Seul dans Berlin, adaptation peu captivante

Seul dans Berlin

de Vincent Perez

Historique, Drame

Avec Emma Thompson, Brendan Gleeson, Daniel Brühl

Le 8 avril 1943, au cœur de la Seconde Guerre mondiale, un couple d’allemands était fusillé, venant grossir la liste des victimes du régime nazi. Leur crime : avoir rédigé et diffusé plus de 200 cartes postales dénonçant la terreur hitlérienne. Trois ans plus tard, l’écrivain allemand Hans Fallada rédigeait le roman Jeder stirbt für sich allein dans lequel il romançait l’histoire de ces résistants épistolaires nommés Elise et Otto Hampel (rebaptisés Otto et Anna Quangel dans son récit). Il fallut cependant attendre 1967 pour que le livre soit traduit en français. Entre temps, une première adaptation cinématographique avait déjà vu le jour (Jeder stirbt für sich allein, Falk Harnack, 1962).

Le récit fut encore adapté à trois reprises après cela : dans une mini-série en 1970 (Jeder stibt für sich allein, Hans-Joachim Kasprzik, 1970) puis, cinq ans plus tard, dans un film (Jeder stirbt für sich allein, Alfred Vohrer, 1975). Enfin, une seconde mini-série (I ve smrti sami, Dušan Klein, 2004), cette fois produite pour la télévision slovaque, vit le jour en 2004.

Par un hasard malheureux, le livre resta inédit dans le monde anglophone jusqu’en 2009, et le récit d’Elise et Otto Hampel fut ainsi délaissé par le cinéma anglo-saxon. Cependant, une fois paru, l’ouvrage de Hans Fallada fut unanimement salué par la critique et il était donc inévitable qu’une adaptation soit rapidement mise en chantier.

Cette histoire a en effet de quoi plaire, car elle met en scène non pas des héros charismatiques qui soulèvent les peuples contre la barbarie, mais au contraire deux personnes de condition modeste qui, par leurs actes dérisoires, vont dénoncer la dictature nazie. À travers ces héros micro-historiques, les lecteurs (re)découvrirent soudain que non seulement tous les Allemands n’étaient pas des Nazis – Roberto Rossellini l’avait déjà montré en 1948 avec son splendide Allemagne année zéro –, mais également que les intellectuels n’avaient pas été les seuls à se dresser face au régime hitlérien. Toute la puissance du récit réside ainsi dans sa glorification des petites-gens et sa façon de présenter le nazisme à travers leur regard.

En 1987, Primo Levi déclarait dans Conversation avec Primo Levi que Seul dans Berlin était « l’un des plus beaux livres sur la résistance allemande antinazie ».

Que vaut Seul dans Berlin version 2016 ?

Dans cette nouvelle adaptation du roman de Hans Fallada, Otto et Anna Quangel sont incarnés par Brendan Gleeson et Emma Thompson. Comme dans le récit original, à la suite de la mort de leur fils au champ de bataille, les époux décident de dénoncer le régime hitlérien au travers de cartes postales contestataires qu’ils déposeront aux quatre coins de la ville, attirant ainsi la curiosité de la Gestapo et de l’agent Escherich (Daniel Bruhl) qui les traquera durant deux ans.

Malheureusement, en dehors du mérite qu’a le réalisateur Vincent Perez à porter cette histoire méconnue à l’écran, le film dispose de trop peu de qualités : l’action est lente, molle, peu intéressante et il devient rapidement difficile de se prendre de passion pour le déroulement des évènements. Quand, par bonheur, le réalisateur cherche à injecter davantage d’intensité dans une séquence, celle-ci tombe tout simplement à plat et paraît forcée, sortie de nulle part car elle coïncide trop peu avec la tonalité générale du film. Les motivations des Quangel n’apparaissent que trop brièvement et celles du policier en charge de leur capture encore moins. Parallèlement, on voit trop peu à quel point les berlinois ont peur du régime nazi et remettent directement les cartes à la Gestapo, et donc à quel point l’acte de résistance du couple aura souvent été faiblement accueilli par le reste de la population.

En réalité, Vincent Perez semble dès le départ peiner à faire comprendre au spectateur ce que l’entreprise des Quangel peut avoir de subversif ou, au contraire, de dérisoire. Quoi qu’il en soi, difficile de saisir la portée de leur action. Par conséquent, on parviendra mal à comprendre l’intérêt de l’enquête menée par Escherich et à se prendre de passion pour l’un ou l’autre protagoniste.

Certaines scènes peuvent encore s’avérer difficiles à comprendre, voire être tout simplement minimisées. Notamment une séquence dans laquelle deux escrocs tentent de cambrioler l’appartement d’une vieille dame juive, prétextant que les SS approuvent la chose, avant d’être arrêtés par des membres fidèles au parti qui espèrent ainsi obtenir de l’avancement. Ce point de la narration a quelque chose de capital, tant il expose ces « solitudes berlinoises » présentées en titre, ce chacun-pour-soi à l’ombre du nazisme qui étouffa toute volonté résistante chez de nombreux allemands.

En dehors de cela, les acteurs font de leur mieux pour porter le récit et sont, comme à leur habitude irréprochables – excepté peut-être Brendan Gleeson qui, bien qu’il possède une présence incontestable, fait peu d’efforts pour cacher son accent irlandais. Cela semble cependant trop peu suffisant pour donner corps à un film mémorable.

En résumé, un film instructif mais peu captivant.

Pour la culture générale : qu’en était-il de la réalité des faits ? [Spoiler Alert]

Bien qu’il soit basé sur le dossier du procès Hampel, Seul dans Berlin reste un roman, et son auteur a donc pris certaines libertés avec l’Histoire. Avant toute chose, ce n’est pas leur fils qui mourut au combat mais le frère d’Elise Hampel.

Mais c’est surtout après le procès des deux époux que les divergences entre fiction et réalité apparurent : comme nous l’apprend l’historien Robert D. Rachlin dans son article Roland Freisler and the Volksgerichtshof : The Court as an instrument of Terror (2013), si dans la fiction, les Quangel acceptèrent d’endosser communément la responsabilité de leurs actes, les Hampel au contraire rejetèrent chacun la faute sur l’autre et proclamèrent leur allégeance à Hitler et au régime nazi. Le père d’Elise alla même jusqu’à adresser une lettre au führer dans laquelle il affirmait la loyauté de sa fille vis-à-vis du pouvoir en place. Mais il est évident qu’une telle fin aurait été peu propice à la portée sur écran…

Alexandre Alvarez
A propos Alexandre Alvarez 159 Articles
Journaliste du Suricate Magazine