« Nous espérons que Violation sera une inspiration contre la culture du déni autour du viol »

En course pour un White Raven, le Violation de Madeleine Sims-Fewer et Dusty Mancinelli décrochait finalement une mention spéciale du jury. Entièrement mérité pour un film qui nous aura donné une boule au ventre. Et cette fois, les hamburgers du BIFFF n’y sont pour rien ! L’occasion pour Le Suricate d’interroger les deux réalisateurs sur la genèse de leur premier long-métrage. Interview sans tabou.


Bonjour Madeleine, bonjour Dusty. Tout d’abord, comment est venue l’idée de Violation ?

Dusty Mancinelli : Nous nous sommes rencontrés au festival du film de Toronto et à l’époque nous faisions chacun nos propres court-métrages. Nous avions un thème commun dans nos court-métrages qui était les victimes d’abus, de traumatismes et cette relation entre hommes et femmes. Notre amitié s’est en fait forgée sur notre passé commun d’abus dans nos passés respectifs. Pour nous, Violation était l’aboutissement de ces idées et de ces sentiments.

Madeleine Sims-Fewer : C’est après avoir fait deux courts-métrages que nous avons commencé à réaliser Violation en étant inspiré par des films que nous voyions au Festival du Film de Toronto. Nous voulions vraiment explorer cette idée de ce qu’une revanche ferait à une personne. Comme elle détruirait cette personne, sa moralité et ce qu’elle est comme être humain. Nous avons vu tellement de films dans lesquels la revanche est l’aboutissement. Une fois qu’elle est achevée, le film se termine et fait comme si tout était revenu à la normale. Mais ce qui arriverait à une personne qui réalise une vengeance comme dans Violation serait tout aussi traumatique que l’abus qui a mené à la revanche.

D.M. : Nous avons tenté de capturer le stress post-traumatique par lequel passe le corps après un abus et de créer une expérience viscérale pour le public. Qu’il ressente ce que Miriam, notre personnage principal, a ressenti.

On ressent en effet que la vengeance de Miriam n’est pas une catharsis comme dans les autres films du genre. C’est plus un retour de la violence qu’elle a subie qu’une catharsis.

D.M. : Nous sommes des grands fans de revenge movies. Il y a quelque chose de sympa dans le fantasme de la vengeance et son côté cathartique et accompli pour le public. Mais là nous étions plus intéressés par le côté traumatisant de cette vengeance pour celui ou celle qui l’accompli. Elle arrive au milieu du film. On voit tous ce qui a mené à ce moment et comment cet acte la détruit émotionnellement et psychologiquement. Le film nous montre au final les conséquences de la vengeance. Ce qui est problématique avec le genre des revenge movies est cette idée que la victime ne peut être complète qu’après que cette vengeance soit accomplie. Qu’après le meurtre et la destruction de celui ou ceux qui l’ont abusée. C’est quelque chose qui n’est pas sain et une manière irréaliste de gérer ses traumatismes. Celui-ci ne s’envole pas après la vengeance et le meilleur moyen de s’en occuper est de développer une manière de répondre plus saine.

M.S.F. : Nous étions réellement intéressés par la façon dont la vengeance érode l’humanité. De la même façon que le viol érode l’humanité d’une personne qui le commet. Nous voyons cette femme qui perd son humanité via un acte destiné à la sauver mais qui a finalement l’effet inverse.

Ce que j’ai trouvé particulièrement intéressant dans votre film est la manière dont vous montrez une violence extrême sans forcément passer par une violence frontale. La scène du viol est par exemple moins violente que la séquence de vengeance. Est-ce volontaire ?

D.M. : Tout à fait. Tout dépend de la manière dont les scènes sont tournées. La séquence de vengeance par exemple ne fait pas l’objet d’une emphase comme c’est souvent le cas.

M.S.F. : Mais le viol qu’elle subit reste une violation de son humanité et une violation psychologique. Quelqu’un prend contrôle d’elle alors qu’elle est inconsciente.

D.M. : Ce qui était important pour nous c’était de montrer une réalité. Dans les films du genre, le violeur est souvent quelqu’un de mauvais, de maléfique et souvent un étranger qui commet son acte horrible dans une allée sombre. Mais de nos expériences personnelles avec les abus et après en avoir parlé avec d’autres victimes, il est beaucoup plus commun que le violeur soit quelqu’un que l’on connaît, en qui on a confiance et à qui on tient. Ce qui rend la situation encore plus horrible et complexe. Dans le film, il y a un certain niveau d’intimité dû à la proximité des personnages mais aussi un niveau d’anxiété. On sent qu’un malheur va se produire. Mais on est coincé avec ces plans très proches. Pour nous, l’objectif était que le public se sente pris au piège de la même manière que Miriam se sent prise au piège. Et elle est sous le choc suite à ce qui lui arrive.

M.S.F. : D’autant qu’il est relativement aisé de se remettre de la mort d’un étranger qui s’est révélé être un violeur malfaisant. Il n’est pas aussi aisé de s’en remettre quand c’est quelqu’un de votre famille, un ami ou un collègue. Et en tant que société, on est souvent prompt à se ranger du côté de la vengeance et de son côté juste. Mais dans la vraie vie, ce n’est pas aussi facile. Comment gère-t-on cela quand le violeur est quelqu’un que l’on connaît ? Quelqu’un de proche ?

Et vous avez su capturer parfaitement cette souffrance de Miriam. Vous avez aussi décidé de montrer le processus de déni du violeur qui est persuadé que ce qu’il a commis n’était pas un viol.

D.M. : Tout à fait. Nous avons voulu explorer la notion de consentement et toute cette culture du gaslighting. Mais il y avait aussi de la place pour une réconciliation entre eux. Après le viol, Miriam vient le confronter et lui dit qu’ils peuvent arranger la situation. Elle lui donne une opportunité de reconnaître ce qu’il a fait, s’excuser et chacun passer à autre chose. Mais son instinct est l’auto-préservation. Il choisit de reconstruire la réalité d’une façon qui le rend moins coupable.

M.S.F. : Nous espérons que notre film puisse être une inspiration contre cette culture du déni. Il faut penser à de nouvelles réponses pour ces situations. Quand les choses deviennent trop manichéennes, trop noires ou blanches, il n’est pas possible de trouver une solution. Il doit y avoir un moyen de discuter et de comprendre le point de vue de l’autre. Il devrait y avoir un moyen de faire prendre conscience de ses actes à quelqu’un qui aurait agressé quelqu’un de manière non-volontaire. De les faire réfléchir à ce qu’ils ont fait et de pouvoir leur permettre de s’excuser.

On voit aussi une énorme opposition entre la beauté du film et sa violence inhérente. Quelles influences avez-vous eues pour le réaliser ?

M.S.F. : Hanneke a été une grande inspiration pour nous et l’est depuis longtemps.

D.M. : Je pense que les moments de violence totalement inattendus comme dans Caché de Hanneke ont été une inspiration. Surtout la manière très réaliste avec laquelle ces scènes sont amenées ce qui contraste avec la plupart des scènes du genre où l’on voit surtout du gore avec des plans rapprochés. Nous considérions que voir de l’extérieur ces moments de violence de manière ininterrompue était beaucoup plus dérangeant. Nous voulions créer une expérience similaire dans Violation. J’espère que cela rend le tout plus réaliste et donc plus dérangeant. L’horreur devrait dégoûter, déranger. Mais nous vivons dans une société où nous sommes désensibilisés à la violence. Nous la voyons tout le temps et d’une façon presque cartoonesque, presque romantique parfois. Il y a quelque chose de de glorifiant dans le spectacle de la violence et qui ne nous touche plus d’une manière viscérale.

M.S.F. : En termes de visuels, nous étions aussi énormément influencés par des réalisateurs comme Terrence Malick et Jean-Marc Vallée qui n’utilisent que des lumières naturelles et filment à l’aube et au crépuscule. C’est ce que nous recherchions mais c’était un défi. C’était important pour nous car cela donne une réelle beauté à l’image.

Violation est aussi votre premier long-métrage à tous les deux. Quel challenge !

M.S.F. : Nous n’avions pas réalisé à quel point ce serait un défi dans l’exécution et dans le sujet.

D.M. : Tout à fait. Nous faisions des court-métrages depuis 13 ans et si on m’avait dit que ma première co-production en long-métrage serait un film de vengeance sur le viol je vous aurais dit que c’était impossible (rires). C’est juste un sujet explosif, pourquoi aurait-on envie de s’y frotter ? Mais au fur et à mesure, nous avons atterrit avec l’envie de faire un film qui nous paraissait authentique et de le faire sans arrières pensées. Nous sommes aussi les producteurs du film, nous ne répondons donc à personne, nous pouvions faire ce que nous voulions et nous avions un sentiment de liberté en le faisant.

A propos Olivier Eggermont 87 Articles
Journaliste du Suricate Magazine