Marianne Lambert : “Chantal Akerman est une cinéaste hors format”

Pour sa première production, Marianne Lambert dresse le portrait d’une des plus grandes artistes belges. Nous l’avons rencontré pour qu’elle nous parle de ses motivations et de sa proximité avec la cinéaste, sans laquelle, le documentaire n’aurait pu voir le jour.

________

On sent à travers tout le film, une réelle proximité, on devine qu’entre vous est établie une relation de longue date ?

C’est une relation qui commence grâce au travail. La première fois, c’était en 1993 sur Portrait d’une jeune fille de la fin des années 60. Dix ans après, je la retrouve en 2003 sur Demain on déménage, ici, à Bruxelles.

En 1993, c’est ma première régie générale avec Akerman, je suis un peu impressionnée mais je me dis déjà que c’est un personnage. Si vous rencontrez Chantal, vous vous direz d’office que c’est un sacré personnage ! En 2003, quand je la retrouve, on se découvre un peu plus, mais quand vous êtes au poste de directeur général, vous n’êtes pas toujours sur le plateau et donc la relation est moins proche que lorsque vous êtes directeur de production par exemple. Vous êtes un peu la charnière au milieu de ce triangle, pas toujours amoureux d’ailleurs (rire).

C’est en 2010, sur La folie Almayer que je vais retrouver Chantal. Et c’est vraiment en préparant et en portant ce film avec elle que je me suis rendue compte que c’était quelqu’un de vraiment atypique et différent.

Et après ça, vous avez encore travaillé ensemble ?

Non, nous sommes simplement parties en repérage. C’était en Oklahoma ; d’ailleurs, il y a un ou deux petits plans qui sont montés dans le film, lorsqu’elle filme sa mère. En fait, ce qu’elle filme est une scène de No Home Movie et ce que je filme est une scène de I don’t Belong Anywhere.

Il y a d’ailleurs un petit film en bonus du documentaire, qui s’appelle My name is Akerman que j’ai entièrement filmé et qui a été monté uniquement à ce moment-là, il dure 10 minutes. Nous sommes en discussion avec le producteur pour voir comment l’intégrer.

Comment vous est venue l’idée de ce documentaire ?

C’est en 2010 au moment de ce processus de collaboration que l’idée a commencé à germer, on est devenu beaucoup plus proche et je me suis dit que je devais faire un film sur ce personnage. La relation est assez simple avec Chantal. Quand je lui ai dit que je voulais faire un film sur elle, je l’ai vue à Paris. On a mangé au restaurant, on a parlé de tout autre chose et puis à la fin du repas, je lui ai parlé de cette collection (Ndlr : Cinéaste d’aujourd’hui) qui existe en Belgique et qui fait des documentaires sur les cinéastes.

Je lui ai dit que j’aimerais bien faire un documentaire sur elle. Elle m’a simplement regardé et dit d’accord. C’est tout.

Dans une interview, vous dites avoir choisi les films selon vos goûts personnels mais ce sont aussi ses oeuvres les plus connues. Est-ce qu’il y avait aussi une envie de diffuser des clés de lecture à un public moins averti ?

Lors des premières notes d’intention du documentaire, je me suis demandée pourquoi est-ce que je perçois Chantal de manière tout à fait différente de l’image d’une cinéaste intellectuelle qu’elle semble projeter. Donc il y avait une envie de, je ne vais pas dire casser le mythe, mais dire « Chantal n’est pas que ça ».

Pour moi, Chantal est quelqu’un de très instinctif. Parfois, elle dit une phrase et j’ai l’impression qu’elle est dans ma tête (rire). Il y a des gens comme ça avec qui l’on peut avoir ce genre de relation.

J’ai eu l’occasion de donner des cours à l’IAD et bien sûr, lorsqu’on donne des cours, on se sert de son expérience personnelle. J’ai donc eu l’occasion de citer le nom de Chantal et j’ai vu des gros points d’interrogations au-dessus de la tête de mes étudiants. Aimer ou ne pas aimer, adhérer ou ne pas adhérer, c’est une chose ; mais ne pas connaitre… Je me suis demandée pourquoi est-ce qu’on ne connait plus Chantal ? Pourquoi est-ce qu’on n’a pas envie de voir son cinéma ? Et pourquoi cette étiquette d’intellectuelle nous empêche d’aller voir ses films ?

Je pense que si les gens ont quelques clés, son cinéma peut devenir tout à fait accessible. Prenons la peine de se dire que les gens qui filment d’une autre manière font aussi des choses sensibles et vraies.

On la voit rieuse, pied nu, raconter des bêtises qu’elle a faites plus jeune. On sent peut-être aussi dans votre manière de la montrer une envie de la désacraliser ?

Elle m’est familière et forcément, ça désacralise de montrer les gens tels qu’ils sont. Chantal est beaucoup plus une cinéaste pied nu sur un lit qu’une intello froide et austère assise sur un fauteuil en train de vous parler de son regard sur le monde. C’est une femme beaucoup  plus chaleureuse, généreuse et authentique. Elle veut que les gens soient libres et effectivement, quand on part de ce point de vue là, vous êtes libre. Libre de vous ennuyer par exemple et donc de vous interroger sur l’ennui que ça suscite. Pourquoi est-ce que ça m’ennuie quand un plan est long par exemple. Ce qu’elle soulève comme questions, sont  des questions qui nous interrogent sur ce que nous sommes, sur ce que nous percevons des choses et sur la manière dont nous sommes formatés à comprendre les choses…

C’est pour ça que j’ai appelé le film I don’t belong anywhere, parce que Chantal est quelqu’un que vous ne pouvez pas classer et parce qu’elle nous renvoie systématiquement hors format. Chantal est une cinéaste hors format.

Comment avez-vous amené les sujets de discussion ? Dans la séquence où elle parle du temps, elle explique par exemple qu’elle ne veut pas voler le temps à son spectateur, C’est quelque chose qu’elle a déjà dit dans des interviews. Est-ce qu’il y a certaines idées que vous vouliez avoir dans le documentaire ?

Je ne l’ai jamais amené à un sujet de discussion. Il était évident qu’on allait parler du temps mais je voulais, là aussi, aborder les choses assez simplement et on les a abordées quand on était en salle de montage avec Chantal et Claire. Ca me semblait beaucoup plus judicieux de parler du temps lorsqu’on était avec la monteuse. Ce sont des conversations assez libres avec Chantal. Et puis, Chantal ayant quand même l’habitude de parler de ses films depuis plus de 40 ans, elle a une pensée qui s’est construite et verbalisée d’une certaine manière. Elle en parle aussi, par exemple, dans un cours au Collège de France.

Toute sa réflexion sur Jeanne Dielman quand elle dit « je ne sais pas si j’ai parlé pour ou contre ma mère », ça se sont déjà des réflexions qui se sont articulées dans sa pensée depuis pas mal de temps. Je pense que, quand vous faites une chose, vous n’avez pas la conscience immédiate de ce que vous êtes en train de faire. Mais avec le temps, le film fait son chemin tout seul à l’intérieur et vous commencez, non pas à le voir, mais à le penser différemment. Il y a même des moments où vous commencez à voir d’autre choses.

marianne lambert

J’avoue avoir été un peu frustrée de ne voir qu’un seul cinéaste intervenir, d’abord pourquoi lui et y avait-il d’autres choix possibles ?

Oui sûrement qu’il y avait d’autres choix, on m’a posé la question à propos de Claire Dénis ou Michael Haneke. Moi, je l’ai moins souvent entendu que chez Gus Van Sant. Et surtout, je l’ai lu à une certaine époque mais ça, c’est un petit peu le propre de toute expression artistique. Je pense qu’il y a toujours un moment où on va faire référence à quelqu’un, ou se dire que ce cinéma-là plutôt que celui-ci nous a un peu plus marqué et se demander ce que ça veut dire chez soi.

Gus Van Sant, j’aime beaucoup son cinéma. Et il me semblait que les similitudes étaient plus immédiates que chez d’autres et puis surtout, j’avais en tête l’envie de montrer que Chantal n’était pas seulement qu’un cinéaste intellectuellement parlant, donc je voulais aller prendre un cinéaste avec un audimat plus large. On a toujours l’impression qu’il est jeune et qu’il s’adresse à un public tout jeune.

Pourquoi cette fin dans le désert ?

Lorsqu’on est parti en Israël, je n’avais pas vraiment d’idée sur ce que j’allais tourner sinon que je voulais suivre Chantal. Je n’avais qu’un seul plan en tête qui était celui-là. Le dernier plan. C’est un peu un clin d’oeil à Charlie Chaplin et la dernière scène des Temps Modernes. Je voulais vraiment faire cette espèce de plan clin d’oeil.

Au départ, je voulais une route rectiligne et puis en fait, on a choisi une route qui ne l’était pas et qui était plutôt sinueuse mais ça, c’était à la suite d’une discussion avec le chef opérateur. En fait, c’est surtout que je trouve que Chantal a des attitudes, parfois des ressemblances avec un personnage comme Charlot, que ce soit dans sa déambulation ou dans sa manière d’être maladroite, son côté un peu burlesque, sa taille. Tout ça m’a fait penser à Chaplin. Elle le dit elle-même quand elle parle d’elle, que ce soit à travers les essais d’écriture qu’elle a pu faire ou quand elle parle comme du vieil enfant qu’elle n’est plus.

Quels sont vos projets pour la suite ?

Forcément quand on goûte à l’exercice de la réalisation, on se dit que ce n’est pas désagréable (rire). C’est vrai que j’ai commencé par des études à l’IAD, l’envie de réaliser date d’il y a très longtemps donc maintenant, je vais avoir envie de passer à la fiction. Je n’en sais pas beaucoup plus pour le moment. J’ai bien une petite idée bien sûr mais il faut voir comment ça va évoluer.

Propos recueillis par Audrey Lenchantin

Audrey Lenchantin
A propos Audrey Lenchantin 56 Articles
Journaliste du Suricate Magazine

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.