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    La Nuit du chasseur : un échec devenu l’un des meilleurs films de tous les temps

    Il y a 70 ans, lors de la deuxième semaine de mai 1956, sort La Nuit du chasseur de Charles Laughton, l’histoire d’un prédicateur maléfique qui va chambouler la vie d’une femme et ses deux enfants.

    Au départ, c’est un livre écrit en 1953 par David Grubb qui s’inspire du tueur en série Harry Powers. Entre 1927 et 1931, année de son arrestation, il rencontre plusieurs veuves, grâce à des petites annonces matrimoniales. Il leur soutire à chaque fois de l’argent avant de les assassiner, ainsi que leurs enfants. Il est finalement condamné à mort et pendu le 18 mars 1932.

    L’agent littéraire de Davis Grubb, Harold Matson, sûr que le livre sera un succès, tente très vite d’en vendre les droits pour le cinéma. Il envoie le manuscrit au producteur Paul Gregory qui le transmet à son tour à son ami Charles Laughton. L’acteur mythique à la gueule unique est justement à la recherche d’un projet atypique pour se lancer officiellement dans la mise en scène (il avait déjà participé à la réalisation lors du tournage de L’homme de la tour Eiffel mais n’était pas crédité). 

    Dessin de Davis Grubb

    Le livre de Grubb est un coup de cœur pour Laughton qui y voit un Conte de la Mère l’Oye cauchemardesque et contacte directement l’auteur pour qu’ils se rencontrent. Ils se retrouvent rapidement à Philadelphie où vit Grubb et passe cinq jours à discuter sans interruption de l’adaptation du livre au cinéma. Davis Grubb, ayant étudié l’art et possédant un talent certain pour le dessin, réalise en prime une tonne de croquis qui permet de donner vie à toutes leurs idées. Ils sont tellement réussis qu’ils serviront par la suite pour le storyboard du film. L’auteur est aussi envisagé par l’acteur-réalisateur pour écrire le scénario mais le studio refuse car ils veulent quelqu’un de plus expérimenté. 

    James Agee

    C’est alors James Agee qui est choisi. L’écrivain a fait son trou au cinéma en signant le scénario du film de John Huston (qu’on a déjà évoqué fin avril pour son film L’homme qui voulut être roi) The African Queen. De plus, il est originaire du Sud du pays et a déjà écrit sur la Grande Dépression, deux éléments importants de l’histoire. Il se met au travail entre avril et juin 1954 mais sa version finale est bien trop longue : il y a 293 pages ! C’est alors Charles Laughton lui-même qui travaille dessus. Il le raccourcit et y apporte de nombreuses modifications. Il tient malgré tout à garder James Agee comme le seul scénariste crédité au générique. C’est très élégant de la part de l’acteur car Agee ne signera plus d’autres scénarios, décédant peu avant la sortie du film.

    Paul Gregory

    Le scénario sera encore légèrement modifié par la suite à cause de la Motion Picture Production Code, plus connu sous le nom de Code Hays, un code créé par le sénateur William Hays afin de réguler le contenu des films américains et fixant des règles sur ce qui était jugé acceptable ou non à l’écran. Le producteur Paul Gregory passe le reste de l’année 1954 à travailler en collaboration avec eux afin que le film puisse être autorisé. La plus grande peur est que le personnage principal, prédicateur religieux, représente le côté maléfique de la religion. Le producteur réussit à les rassurer en ne faisant pas passer Harry Powell pour un pasteur ordonné. Malgré tout, certaines factions protestantes resteront hostiles au film.

    Robert Mitchum

    Doté d’un budget de 600 000 dollars, le projet peut débuter et la première mission est de réunir le casting du film. Au départ Laughton envisage de jouer lui-même ce rôle de Prédicateur mais Paul Gregory lui signale que les studios ne le laisseront pas faire et qu’il ferait mieux de trouver une tête d’affiche pour ce rôle. C’est d’abord Gary Cooper qui est approché mais ce dernier refuse à cause de la noirceur du personnage et craint pour sa carrière. Laughton pense alors à John Carradine ou Laurence Olivier mais bien qu’intéressés, ils sont tous les deux occupés sur d’autres projets et ne sont pas disponibles avant deux ans. C’est alors Robert Mitchum qui est choisi, l’acteur acceptant directement d’incarner ce “fils de pute maléfique” comme le lui décrit Laughton. L’auteur original Davis Grubb s’inquiète tout de même de ce choix en raison du sex-appeal de l’acteur mais Laughton lui a répondu que “si vous voulez rendre Dieu crédible, vous devez être sexy”.

    Shelley Winters

    Pour le grand rôle féminin, si Grace Kelly, Betty Grable ou Agnes Moorehead sont un temps envisagées, c’est Shelley Winters qui est choisie (on avait déjà parlé d’elle pour son rôle alimentaire dans Delta Force). Il la trouve vulnérable et plus à l’aise dans le registre sérieux que nécessite le film. Un autre rôle féminin était important pour le réalisateur, celui de Rachel Cooper, la femme qui recueille des enfants abandonnés, celle qui comprend le mal qu’est Harry Powell. Dans un premier temps, c’est la propre femme de Laughton, Elsa Lanchester qui doit assurer ce rôle. Mais l’actrice préfère finalement refuser et glisse à l’oreille de son mari le nom de Lillian Gish, la star du cinéma muet. S’il est d’abord sceptique, il doit se rendre à l’évidence que c’est un bon choix, surtout que lui-même souhaite s’inspirer du cinéma muet pour ce film, voulant même “redonner au cinéma parlant toute la puissance des films muets”.

    Lors du tournage, Laughton est parfois un peu dépassé car c’est son premier film, des rumeurs évoquant même l’implication de Mitchum dans la réalisation. Malgré tout, Laughton a mis sa patte sur ce tournage. Afin de rendre hommage au cinéma muet, il décide de ne faire le clap qu’en début de prise, laissant la caméra tourner jusqu’à la fin de la bobine, à l’instar des méthodes employées à l’époque du muet. Mais cela lui permet aussi de diriger ses comédiens sans attendre de repositionner la caméra ou le matériel son. C’est d’ailleurs aussi un metteur en scène qui est avant tout un acteur et sa direction d’acteur, selon Lillian Gish, était bienveillante et respectueuse des idées qu’apportent les acteurs. Plusieurs d’entre eux ont d’ailleurs déclaré par la suite que c’était une de leurs expériences professionnelles préférées. 

    Mais la plus grande touche de Laughton sur ce film, c’est sa forme très particulière, inspirée de l’esthétique austère et anguleuse de l’expressionnisme allemand des années 20 (qui le fait refuser de tourner en couleurs) et sur une dichotomie constamment présente : le bien/le mal ; les enfants/les adultes ; le jour/la nuit ; le studio/l’extérieur. Le réalisateur utilise cette esthétique et cette dualité pour faire de son film, un conte cauchemardesque qui retranscrit l’histoire comme si elle était décrite par les enfants qui sont menacés par le méchant prédicateur. C’est ce qui explique le côté étrange et minimaliste des décors, les gros plans sur des détails qui ne sont habituellement remarqués que par les enfants, le jeu parfois outrancier de Robert Mitchum ou la fin qui paraît plutôt gentillette au regard du reste du film.

    Mais si tout ceci fait l’originalité de ce film, cela va aussi compliquer la tâche du studio qui ne sait pas vraiment comment promouvoir cet étrange objet qui semble un peu trop arty. Selon le producteur Paul Gregory : “absolument aucun budget n’a été alloué à la promotion… United Artists n’avait ni les moyens, ni l’envie, ni l’intelligence nécessaires pour gérer le film”. Du côté des critiques de cinéma, le film ne convainc pas vraiment non plus et le film est un échec critique et commercial, tout le monde le trouvant trop destiné à un public de cinémas d’art et essais. 

    C’est d’ailleurs grâce à ce public, pour qui ce film est culte, que le film ne sera pas oublié. Sa popularité grandira encore avec la génération suivante qui le découvrira à la télé. Et dès les années 70 et le Nouvel Hollywood, le film sera le sujet de nombreux articles et reviendra au premier plan. On y est surtout capable de voir la critique de l’hypocrisie et l’homophobie religieuse que Laughton, qui cachait ses penchants homosexuels, voulait à tout prix dénoncer. 

    Malheureusement mort en 1962 et n’ayant plus jamais voulu tourner de film par la suite, Charles Laughton ne verra pas son film passer d’échec retentissant à l’un des meilleurs films de tous les temps, suivant de très près Citizen Kane dans de nombreuses listes consacrant les chefs-d’oeuvres du cinéma, grâce à son esthétique si particulière et à l’interprétation hallucinante de Robert Mitchum.

    Les photos de tournage de Charles Laughton :

    Loïc Smars
    Loïc Smarshttp://www.lesuricate.org
    Fondateur, rédacteur en chef et responsable scènes du Suricate Magazine

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