Faussaires illustres : et encore, ne parlons-nous que de ceux qui se sont fait prendre…

auteur : Harry Bellet
édition : Actes Sud
sortie : octobre 2018
genre : histoire de l’art

Selon les estimations de Thomas Hoving, ancien directeur du Metropolitan Museum de New York, 40 % des œuvres jalousement et amoureusement conservées dans les musées seraient des faux. Ces estimations datent de 1997 et actuellement, d’autres chercheurs avancent que l’on serait plus proches des 50 %…

Le marché de l’art est l’un des seuls qui ne connaît pas la crise. Voyant le prix exorbitant que peuvent atteindre certains objets d’art, on peut comprendre que les plus fortunés aient l’envie d’investir leurs nombreux deniers dans des œuvres qui, dans le meilleur des cas, ne feront que prendre encore plus de valeur. Du coup, la tentation est grande pour les arnaqueurs à la petite semaine comme les escrocs de haut vol d’aller exercer leur talent dans cet univers calfeutré qui semble inaccessible : un monde à part uniquement réservé aux initiés, des mécènes aux spécialistes.

Et oui, gruger tout ce beau monde évoluant dans un univers aussi prestigieux vous rapporte de facto l’étiquette de héros. En témoignent les jugements indulgents, les peines raccourcies, des régimes carcéraux plus souples et surtout un éclairage médiatique qui leur amène la sympathie (pour ne pas dire la fascination) du public ce qui leur permet – pour les vraiment doués – de façonner leur propre renommée.

Parce qu’il faut bien faire la distinction entre les contrefacteurs ayant produit des faux tellement grossiers que l’on se demande encore comment ils ont pu berner les experts, ridiculisant dans la foulée, l’ensemble de la profession et les faussaires qui ont élevé leur coupable occupation au rang… d’art. Et encore, ne parlons-nous que de ceux qui se sont fait prendre.

Mais comment diable s’y sont-ils pris? Pour commencer, il faut comprendre que le monde de l’art est un circuit fermé. La production des peintres est en général bien documentée et il n’y a qu’un nombre restreint de tableaux. Mais la demande en œuvre d’art ne s’interrompt jamais et a même tendance à enfler. Trop de demandes pour peu d’offres. C’est sur ce constat que commence l’aventure du faussaire. Les raisons divergent sur leurs intentions – dégoût du fonctionnement du marché de l’art, peine à décoller en tant qu’artiste, manque cruels de fonds, etc. –, mais les plus doués aiment l’art et savent qu’il existe ce que l’on pourrait appeler des tableaux perdus. Ce sont des oeuvres documentées, parfois photographiées, mais qui ont disparus à cause de la guerre, de transferts, de vols ou traînant peut-être encore au fond d’un grenier obscurs, oubliées et couvertes de poussière. C’est par cette brèche qu’ils vont s’engouffrer, les marchands et experts étant toujours enclins à espérer tomber sur LE tableau perdu, LE chef-d’œuvre manquant, LA trouvaille improbable qui rapportera prestige et profit.

Une fois le tableau achevé, nommé et signé – détail très important, c’est la signature copiée qui fait le faux, sinon il n’est considéré que comme une copie et ça, c’est légal –, le plus dur reste encore à faire : obtenir une authentification en bonne et due forme. Pour passer le test, les faussaires n’ont pas manqué d’imagination : cela va de l’introduction de fausse documentation dans les archives, l’utilisation de toiles, de cadres et de pigments d’époque, de preuves fabriquées de toute pièce jusqu’à la reproduction des tampons des marchands d’art et au séchage des tableaux au four. Ils donnaient donc une réelle identité à ces oeuvres ainsi qu’une traçabilité. Pas étonnant que les maisons de ventes aient sauté sur l’occasion. Ce n’est que lorsque la supercherie est découverte que les ennuis commencent. Mais surtout pour les experts et les maisons de ventes. En effet, une fois un faux révélé, les premiers en perdent énormément en crédibilité tandis que les secondes se voient contraintes de rembourser les acheteurs trompés, leurs ventes sont mises en doute (parfois avec raison) et dans le pire des cas, elles finissent par mettre la clé sous la porte.

Après avoir parcouru Faussaires illustres avec avidité, nous aimerions octroyer une mention spéciale pour deux faussaires. Le premier se nomme Han Van Meegeren, un faussaire qui pris de nombreuses libertés dans son métier de restaurateur, tout en écoulant force Vermeer. Il créa à Vermeer des oeuvres de jeunesse qui étaient censées avoir subit l’influence du Caravage et qui avaient, évidemment, disparu. Ses tableaux étaient si parfaits qu’ils furent immédiatemment considérés comme des œuvres majeures du peintre et lorsqu’il avoua ses méfaits, personne ne le crût. Il dût peindre un Vermeer en prison, et devant témoins, pour dissiper les doutes.

Le second c’est Wolfgang Beltracchi qui lui, ne réalisa jamais de copies en assemblant des morceaux de tableaux différents. Il arrivait à faire la synthèse des toiles d’un peintre et à s’approprier son style pour créer une œuvre tout à fait nouvelle. Ses tableaux émerveillèrent eux aussi les professionnels, au point d’être considérés comme de véritables chefs-d’œuvre, des expositions ont été créées autour d’eux, sans parler du grand nombre de monographies rédigées à leur sujet. Il expose maintenant sous son nom avec succès, a sorti son autobiographie, participe à des documentaires… Il y a quelques temps, il a avoué dans une lettre que l’un de ses faux ornait toujours, et en bonne place, les murs d’un musée prestigieux mais sans nommer lequel! De quoi donner des cheveux blancs au conservateur et de couvrir ses arrières : Beltracchi n’a été jugé que sur les faux reconnus. Les autres se baladent donc toujours dans les collections des musées.

Faussaires illustres se révèle être un bon tour d’horizon condensé des contrefacteurs qui se sont distingués par leur culot, leur talent ou leur créativité réussissant au passage à duper l’ensemble de la profession. Si l’on ne cautionne en aucun cas les actes de ces faussaires, on ne peut qu’être fascinés par le destin hors du commun de ces chasseurs – et créateurs – de trésors des temps modernes.

Harry Bellet joue sur la corde de cette fascination que produit l’art et l’aura de mystère qui entoure ce monde pour nous emmener avec lui. Un délicieux petit manuel du faussaire nous attend pour clore le tout mais l’on reste sur notre faim. C’est le problème avec les livres de synthèse mais peut-être aussi une bonne occasion de fouiner par soi-même pour approfondir le sujet. Un chouette ouvrage donc, à découvrir au plus vite.

Daphné Troniseck
A propos Daphné Troniseck 246 Articles
Journaliste du Suricate Magazine