Douze hommes en colère ou les méandres de l’esprit humain

Si les grands films parviennent à traverser les générations, c’est souvent parce qu’il existe en eux une complexité parfois imperceptible au premier regard. De l’esthétique du clair-obscur dans La Nuit du chasseur (Charles Laughton, 1955) au sacrifice sentimental de Rick dans Casablanca (Michael Curtiz, 1942), les chefs d’œuvre du Septième Art renferment plusieurs niveaux de lecture permettant des redécouvertes successives.

Le célèbre Douze hommes en colère (Sidney Lumet, 1957) est un exemple particulièrement intéressant de cette dynamique. Car au-delà de l’histoire portée à l’écran, ce récit offre une plongée dans la psychologie de douze personnes animées par des motivations propres.

Plusieurs processus psychologiques interviennent ainsi dans cette adaptation signée Sidney Lumet, qu’il s’agisse de la polarisation du groupe, de la pression des pairs, du processus d’influence, du conformisme, de la catégorisation, des stéréotypes ou des préjugés.

1.     Douze hommes bien différents

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient d’avoir une idée claire de qui sont les protagonistes. Car le scénariste Reginald Rose aura pris la peine de définir les caractéristiques principales de ses douze jurés en écrivant son histoire.

Douze hommes en colère fut originellement écrit pour la télévision et diffusé le 20 septembre 1954 par la chaîne CBS dans le cadre de la septième saison de la série Studio One. Cette version originale écrite par Reginald Rose, réalisée par Franklin J. Schaffner et gratifiée de trois Emmy Awards est aujourd’hui accessible en ligne.

Devant le succès de l’épisode, le récit fut adapté pour le théâtre dès 1955 puis, pour le cinéma en 1957.

Dans la version destinée au théâtre, l’auteur dresse un portrait plus approfondi des différents protagonistes :

2.     De 1954 à 2020, l’évolution d’une société…

Il est intéressant de souligner que, dans les versions originales du récit, tous les jurés sont des hommes blancs. D’un point de vue strictement juridique, la chose est tout à fait compréhensible puisqu’il faudra attendre 1986 pour que la Cour Suprême américaine accepte la présence de jurés de couleurs. Quant aux femmes, il faudra attendre 1994 pour les voir intégrer les jurys.

Notons néanmoins qu’une diversité sociale, professionnelle et ethnique (le juré n°11 est originaire d’Europe de l’Est) est tout de même représentée au sein de l’assemblée.

En un sens, cette particularité donne sa force au récit, car cela permet une réinvention constante des enjeux. Ainsi, il existe aujourd’hui sept versions de Douze hommes en colère ! Outre le téléfilm original de Franklin J. Schaffner (1954) et la version cinéma de Sidney Lumet (1957), on compte encore un remake réalisé par rien moins que William Friedkin en 1997.

Une nouvelle adaptation a également été tournée pour la télévision allemande sous le nom de Die zwölf Geschworenen (Günter Gräwert, 1963) et il existe aussi une version indienne nommée Ek Ruka Hua Faisla (Basu Chatterjee, 1986).

Plus récemment encore est sortie une version russe sobrement intitulée 12 (Nikita Mikhalkov, 2007), tandis qu’en 2014, c’était au tour de la Chine de livrer sa propre adaptation avec 12 Citizens (Xu Ang, 2014).

Par conséquent, outre certains éléments propres à l’intrigue, Douze hommes en colère est un récit susceptible d’être réinventé de génération en génération. La version de 1997 comportait ainsi un casting multi-ethnique et comptait en son sein des artistes afro-américains tels que Courtney B. Vance, Ossie Davis, Dorian Harewood et Mykelti Williamson. On pouvait encore y voir Edward James Olmos, mexicain d’origine, ainsi que les deux italo-américains James Gandolfini et Tony Danza, tandis que la juge était incarnée par Mary McDonnell.

3.     La psychologie dans Douze hommes en colère (1957)

La multiplicité des personnages, chacun chargés de leur passif, de leurs blessures et de leurs origines, donne à Douze hommes en colère une teinte particulièrement intéressante. Car d’un point de vue psychologique, on y trouve toutes sortes d’éléments constitutifs de la richesse du récit.

Bien que tous les hommes ne soient pas « en colère » comme le laisse entendre le titre de l’histoire imaginée par Reginald Rose, on trouve plusieurs éléments particulièrement intéressants dans cette histoire.

a.     Conformisme

En règle générale, les individus se conforment lorsqu’ils considèrent que l’interprétation d’autrui face à une situation ambiguë est meilleure ou, du moins, plus valide que la leur. Le tout étant renforcé par la volonté de paraître « politiquement correct », par la contrainte du temps ou simplement par la présence d’autres personnes pouvant apparaître comme étant expertes dans tel ou tel domaine.

Ainsi, cet élément transparaît à de nombreuses reprises dans le film de Sidney Lumet. Dès le départ, lorsqu’il s’agira de voter à main levée pour rendre un verdict, plusieurs jurés tarderont à se prononcer, afin d’observer leurs condisciples. On observe ainsi ici une influence normative – et, dans certains cas également, informationnelle.

Remarquons également que le dernier à lever la main – le juré n°9 (Joseph Sweeney) – sera également le premier à changer son vote, créant ainsi une symétrie dans l’action.

Cela sera bien entendu renforcé par divers personnages, comme le juré n°7 (Jack Warden), bien décidé à en finir rapidement afin de profiter d’un match de baseball.

Comme nous le verrons plus tard concernant le juré n°3 (Lee J. Cobb), le juré n°7 (Jack Warden) recourra fréquemment au sarcasme, par exemple lorsqu’il sifflera éhontément « Dance of the Cuckoos » – autrement connue comme la musique de Laurel & Hardy – au moment de la reconstitution du témoignage du vieillard boiteux. Il sera rejoint en cela par le juré n°10 (Ed Begley) qui déclarera au moment du vote secret : « Idée géniale ! On va peut-être élire le petit sénateur ».

Dans un premier temps, le juré n°7 tentera de maintenir le vote initial afin de s’en retourner rapidement à ses occupations. Ce dernier décidera finalement de se rallier à la majorité afin d’en finir, tandis que d’autres choisiront de le suivre à cause de la pression sociale ou simplement par faiblesse.

Le cas de ce juré n°7 est assez intéressant car, une fois la majorité en faveur du « non coupable », il changera son vote avec pour seule argumentation : « Ben, je pense juste qu’il est pas coupable ». Ajoutons également qu’à partir d’un certain moment, il commencera à regarder sa montre de façon régulière, espérant encore parvenir à se rendre à son match de baseball – c’est donc ici la contrainte du temps qui influencera son jugement – ou ira accrocher sa veste au porte manteau voyant que la séance s’éternise.

S’il exprimera son changement d’avis de façon superficielle, on comprendra tout de même que ses raisons tiendront plus de l’égoïsme que de la profonde conviction.

Le juré n°9, quant à lui, nous permet d’opérer la transition du conformisme vers l’influence minoritaire.

b.     Influence minoritaire

Tandis que onze jurés sur douze décideront de prononcer un verdict expéditif, le juré n°8 (Henry Fonda) choisira de proposer un vote secret, désamorçant ainsi le principe du conformisme. On voit par là-même comment l’anonymat permet aux individus de se dédouaner de leur responsabilité.

Avant cela, on pourra d’ailleurs lire la stupéfaction sur le visage des autres jurés lorsque ceux-ci découvriront la non-conformité de son vote.

Ce faisant, il permettra au juré n°9 (Joseph Sweeney) de changer son vote : cela montre que ce dernier suivait lui aussi le mouvement sans trop oser s’affirmer.

Plus tard, comme nous l’avons déjà mentionné, il parviendra à convaincre le juré n°7 (Jack Warden) de changer son vote pour des raisons superficielles – suivre le mouvement et s’en retourner à son match de baseball –, tandis que le juré n°4 (E.G. Marshall) lui emboîtera le pas, convaincu par de nouveaux éléments – la marque des lunettes sur le nez d’un témoin.

Nous en revenons finalement à la description offerte dans la version destinée au théâtre et parue en 1955 : le juré n°7 est « très rapide lorsqu’il s’agit de se faire une opinion sur des choses dont il ne connait rien », et le juré n°4 « ne s’intéresse qu’aux faits et est consterné par le comportement des autres ». Ajoutons cependant, en ce qui concerne le juré n°4, que s’il ne s’intéresse qu’aux faits, il n’envisage pas une seconde avoir omis certains détails. Il dira d’ailleurs, avant de changer son vote : « J’avoue que je n’y avais pas pensé ».

En somme, l’influence minoritaire se marque dans le comportement du juré n°8 (Henry Fonda). Comme le souligne Lawrence T. White, Professeur émérite de psychologie au Benoit College (Wisconsin) : « Fonda présente ses arguments avec confiance, de façon consistante et en se distinguant de la masse. Parce qu’il refuse de capituler face à la majorité, il crée une perturbation. Par conséquent, il pousse la majorité à s’interroger sur la justesse de ses arguments et celle-ci va peu à peu se ranger du côté de la minorité ».

c.     Pression des pairs

En menant peu à peu d’autres jurés à se rallier à son opinion, le juré n°8 donnera lieu à un effet boule de neige. Tandis que cela créera une faille dans l’illusion d’unanimité, les autres jurés ressentiront de moins en moins la pression sociale et donc l’envie de se conformer à l’opinion générale.

Dès lors, on observe dans un cas comme dans l’autre l’influence de la pression des pairs : dans un premier temps lorsque tout le monde se conformera pour donner un jugement expéditif, et dans un second temps lorsque le juré n°8 renversera doucement la majorité dans l’autre sens.

Ce phénomène était déjà visible dans l’expérience de Stanley Milgram : plus les sujets obéissent à la source d’autorité, plus la majorité tend à s’y conformer. Mais, à l’inverse, si certains refusent de se conformer, ils entraînent d’autres personnes dans leur sillage.

d.     Préjugés et stéréotypes

L’élément le plus visible dans Douze hommes en colère reste l’influence des préjugés et des stéréotypes sur l’opinion des jurés.

D’entrée de jeu, le juré n°10 (Ed Begley) déclarera : « J’ai vécu parmi eux bien des années. On ne peut croire un mot de ce que racontent ces gosses-là ». Il n’est pas impossible que cette déclaration ait mené les jurés 5 et 11 – respectivement issus l’un des bas quartiers et l’autre de l’immigration – à se conformer au premier vote, partant du principe qu’aucune importance ne serait accordée à leur opinion.

D’autres jurés partageront bien entendu ce type d’opinion, même si le n°10 exprimera les siennes plus explicitement.

Plus tard encore, celui-ci déclarera : « Les gosses qui sortent de là-dedans, c’est de la racaille », avant d’entrer vers la fin du récit dans une longue tirade qui lui vaudra d’être ostracisé par les autres jurés : « J’avoue que je ne vous comprends pas. Je parle de ces détails stupides qui vous occupent et qui ne veulent rien dire ! Vous étiez à l’audience, moi aussi j’y étais. Vous ne croyez tout de même pas à cette version à dormir debout, que ce soit l’histoire du cinéma ou celle du couteau tombé de sa poche !? Cette racaille ne fait que mentir et a le mensonge dans la peau. Je n’ai pas besoin de redire ici ce que vous savez : ce gosse ignore ce que peut être la vérité ! Dans son milieu on tue sans raison, simplement parce qu’il y a une tête qui vous déplaît, c’est ainsi. On s’enivre et on se saoule dans ce milieu-là, et un beau jour, pan, on étend quelqu’un dans le ruisseau ! Et on ne peut même pas le leur reprocher, ils sont comme ça, voyez ce que je veux dire ?! Ce sont des brutes, vous faites fausse route : la vie humaine n’a pas pour eux la même valeur que pour nous. Ils se battent, chez eux tout est prétexte à bagarre, ça n’arrête pas : si un type se fait descendre, tant pis ça leur est égal. Oh bien sûr, ils ne sont pas tous aussi mauvais, et je suis le premier qui ose dire ça ! J’en ai connu un ou deux de bien, mais c’est l’exception. Voyez bien ce que je veux dire ? La plupart sont capables de tout, ils n’ont aucune conscience. Et bien qu’est-ce qui se passe ici ? Mais enfin, laissez-moi vous dire… je… Vous vous trompez messieurs et lourdement. Je connais ces gens-là : le gosse est un sale petit menteur ! Mais… écoutez-moi. Mais je les connais, c’est un milieu pourri, je le sais… Mais enfin messieurs, enfin que se passe-t-il ici ? Mais écoutez-moi ! Mais enfin, ce gosse que nous jugeons est pourri, vous le savez comme moi, non ? C’est un être dangereux, ils sont tous dangereux ».

Il est intéressant de noter que suite à ce monologue, tandis que tous les autres lui tourneront le dos, le juré n°10 ajoutera « Mais enfin, écoutez-moi ! ». Suite à quoi, le n°4 lui rétorquera : « Je vous ai écouté. Maintenant, asseyez-vous ! ». C’était pourtant ce dernier qui, plus tôt, déclarait : « Il est né dans un quartier pauvre. Comme tous les criminels ».

Ainsi, on notera que cette longue tirade du juré n°10 agira pour les autres comme une prise de conscience. Tandis que leur désapprobation aura un effet réfléchissant pour celui-ci.

Quoi qu’il en soit, on observe que l’origine sociale et ethnique semblaient jusqu’ici déterminer le verdict pour la majorité des jurés.

Cette influence des préjugés, quels qu’ils soient, obscurcira l’avis des jurés jusqu’au dénouement final, qu’il s’agisse du juré n°3 incapable de concevoir que l’on puisse déclarer « Je vais te tuer » dans un accès de colère, sans mettre cette menace en application, ou du juré n°4 persuadé que l’accusé n’aurait pas pu oublier le film qu’il avait visionné au cinéma malgré son état émotionnel.

Outre leurs préjugés raciaux, de nombreux jurés ne parviendront donc que difficilement à abandonner leurs préconceptions pour affronter la réalité des faits. Le juré n°8 veillera d’ailleurs à le rappeler en déclarant : « Où qu’on les rencontre, les préjugés masquent toujours la vérité ».

Sur ce point, il est assez intéressant de noter la différence entre l’adaptation de 1957 et celle de 1997. Marie-Christine Michaud, professeure d’études nord-américaines à l’Université de Bretagne Sud (Lorient), écrivait en 2010 : « Dans la première version, plus fidèle au scénario de Reginald Rose, les non-Blancs (et aussi les femmes) sont exclus, et c’est surtout sur le jeu de la représentation des classes sociales que s’appuie le metteur en scène pour montrer sa réserve face au (dys)fonctionnement de la société ; ainsi, chacune des deux adaptations insiste à sa manière sur les disparités, les inégalités, voire les conflits, qui régissent la société américaine ».

e.     Pensée de groupe et présence de leaders

En temps normal, la situation présentée dans Douze hommes en colère devrait mener le groupe vers une réflexion commune, un phénomène de pensée de groupe. Pour ne citer qu’un exemple, la majorités des jurés, quelles que soient leurs opinions, sont persuadés du bien-fondé de leur verdict originel et partagent certaines vues stéréotypées, notamment concernant l’accusé (« Les gosses qui sortent de là-dedans c’est de la racaille ») et le juré n°8 (« Prédicateur à la voix d’or »).

Dans un premier temps, ce phénomène sera entravé par le conformisme, l’illusion d’unanimité lors du premier vote, la timidité ou l’autocensure de certains.

Quoi qu’il en soit, on trouve ici plusieurs éléments associés à la pensée de groupe, à commencer par l’illusion de l’invulnérabilité. Au cours du premier vote, le groupe se croira intouchable au point de se braquer face à l’attitude dissidente du juré n°8 (Henry Fonda).

La croyance en la supériorité morale et intellectuelle du groupe transparaît également ici, tandis que plusieurs jurés laisseront leur histoire personnelle ou leurs préconceptions influencer leur jugement sans qu’aucune prise de conscience ne semble se manifester. Dans la joute verbale que se livreront certains – comme nous le verrons par la suite – on verra encore intervenir le principe de la transformation de l’opposant en stéréotype  (« Prédicateur à la voix d’or »).

Nous avons également déjà traité de la pression, de la conformité, de l’autocensure et de l’illusion de l’unanimité, également présentes ici. Divers jurés comme le n°3 (Lee J. Cobb), le n°7 (Jack Warden) et le n°10 (Ed Begley) se transformeront enfin en gardiens de la pensée, veillant ainsi à contrer toute dissidence morale.

Ce phénomène de pensée de groupe sera entravé ou, à l’inverse, favorisé par plusieurs fortes personnalités, notamment les jurés n°1 (Martin Balsam), n°3 (Lee J. Cobb) et n°8 (Henry Fonda).

Nous ne nous intéresserons qu’aux deux derniers protagonistes cités, le juré n°1 étant surtout leader de par son rôle de président du jury. On notera d’ailleurs que son autorité n’est finalement qu’administrative, car il peinera à s’imposer au point de proposer à quelqu’un d’autre de prendre sa place.

Sa déclaration « Que voulez-vous que je fasse ? » témoigne quant à elle de son incapacité à s’imposer au sein du groupe.

            Juré n°3 (Lee J. Cobb)

Comme on peut le lire dans le Dramatis Personae de la version théâtrale, dans lequel on trouve une présentation succincte des protagonistes, le juré n°3 est décrit comme : « Un homme très fort et énergique aux opinions arrêtées et chez qui on peut détecter quelques traces de sadisme. C’est également quelqu’un qui n’a pas le sens de l’humour et fait preuve d’intolérance envers les opinions divergentes de la sienne. Il a l’habitude de forcer ses vues et ses opinions aux autres ».

Le juré n°3 se soucie donc peu de l’image qu’il donne aux autres, au point de se montrer grossier par moments. Ainsi, il joue souvent de sarcasmes, exprimant alors des opinions offensantes sous couvert d’ironie. Il qualifiera dès lors le juré n°8 de « Prédicateur à la voix d’or (Slick Preacher) » et moquera également le juré n°5 avec l’expression « Ça me fend le cœur » (Tear One’s Heart Out).

Comme le souligne Rong Chen, professeur de linguistique à la California State University : « Si l’on part du principe que l’accusé est coupable du meurtre de son père, on peut comprendre l’attitude du juré n°3 envers celui-ci. Mais ses attaques adressées aux autres jurés ont quelque chose de perturbant : il semble voir la délibération comme une bataille d’egos dans laquelle, pour gagner, tous les coups sont permis, même offenser les autres ». Le juré n°4 lui fera d’ailleurs remarquer : « Inutile d’être désagréable. Ce n’est pas un concours ».

Notons qu’à divers moments, les jurés 7 et 10 verront également la délibération comme une bataille d’egos pour leurs raisons personnelles : le premier (Jack Warden) car il souhaite accélérer la procédure pour s’en retourner à ses affaires et acceptera difficilement de voir la discussion s’éterniser, le second (Ed Begley) car il « cherche la première occasion de contrarier » comme l’indique le Dramatis Personae de l’adaptation théâtrale.

Chen souligne encore que l’attitude du juré n°3 peut aller jusqu’à l’auto-humiliation, comme on peut notamment l’observer à la fin du récit, lorsque tous les autres jurés auront changé leur vote tandis que le n°3 saisira le bras du juré n°4 en le suppliant de rester de son côté. Le juré n°3 est ainsi l’un des personnages les plus complexes du récit, passant du statut de leader à celui de paria, tandis qu’il adoptera une attitude passive-agressive nourrie de sarcasmes et d’auto-humiliation pour avoir le dernier mot.

De plus, en commençant à hurler suite au vote secret qui verra le juré n°9 (Joseph Sweeney) pencher vers la non-culpabilité de l’accusé, celui-ci perdra sa position dominante, témoignant de son désespoir et de sa fragilité émotionnelle. Ce faisant, il détériorera cette image de leader auprès des autres jurés, participant par là-même à sa propre disgrâce.

Si, dans un premier temps, le juré n°3 insistera sur ses mérites personnels, fier de s’être hissé seul dans la société, il apparaîtra rapidement que cela cache d’énormes incertitudes. La chose transparaîtra dans son rapport à son fils : dans les premières minutes du long-métrage, il insistera sur sa fierté à avoir élevé un dur, soulignant le fait que son enfant l’a cogné à l’âge de seize ans. Arrivé au bout de la délibération, il fondra en larmes, déchirant la photographie de son fils.

Ainsi, dans ses mécanismes de défense, outre la formation réactionnelle qui le mène à se montrer dominateur pour masquer ses incertitudes, on voit que le juré n°3 opère un déplacement. En déversant sa colère sur l’accusé, il exprime ainsi sa frustration quant à son propre fils qu’il n’a plus vu depuis plusieurs années.

En somme, les manquements à l’éducation d’un fils sont responsables du meurtre qui aura mené les jurés à se réunir, et au-delà de ce déplacement, il n’est pas impossible que le procès permette au juré n°3 de constater ses propres manquements en tant que père.

Pour terminer ce point, nous citerons l’étude de Bruce L. Hay intitulée « Charades: Religious Allegory in 12 Angry Men » parue en avril 2007 dans le Chicago-Kent Law Review. Sur cinquante pages, l’auteur relate toutes les allégories religieuses qu’il aura découvert dans ce récit, argumentant : « Les allusions visuelles et narratives à la Bible sont trop nombreuses et trop systématiques pour être là par accident ».

Concernant le juré n°3, l’idée de l’auteur est que celui-ci s’apparenterait au personnage d’Abraham prêt à sacrifier son fils Isaac, tandis qu’un ange viendra empêcher l’exécution au dernier moment. Ainsi, en se plaçant de ce point de vue, il est intéressant de noter que, en cherchant jusqu’au dernier moment à condamner à mort l’accusé qu’il perçoit comme son propre fils, le juré n°3 subit sa mise à l’épreuve.

Juré n°8 (Henry Fonda)

À l’inverse du juré n°3 qui cherchera sans arrêt à affirmer sa personnalité, le juré n°8 cherchera quant à lui à ne baser ses opinions que sur des preuves et des éléments tangibles. D’une certaine façon, le juré n°8 est un peu l’opposé de son homologue.

En effet, il se soucie peu de sacrifier son image personnelle pour voir triompher la vérité, et cherchera à tout prix à servir celle-ci. Il évitera ainsi de céder aux stéréotypes, à la haine, à la colère ou aux préjugés et n’exprimera que de la compréhension pour l’accusé. Mais surtout, il aura l’intelligence de manifester son désaccord sans s’opposer frontalement à ses confrères, indiquant simplement qu’il veut discuter. Ce qui permettra aux autres jurés de changer leur vote avec plus de facilité, sans avoir l’air de faire preuve d’hypocrisie.

Mais surtout, le juré n°8 saura analyser les faits selon un certain prisme, accordant à l’accusé le bénéfice du doute et menant par là-même les autres jurés à se joindre à lui. En somme, comme le souligne Rong Chen, il fait plus que le travail d’un juré en repassant tous les éléments du procès en revue : là où l’accusé bénéficiait d’un avocat désigné d’office peu investi dans cette affaire, le juré n°8 décidera de devenir cet avocat.

D’une certaine façon, il ira jusqu’à l’avouer lui-même : « Je me mettais à la place du gamin. J’aurais demandé un autre avocat ».

Il est intéressant de souligner le fait que le juré n°8 (Henry Fonda) constitue finalement une forme de personnification de la justice : métaphoriquement aveugle ! Il ne tient ainsi pas compte de la race ou de l’origine sociale de l’accusé et ne cherche qu’à s’en remettre aux faits et à rendre un jugement objectif. Il constitue par là-même, comme le souligne la professeure Marie-Christine Michaud, « un garde-fou contre les dysfonctionnements du système judiciaire américain ».

Dans cette logique, il devra essuyer les critiques de tous les autres jurés, à commencer par le juré n°10 (Ed Begley) qui, après le premier vote, s’écriera : « Bon sang, c’est toujours comme ça ». Pour enfoncer le clou, le juré n°1 (Martin Balsam) adoptera un ton condescendant en lui demandant : « Dites-nous ce qui vous gêne et nous pourrons vous expliquer ce qui vous semble obscur ». Sans parler du juré n°7 (Jack Warden), pressé de s’en retourner à son match de baseball et qui s’exclamera : « Faut s’arrêter de parler ou on n’en sortira pas ».

Pourtant, s’il sera dans un premier temps vu comme un frein, il deviendra rapidement un moteur, en permettant à d’autres jurés de se défaire du phénomène de groupe pour exprimer leur opinion et faire avancer l’enquête.

Cette émulation permettra aux jurés les plus discrets qui, à l’origine, s’étaient ralliés à la majorité, d’amener de nouveaux éléments persuasifs : le juré n°2 (John Fiedler) en argumentant sur la perte de self-control en cas de dispute ; le juré n°5 (Jack Klugman) en montrant comment utiliser un couteau dans une bagarre de rue ; le juré n°6 (Edward Binns) en confirmant le bruit assourdissant que font les trains aériens lorsqu’ils passent à proximité d’un appartement ; le juré n°9 (Joseph Sweeney) en déconstruisant le témoignage du vieillard avec l’argument selon lequel « Il est triste de n’être rien » (It’s a sad thing to be nothing) ou en convaincant le juré n°4 (E. G. Marshall) par l’argument des marques de lunettes sur le nez ; le juré n°11 (George Voskovec) en se faisant voix de la raison à plusieurs reprises, notamment en exprimant : « Nous n’avons rien à gagner ou à perdre en rendant notre verdict. C’est en partie cela qui fait notre force. Nous ne devrions pas en faire une affaire personnelle ».

Ce dernier personnage est d’ailleurs assez intéressant. Car étant issu de l’immigration, il porte un regard extérieur et juste sur le système judiciaire américain.

Mais plus encore, comme la justice, le juré n°8 se veut incorruptible : il refusera le Chewing-gum proposé par le juré n°7 au début de la délibération, comme une façon de ne pas se laisser influencer. On peut y voir une anticipation du désaccord à venir entre les jurés.

On notera cependant qu’il acceptera plus tard la pastille de menthe offerte par le juré n°2, comme s’il essayait cette fois-ci d’amener ce dernier à se rallier à lui. D’ailleurs, suite à cela, celui-ci restera posté derrière le juré n°8 durant plus de cinq minutes, comme une façon d’imprimer le changement de camp dans l’image.

Soulignons encore que le juré n°8 est habillé de blanc, symbole d’innocence, de pureté et de perfection.

Si l’on en revient à l’allégorie biblique défendue par Bruce L. Hay et citée au point précédent, on peut encore ajouter que le juré n°8 (Henry Fonda) s’apparenterait à une créature céleste, aidée dans son entreprise par l’ange/juré n°9 (Joseph Sweeney). De façon amusante, au moment où le juré n°9 changera son vote, le juré n°7 s’exclamera dans la version originale « Another champ flaps his wings » (Un autre champion bat des ailes).

D’une certaine manière, au moment où le sacrifice de l’accusé allait être rendu, un ange est apparu pour empêcher la sentence voulue par le juré n°3/Abraham (Lee J. Cobb).

4.     Davis & McCardle

Il est intéressant de noter que les jurés n°8 et 9 sont les seuls dont le spectateur connaîtra le nom.

En effet, après la séance de délibération, les jurés sortiront dans la rue pour s’en retourner à leur existence. À ce moment, le juré n°9 s’approchera du n°8 pour lui demander son nom. Davis et McCardle deviendront ainsi les seuls protagonistes à sortir de l’anonymat voulu par la fonction de juré.

Cela aura probablement pour but de manifester le lien né après cette expérience sociale, psychologique et même philosophique. En obtenant un nom, ils reprennent leur condition humaine. Ils ne représentent plus la justice aveugle et anonyme mais redeviennent de simples hommes prêts à se perdre dans la multitude des villes.

Deux visages sont donc sortis de la foule pour ensuite y replonger. Leur humanisme aura triomphé et, avec eux, le système juridique.

5.     Quelques mots sur le film !

C’est dans une salle de projection privée de New York qu’Henry Fonda vit la première version de Douze hommes en colère (Franklin J. Schaffner, 1954). Impressionné par la qualité du récit et le personnage du juré n°8 – qui n’était pas sans rappeler certains de ses anciens rôles comme dans Les Raisins de la colère ou Le Faux Coupable – il décida d’en produire l’adaptation cinématographique.

Le projet avait quelque chose de dérisoirement ambitieux. Car à l’époque, les studios s’étaient engagés dans une course à la démesure (la même année sortaient Le Pont de la rivière Kwaï et L’Homme qui rétrécit), tandis que l’esthétique, le propos et la construction de Douze hommes en colère étaient tout à fait modestes.

C’est notamment grâce à son expérience pour la télévision que Sidney Lumet fut choisi, alors qu’il n’avait pourtant jamais tourné pour le cinéma. Quitte à réaliser un film en huis-clos, il semblait cohérent d’engager un réalisateur capable d’évoluer dans un décor restreint similaire à ce qui se faisait en télévision. En tant que producteur, Henry Fonda choisit donc celui-ci, soutenu dans cette idée par Reginald Rose qui avait déjà collaboré à quatre reprises avec le réalisateur.

Mais pour ne pas que son film s’apparente à une pièce de théâtre filmée, celui-ci dû être imaginatif dans sa construction, se refusant le droit à l’erreur. Ainsi, il prépara largement le travail en amont, notamment en répétant le texte avec les comédiens durant deux semaines. Au terme de ce délai, ceux-ci connaissaient leurs dialogues, leur positionnement dans la pièce et mesuraient clairement comment évoluer au sein du décor.

En parallèle, Lumet et son chef opérateur Robert Kaufman établirent les divers plans destinés à constituer le film. Ainsi, une fois le tournage commencé, il ne fallut que dix-sept jours à l’équipe pour boucler la réalisation de Douze hommes en colère !

Mais surtout, Sidney Lumet aura l’idée d’alterner entre des objectifs à longue et courte focale afin de donner l’impression que le décor se rapprochait et de créer un sentiment de claustrophobie à mesure de l’avancée du film. Principe souvent renforcé par divers gros plans sur le visage des protagonistes et la tension qui en découle.

Ce choix permettait également de renforcer l’action en fonction du changement d’avis des jurés, de la promiscuité ou de la chaleur caniculaire à laquelle les protagonistes étaient soumis. À ce sujet – et pour l’anecdote – on remarquera que le ventilateur ne se mettra à fonctionner qu’au moment où les jurés tomberont à égalité : six votes ‘Coupable’ contre six votes ‘Non coupable’. Comme pour manifester le soulagement du juré n°8 et symboliser le vent nouveau qui souffle au sein de la salle de délibération.

Mais le plus intéressant est encore la position de la caméra d’un bout à l’autre du film ! Le réalisateur s’est lui-même expliqué sur ce point : « J’ai tourné le premier tiers de 12 hommes en colère au-dessus du niveau des yeux des personnages. Le deuxième tiers à hauteur des yeux et le dernier tiers en dessous du niveau des yeux. Ainsi, vers la fin, on commençait à voir le plafond de la pièce. Les murs se rapprochaient, et le plafond semblait s’abaisser. Cette sensation de claustrophobie grandissante m’a permis de maintenir la tension jusqu’au dénouement, pour lequel j’ai utilisé un angle large pour enfin laisser le spectateur respirer ».

Ajoutons à cela le positionnement des personnages dans le cadre en fonction de l’évolution de l’intrigue. La chose est particulièrement flagrante dans la séquence où le juré n°10 (Ed Begley) fera son monologue rempli de stéréotypes liés à l’origine sociale et ethnique de l’accusé avant de se retrouver isolé à l’avant plan.

En somme chaque plan raconte une histoire, de même que chaque plan possède un message sous-jacent. On notera ainsi que c’est en retirant ses lunettes que le juré n°4 (E. G. Marshall) parviendra à voir clair et à changer son vote. De même que l’ostracisme du juré n°10 suite à ses propos stéréotypés peut être vu comme un exorcisme : celui-ci a ouvert les yeux suite à sa confrontation aux autres jurés.

À la fin du récit les douze hommes sortiront du palais de justice, dévoilant un paysage aéré et un vaste décor en contradiction avec l’étroitesse de la salle de délibération. Les jurés peuvent enfin respirer et le spectateur avec eux !

Douze hommes en colère constitue par conséquent un grand film, d’une complexité et d’une intelligence comme on en rencontre rarement. Des enjeux psychologiques à la complexité technique, ce film de Sidney Lumet n’est pas prêt d’avoir révélé toute sa subtilité !


Bibliographie

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Alexandre Alvarez
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Journaliste du Suricate Magazine