et plus particulièrement son film Pickpocket, sorti en 1959, qui influencera aussi d’autres films de la carrière de Schrader quand il réalisera ses propres films. On y retrouve aussi l’influence de La Prisonnière du désert où le héros tente vainement de sauver une jeune fille. Mais cette fois, l’influence peut aussi venir du réalisateur, Martin Scorsese, grand fan de ce film. 

    Martin Scorsese et Robert De Niro

    Mais avant de voir Scorsese sur le projet, d’autres noms sont envisagés. C’est tout d’abord un réalisateur bien installé, Robert Mulligan, qui est pressenti pour la réalisation. Le projet passe ensuite entre les mains d’Irvin Kershner, John Milius ou Brian De Palma. Mais Paul Schrader veut absolument un jeune réalisateur que De Palma lui a justement présenté, Martin Scorsese, qui s’est fait connaître avec Mean Streets et Alice n’est plus ici. Le scénariste veut aussi pour son personnage principal, Robert De Niro, déjà vu dans Mean Streets et qui a, lui aussi, été présenté à Scorsese par De Palma. 

    Robert De Niro

    Avant d’avoir De Niro, comme d’habitude, tous les acteurs en vue sont envisagés. Initialement, lorsque le projet était dans les mains de Robert Mulligan, c’était Jeff Bridges qui devait interpréter le personnage de Travis. La piste sérieuse suivante a été Dustin Hoffman mais l’acteur trouvait Scorsese “fou” et a préféré refuser le projet. Quand le projet est passé chez De Palma, c’était Al Pacino qui a été approché mais sans succès. Au final, on a pu voir défiler les noms de Jack Nicholson, Warren Beatty, James Caan, Roy Scheider, Martin Sheen, Jon Voight, etc. ou chez les plus anciens, Burt Reynolds, Peter Fonda, Paul Newman, Marlon Brando, etc. 

    Cybill Sheperd

    Du côté des deux personnages féminins principaux, il y a aussi pas mal de monde qui est envisagé. Pour le rôle de Betsy, la femme que Travis essaie de conquérir, c’est d’abord Farrah Fawcett qui est envisagée mais Scorsese s’oppose à ce choix. Le réalisateur et le scénariste disaient alors chercher une actrice dans le genre de Cybill Sheperd avant de se dire que finalement, il fallait peut-être essayer de l’avoir elle. Schrader conclura en disant : « Cybill Sheperd était incontestablement une actrice dans le genre de Cybill Sheperd ».

    Jodie Foster

    Mais la vraie difficulté, c’est l’actrice qui jouera le rôle d’Iris, la jeune prostituée mineure que Travis tente de sauver. Au total, plus de 250 actrices sont évoquées comme Bo Derek, Michelle Pfeiffer, Rosanna Arquette, Carrie Fisher, Linda Blair ou Melanie Griffith. Mais finalement, le choix se porte plutôt sur une actrice plus jeune afin de correspondre au mieux au rôle. Dans un premier temps, c’est Mariel Hemingway qui est choisie mais suite à des pressions familiales, elle préfère abandonner. Le choix se porte alors sur une jeune actrice qui a déjà joué pour Scorsese, Jodie Foster.

    Jodie Foster et Robert De Niro

    L’enfant star a déjà une grosse expérience des plateaux, ayant commencé en 1965 pour des publicités avant d’aller vers la télévision. Elle a débuté au cinéma en 1972 et a enchaîné 6 films avant de recevoir la proposition pour Taxi Driver. Cela tombe bien, car sa mère, consciente que les enfants-stars ont du mal à quitter les rôles d’enfants, veut lui trouver des rôles dans des films destinés à un public adulte. De son côté, la jeune Jodie est ravie d’avoir enfin un rôle où on lui demande de jouer un autre personnage qu’elle-même. Un sentiment qui sera renforcé grâce à Robert De Niro qui la prend sous son aile et lui fait comprendre que le métier d’acteur n’est pas qu’un passe-temps mais aussi un art. 

    Connie et Jodie Foster

    Mais Jodie Foster a 12 ans et jouer une prostituée n’est pas vraiment un rôle très sain pour une gamine. La production impose alors à la jeune actrice une évaluation psychiatrique avant le tournage et exige qu’une assistante sociale soit présente sur le plateau. Jodie Foster, en interview, mentionne pourtant qu’à l’époque, elle n’avait pas besoin de tout ça, qu’elle comprenait très bien le personnage et ce qu’elle devait faire. La dernière condition était l’engagement de la grande sœur de Jodie, majeure, afin d’avoir la possibilité de doubler l’actrice en cas de scènes trop tendancieuses. Si le film ne comporte pas de scènes de nudité, Connie Foster semble avoir été sollicitée tout de même pour la scène où le proxénète danse avec le personnage d’Iris. Mais les sources manquent et il est difficile de savoir si elle a été engagée pour rassurer les studios ou si sa participation a été vraiment utile. 

    Harvey Keitel et Robert De Niro

    Pour compléter le casting, Scorsese veut donner un rôle important à Harvey Keitel qui a déjà joué dans les deux films précédents du réalisateur. Mais l’acteur ne semble pas intéressé par ce militant politique et préfère Sport, le proxénète, qui est au départ un petit rôle mais que l’acteur veut développer ; le personnage prendra alors, au fur et à mesure, plus d’ampleur. Le militant politique sera alors incarné par Albert Brooks qui joue son premier rôle au cinéma. Pour le rôle de l’homme politique qui est au centre du film, c’est d’abord Rock Hudson qui est envisagé mais, sous contrat pour une série, il est remplacé par Leonard Harris, un journaliste et romancier, connaissance du réalisateur. C’est aussi suite au départ d’un autre acteur (George Memmoli qui a eu un accident), que Martin Scorsese se retrouve à jouer le client qui veut tuer sa femme (il apparaît aussi furtivement dans une autre scène). Enfin, on retrouve aussi la compagne de De Niro, Diahnne Abbott dans le rôle de la réceptionniste du cinéma porno que le personnage fréquente ; et aussi sa mère, qui apparaît en photo comme la mère du personnage d’Iris. 

    Le tournage va pouvoir commencer et deux autres hommes rejoignent l’aventure et marqueront de leur empreinte le film : Michael Chapman, le directeur photo, dont l’esthétique a marqué l’ambiance du film et le compositeur Bernard Herrmann, connu surtout pour sa collaboration avec Alfred Hitchcock, qui signe ici sa dernière bande originale. Le compositeur était malade et a peiné pour pouvoir finir le travail sur ce projet. Il est décédé quelques mois avant la sortie du film et quelques heures après avoir enregistré les dernières notes de la musique du film.

    Véritable permis taxi de Robert De Niro

    Avec un budget serré, tout est au vert pour débuter mais la production craint que De Niro demande un meilleur salaire alors qu’il vient de gagner un Oscar pour son rôle dans Le Parrain 2. Mais l’acteur est déjà investi dans la préparation du personnage qu’il doit incarner et rassure tout le monde sur le fait qu’il est prêt à continuer avec le salaire prévu dans le contrat d’origine (et refuse même de jouer dans Un pont trop loin de Richard Attenborough qui lui aurait permis d’avoir un salaire 5x plus élevé). Il faut dire que De Niro est convaincu par le personnage et prend son travail au sérieux. Plusieurs semaines avant le tournage, il décroche un permis de taxi et sillonne les rues de New York (et malgré son Oscar récent, il ne se fera reconnaître qu’une seule fois). Il fait aussi un gros travail de recherche sur les maladies mentales. Il doit aussi terminer le tournage de 1900 de Bernardo Bertolucci à Rome et profite d’une base américaine à proximité pour enregistrer des soldats du Midwest américain afin de parfaire l’accent de Travis. Entre la fin du tournage italien, la préparation et le début du tournage new-yorkais, De Niro effectue plusieurs allers-retours en avion pour pouvoir tout faire. 

    Tournage de Taxi Driver (Martin Scorsese à la caméra)

    Le budget est aussi serré pour le tournage, pas question de collectionner les demandes d’autorisation, il faut tourner parfois de manière sauvage. A la même période, New York subit une grosse vague de chaleur et une grève des éboueurs, ce qui donne une atmosphère particulière à la ville, qui transparaît à l’écran. De plus, la ville est à l’époque au bord de la faillite et rongée par la délinquance, ce qui fait de Taxi Driver un vrai témoin de son époque. Pour certaines scènes dans le taxi en mouvement, c’est aussi le système D qui prime : les techniciens du son se mettaient dans le coffre tandis que Scorsese et son directeur de la photo se planquaient à l’arrière sous une couverture.

    Robert De Niro

    Mais le gros défi concerne surtout la scène finale, particulièrement sanglante et tournée dans un véritable immeuble. Il a fallu des semaines de préparation et un trou dans le plafond pour pouvoir tourner la vision du réalisateur. Mais le plus dur a été de convaincre la Motion Picture Association de ne pas le classifier X en raison de la violence de la scène. Si au départ, on pense à l’enlever, finalement, tout le monde s’accorde pour dire qu’elle est nécessaire au film. Scorsese décide alors de désaturer les couleurs du sang afin d’atténuer la violence de la scène et obtient alors d’être classé R (les mineurs de moins de 17 ans doivent être accompagnés d’un adulte). Si la version plaît finalement à Scorsese, Michael Chapman, le directeur de la photo, regrettera qu’aucune version originale n’ait été conservée. 

    Robert De Niro

    Deux derniers moments marquants sont la crête iroquoise du personnage principal quand il vrille totalement et se décide à tuer ainsi que la célèbre réplique Are you talkin’ to me. L’idée de la coupe iroquoise vient d’un acteur, ami de Scorsese, Victor Magnotta qui lui racontait que lors de la guerre du Vietnam, « À Saïgon, si vous voyiez un homme le crâne rasé – avec une petite crête iroquoise – cela signifiait généralement que ces personnes étaient prêtes à intervenir dans une opération des forces spéciales. Il valait mieux ne pas les approcher. Elles étaient prêtes à tuer« . L’idée est validée par le réalisateur mais De Niro, ne pouvant se permettre de perdre ses cheveux, est finalement affublé d’une perruque conçue par le maquilleur Dick Smith. En ce qui concerne la célèbre réplique, c’est une totale improvisation de De Niro, le script mentionnant juste que le personnage se regarde dans son miroir. L’acteur a expliqué, entre autres, car plusieurs versions existent, qu’il s’était inspiré d’une phrase prononcée par Bruce Springsteen lors d’un concert auquel il a assisté pendant le tournage. Le chanteur adressait cette phrase à son public qui criait son nom. 

    Martin Scorsese, Jodie Foster et Robert De Niro au Festival de Cannes

    A sa sortie, le film est un véritable raz-de-marée qui ne laisse personne indifférent. Si le film est parfois hué (comme à Cannes), c’est un réel succès commercial et critique. Le film sera d’ailleurs le plus gros succès de Robert De Niro en France avec plus de 2,6 millions d’entrées. Lors du Festival de Cannes de 1976, il obtient même la Palme d’Or bien qu’il ne fasse pas l’unanimité au sein du jury. Il sera moins chanceux lors des Oscars où il ne remporte aucun prix alors qu’il était nommé dans plusieurs catégories (meilleur film, meilleur acteur, meilleure actrice dans un second rôle et meilleure musique de film), se faisant battre par un autre film qui explore la thématique du vétéran du Vietnam qui ne sait pas s’adapter à la vie normale : Rocky

    Joaquin Phoenix dans Joker de Todd Phillips

    Le film est vite passé à la postérité et a influencé plusieurs cinéastes et acteurs. On peut retrouver des références dans des oeuvres diverses que Dheepan de Jacques Audiard (on a parlé de son deuxième film Un héros très discret, au mois de mai), Seven Psychopaths où Sam Rockwell joue un personne qui se croit le fils illégitime de Travis Bickle ou encore le Joker de Todd Phillips. De même, la réplique Are you talkin’ to me s’est retrouvée dans plusieurs films comme Le Roi Lion, Retour vers le futur, La Haine, etc. Mais passer à la postérité ne signifie pas que de bonnes choses. En 1981, John Hinckley Jr., un homme obsédé par Jodie Foster et ce film a tiré sur le président Ronald Reagan. Le film sera même projeté au tribunal comme pièce à conviction lors de son procès. 

    Les Cinq Obstructions de Lars Von Trier

    Enfin, une suite a été un temps envisagée, surtout par De Niro qui aurait trouvé intéressant de savoir ce que ce personnage de Travis serait devenu avec le temps. Mais au final, rien ne fut jamais assez concluant pour que ça se fasse. Une autre rumeur a aussi envisagé un remake par Lars Von Trier dans le même style que Les Cinq Obstructions où il proposait à Jorgen Leth, réalisateur de son court-métrage préféré, L’homme parfait, de faire cinq remakes différents. Chaque remake faisant l’objet d’une nouvelle « obstruction » imposant au réalisateur de repenser son œuvre, à la limite de l’humiliation. Mais cette idée n’a jamais dépassé (et heureusement ?) le stade de la rumeur. 

    Robert De Niro

    Depuis, le film a été décortiqué dans tous les sens et différentes interprétations du film ont été écrites. La plus populaire est sûrement celle qui fait du parcours de Travis, un rêve où rien n’est vraiment réel. Bien que Scorsese ait plusieurs fois nié cette interprétation, elle n’a cessé de rester bien vivace. Mais n’est-ce pas la force des plus grands films que de permettre à tout le monde de l’interpréter différemment ? Que quand une œuvre est donnée au public, elle n’appartient plus vraiment à son auteur ?

    Loïc Smars
    Loïc Smarshttp://www.lesuricate.org
    Fondateur, rédacteur en chef et responsable scènes du Suricate Magazine

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