Texte Anton Tchekhov
Adaptation et mise en scène Frédéric Dussenne
Avec Rachid Benbouchta, Lara Ceulemans, Axel Cornil, Roda Fawaz, Ariane Rousseau, Mehdy Khachachi, Bleuenn Regniau, Fabrice Rodriguez, Peggy Thomas, Benoît Van Dorslaer, Edson Pedro Muanga
Du 2 avril au 11 avril 2026
AuThéâtre des Martyrs
Du 15 avril au 24 avril 2026
Au Vilar
Habitué depuis quelques années au travail de mise en scène de Frédéric Dussenne, je suis venu avec quelques attentes mais aussi quelques appréhensions avant de me plonger dans son interprétation de La Mouette, d’Anton Pavlovitch Tchekhov. Je connais son amour pour le travail textuel mais également sa radicalité dans le travail. Il y a des textes qui s’y sont merveilleusement prêtés – je repense notamment à Occident (Rémi Devos) ou encore sa mise en scène de L’école des femmes (Molière) déjà au Théâtre des Martyrs. J’ai également découvert son travail au travers d’œuvres un peu hors-sol dans sa carrière, comme Parlez-moi d’Amour, un spectacle circassien sortant des habitudes de son metteur en scène. C’est là l’une des grandes qualités de son travail, cette capacité à constituer une équipe équilibrée, plurielle, capable de choisir des artistes qui excellent dans l’exercice de ce pour quoi ils ont été castés. Capables de prendre la matière directement au corps, laissant la liberté au metteur en scène de faire valoir sa vision artistique. Me concernant, parfois ça passe, parfois moins mais souvent – le choix radical est de mise. Pour cette Mouette, c’est un grand oui !
En effet, la pièce commence en s’ouvrant sur le plateau où tous les comédiens et comédiennes sont en déambulation. L’espace est simple, épuré. Un voile se dresse en fond. Deux tables, quelques chaises. Des comédien.ne.s qui se sondent avant de plonger dans le grand bain, une météorite les surplombant avant d’entrer dans cette histoire que l’on connaît tous et toutes.
Nul besoin de présenter La Mouette. Pièce immense de Tchekhov où les drames ne sont pas aussi grandiloquents que chez Shakespeare mais intérieurs et bruts. L’histoire de souffreteux qui tentent tant bien que mal de sortir de leur léthargie. Ces thématiques, chères à l’auteur, restent – comme beaucoup de grands textes – terriblement actuelles et parlent de nos contradictions , de nos biais, – et ici – de dépression, de famille, d’ambition. La première image qui m’est apparue à la découverte du plateau, avec cette immense météorite surplombant les interprètes, est celle de Mélancholia (Lars Von Trier, 2011) – film dans lequel une planète, issue d’un autre système solaire, s’apprête à s’écraser sur la terre, signant irrémédiablement la fin de l’humanité. Le réalisateur prend le parti pris de mettre le focus de son film sur un mariage danois où l’on accède à l’intériorité crue des protagonistes ; leurs doutes, leurs peurs, leurs incertitudes – on y parle de deuil dans une iconographie qui rappelle à chaque instant l’apocalypse à venir. Il en va de même pour cette Mouette, l’impression de “fin des temps” est constante, diluée tout au long de la pièce. Comme l’impression d’être face à un tableau figé dans le temps qui n’aurait pas perdu de sa superbe, avec cette météorite dont l’impact est symboliquement inévitable. Un arrêt sur image temporel servi par un travail sur les costumes qui ancre le récit dans notre époque contemporaine. Romain Delhoux, costumier habitué des créations de Frédéric Dussenne, a cerné ici tout l’intérêt d’ancrer ce récit dans notre époque contemporaine.
La traduction du texte de Tchekhov sert également particulièrement bien le propos. Elle emprunte tantôt des notes à Marcowitz, tantôt à Vitez, mais se permet également des pointes de traductions plus personnelles, donnant à l’ensemble un rendu vivant et actuel.
Au-delà de l’iconographie énoncée précédemment, le plateau quant à lui est relativement épuré. Je préfère le dire tout de suite, je ne suis pas un grand fan du minimalisme. Malgré tout, dans cette Mouette, le ton de la scénographie n’est pas tant épuré. Il est plutôt léger, doux, avec des notes de mélancolie franchement bienvenues et servies par les lumières de Renaud Ceulemans – autre habitué des créations de Frédéric Dussenne – où cette douceur et cette légèreté sont servies par un travail de dentelle, presque imperceptible par moment. L’effet ne nous est jamais jeté au visage mais semble nous accompagner tout du long sans qu’on le constate donnant lieux à de belles images où la profondeur est de mise.
Je tiens même à dire qu’il y a dans ce spectacle une sorte de double scénographie. Tout d’abord, celle du plateau – signée Vincent Bresmal où l’on sent que le metteur en scène et le scénographe ont véritablement travaillé de concert pour servir une vision artistique claire, mais il y a aussi celle des corps. En effet, le théâtre postdramatique a à cœur de faire disparaître les coulisses, laissant apercevoir l’ensemble des corps dans une volonté, sans doute, de penser la scène différemment. Ce choix, tout à fait louable, ne me semble pas toujours de la plus grande des justesses et pourtant, ici, ça fonctionne. Les scènes de table donnent à la maisonnée une vie parfois débordante, parfois endormie, mais toujours vivante et soucieuse de nous donner accès à l’intimité de ce foyer. Si l’on ne sait rien de la ville, de ses tumultes et de son agitation – nous la voyons toujours au travers de ce foyer qui, avec si peu d’artifices, nous parvient et nous plonge dans autant d’espaces-temps sans jamais basculer dans la redondance ou la fatigue visuelle. Les corps forment alors une véritable scénographie dans la scénographie, jouant très souvent avec les profondeurs, stimulant l’œil du spectateur, pour notre plus grand plaisir.

Tous ces corps incarnés, onze interprètes, brillant.e.s par leur justesse de jeu car c’est là, la principale force de cette Mouette : sa distribution. On sent dans le travail textuel une rigueur de travail propre à Frédéric Dussenne. Le texte est précis, les inflexions et les temps sont travaillés avec une précision quasi chirurgicale sans enlever la clarté dans les mots de Tchekhov, la traduction aidant, une fois encore. Cette technique se ressent et ce travail a sans doute pu se faire en profondeur sur les quelques semaines de création, laissant une liberté d’interprétation aux artistes, tant ils et elles excellent – chacun et chacune – dans le rôle qui leur a été attribué.
Et parlons-en justement de ces interprètes.
Quand on relit La Mouette, on se souvient très souvent des deux derniers actes. On se rappelle de l’altercation entre Arkadina, interprétée ici par Ariane Rousseau, et Treplev, interprété par Mehdy Khachachi ou encore de la scène finale entre Treplev et Nina (Bleuenn Regniau) avec ce monologue quasi éponyme servi par Nina à l’acmé de la narration. Mehdy Khachachi nous livre un Treplev ambitieux, nerveux et quasi névrotique dans son rapport au théâtre – loin de l’image du jeune éphèbe, victime de son destin et amoureux transi que je me suis toujours fait du personnage. Bleuenn Regniau revisite également Nina, loin des clichés de la jeune première sage et docile, elle se permet ici des irrévérences bienvenues et interprète Nina dans tout ce qu’elle a de plus brut, opportuniste et parfois cruelle mais proche de son ambition et touchante quant à son besoin vitale de vivre la vie qu’elle a toujours rêvée de vivre. Et puis, dans cette famille, il y a la mère – Arkadina (Ariane Rousseau), tourmentée et aimante – en proie à ses propres démons – qui tente de joindre sa grandiloquente vie d’actrice renommée avec sa vie familiale, présentant un amour sans nulle conteste pour son frère, son fils, son père – tentant tant bien que mal de ramener un peu de lumière dans leurs vies moroses… Il y a ces figures familiales ; le Père (Chamraïev, Rachid Benbouchta) qui ne dit rien, ou bien n’importe quoi. Et la moustache – ou ici la barbe bien fournie – de l’oncle (Sorine, Benoît Van Dorslaer), ciment de cette famille et faire valoir drôle et touchant , soucieux du bien être des siens, qu’est mort d’une glissade.
Un portrait de famille où les solitudes s’entrechoquent, s’entrelacent et se détruisent – où l’amour cherche son chemin à travers les souffrances et se traduit comme il peut. Il y a comme une teinte de Ces gens là. Et puis parfois, quand le quotidien devient trop pesant ; on danse, on rit, on philosophe, on chante, on danse.
Edson Pedro Muanga (Iakov, Moujik) mène la danse et ponctue la narration de solo dansés et donne au rendu une atmosphère onirique aux différents tableaux. La danse s’invite encore une réinterprétation du chœur antique, revenant aux fondamentaux même du théâtre. On se rassemble, on oublie – le temps d’un chant, d’un verre de vodka partagé, d’une valse endiablée… Un travail chorégraphique mené par Koen Augustrijnen. Frédéric Dussenne l’énonce également dans son entretien accordé à Candice Denis et Luana Staes : « Chez Sartre, l’enfer c’est les autres. Chez Tchekhov, le bonheur c’est les autres, mais les personnages n’en ont pas conscience. Ils débusquent le ridicule de leurs partenaires mais ne repèrent pas le leur”. Tout au long de l’entretien, on sent la maturité d’un projet de longue haleine qui a pris son temps afin de servir au mieux cette lecture de l’œuvre.
Et puis , il y a les autres – Macha (Lara Ceulemans), Medvedenko (Axel Cornil), Dorn (Fabrice Rodriguez), Paulina (Peggy Thomas) – tous et toutes suivent la trajectoire d’un destin fatal et irrévocable. Macha, tente tant bien que mal à échapper à son quotidien mais semble rapidement rattrapée par les conséquences de ses actes, souffrante de sa condition – interprété avec justesse par Lara Ceulemans, nous offrant une Macha droite, digne et confiante, laissant apparaître par éclats ses failles, – on est en empathie avec elle, avec tous ces autres qui gravitent autour de la figure de proue d’Arkadina (Ariane Rousseau), résolu.e.s de laisser au placard leurs ambitions. Ils et elles vivent au travers de ses histoires, voyant sa venue comme un cadeau, oubliant leur essence et leurs rêves.
Trigorine (Roda Fawaz) apparaît en surface comme celui qui s’en sort le mieux. Une carapace laissant apparaître un personnage incarné lui-même dans sa propre narration. Il joue le rôle qui lui a été attitré, celui d’un auteur torturé, constamment insatisfait de son travail et se complaisant dans l’idée qu’il se fait du travail d’auteur – en opposition à Treplev (Mehdy Khachachi), authentique et habité par son amour et son ambition.
Un spectacle qui se conclut en fête.
On en ressort avec un sentiment doux-amer, touché par l’humanité de ces destins entrecroisés mais aussi avec un sentiment difficile, celui d’une forme de fatalité mais qui cependant est contrebalancée par la vie qui en émane. Enfin, et surtout, on rit de bon cœur dans cette Mouette.
On pourrait reprocher au rendu une durée peut-être un peu longue, les silences et interludes ne se valent peut-être pas tous. Mais à force de représentation, le tout va s’affiner, la matière gagnera en précision – et j’aurai plaisir à redécouvrir La Mouette au Théâtre Jean Vilar du 15 au 24 avril prochain.
