Les Fantômes d’Ismaël, Desplechin en roue libre

Les Fantômes d’Ismaël

d’Arnaud Desplechin

Thriller, Drame

Avec Mathieu Amalric, Marion Cotillard, Charlotte Gainsbourg

Sorti le 17 mai 2017

Il serait tentant de penser que Les fantômes d’Ismaël, le dernier long-métrage d’Arnaud Desplechin, n’est qu’un seul et même film. À vrai dire, vous n’auriez pas vraiment tort. Il dure presque deux heures, ne possède qu’un seul titre, et il est fort probable que si vous veniez à acheter une place pour le voir, vous ne paierez qu’un seul ticket (plaigniez-vous si ce n’est pas le cas). Mais les apparences sont trompeuses. Voir Les fantômes d’Ismaël revient, d’une certaine manière, à regarder trois films différents, mélangés les uns aux autres, liés par certains de leurs personnages, mais ancrés dans des genres différents.

Le plus long d’entre eux, et peut-être le plus important, est un drame dans lequel le personnage principal, Ismaël, voit sa vie profondément perturbée lorsque son épouse réapparaît soudainement, après avoir mystérieusement disparu pendant 21 ans. Le « deuxième film » des fantômes d’Ismaël se concentre quant à lui sur la vie du personnage en tant que cinéaste, alors qu’il traverse une crise existentielle et refuse de finir son film, préférant se plonger dans son passé. Le « troisième film » enfin, est le récit d’aventure mi-burlesque mi-politique qu’Ismaël ne veut pas terminer de tourner.

Était-ce l’intention de Desplechin, et de ses coscénaristes, Léa Mysius et Julie Peyr, de faire plusieurs films en un seul ? Difficile de se prononcer. Il est en tout cas clair que si le long-métrage paraît si décousu et si multiple, c’est parce que le cinéaste s’autorise une forte liberté narrative. Les fantômes d’Ismaël saute constamment d’une époque et d’un récit à l’autre, brouille les pistes, et se met à de multiples reprises en abyme — au risque parfois de créer la confusion chez le spectateur. L’impression générale est celle d’un auteur qui se livre pleinement, mais ne se soucie pas vraiment des conventions scénaristiques.

On y devine régulièrement les obsessions et les motifs qui ont traversé toute sa filmographie. Les amours de jeunesse, l’exotisme des pays lointains, ou encore la nostalgie de sa ville natale, Roubaix occupe une place importante dans le récit. On reconnaît aussi certains de ses personnages fétiches, créant ainsi des connexions entre Les fantômes d’Ismaël et ses précédents films ; les studios Marvel ont leur univers cinématique, Arnaud Desplechin a le sien. Ismaël, interprété avec panache par Mathieu Amalric, s’impose quant à lui comme l’alter ego du cinéaste, un personnage égoïste et terriblement anxieux au travers duquel Desplechin fantasme sa vie autant qu’il la critique.

Malgré ses défauts, Ismaël est l’improbable centre d’un triangle amoureux, entre sa compagne Sylvia, qui représente un présent et un futur satisfaisant et son épouse « fantôme », Carlotta, qui ressuscite un passé tumultueux. Le choix de Marion Cotillard pour interpréter cette dernière semble avoir été motivé par les sentiments conflictuels qu’une bonne partie des spectateurs ont à son égard  : elle joue un personnage qui suscite autant de désir et d’affection que de haine. Déclarée morte depuis presque 10 ans, elle est une âme en peine dont tout le monde a déjà fait le deuil. Sa réapparition, aussi miraculeuse et innatendue soit-elle, est un inconvénient.

Le personnage le plus réussi du film n’est cependant pas Carlotta, mais Sylvia, jouée avec justesse par Charlotte Gainsbourg. Le portrait est si fin et si complexe qu’on en vient à regretter que le film ne fasse qu’effleurer sa riche psychologie. On en vient aussi à regretter que le récit de ses rapports avec Ismaël et Carlotta soit entrecoupés par les autres « films » que contient le long-métrage.  La vie du protagoniste en temps que cinéaste par exemple, sans être dépourvue d’intérêt, forme un récit trop inconséquent et trop bref pour être vraiment apprécié.

Plus lacunaire encore est le film qu’Ismaël cherche à réaliser. Récit d’espionnage rocambolesque, il peut être vu comme un remake des aventures que Desplechin avait racontées dans son précédent film, Trois Souvenirs de Ma Jeunesse. Partant du prétexte que ce film n’est pas réalisé par lui, mais par son double, le cinéaste roubaisien se fait plus espiègle, et montre toute l’étendue de sa maîtrise formelle, de son inventivité, et de son humour caustique. Le caractère incomplet du récit offre ici un certain avantage, puisque l’intrigue atteint des niveaux si ridicules de complexité qu’elle en devient comique.

Il y a plus qu’un film dans Les fantômes d’Ismaël, mais aucun ne nous laisse l’impression d’être achevé. Ni d’être raté d’ailleurs. Ils s’imposent plutôt comme l’œuvre d’un cinéaste qui, en nous emmenant une fois de plus dans les méandres de ses obsessions, nous passionne autant qu’il nous frustre, nous fascine autant qu’il nous rend perplexes.

Adrien Corbeel
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Journaliste du Suricate Magazine

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