Les films de huis-clos, ce n’est pas rare au BIFFF. Mais des films de huis-clos dans des toilettes, c’est plus insolite. Porté par un excellent Jonathan Lambert, Flush a eu le don de faire passer un excellent moment au public du festival. Et promis, ce n’est pas uniquement à cause des blagues pipi-caca. L’occasion de tailler le bout de gras avec Grégory Morin, le réalisateur du film, et David Neiss, son scénariste. Au menu: huis-clos gastrique, Jonathan Lambert qui mouille la chemise et comment faire un film avec un petit budget.
Olivier Eggermont : Grégory Morin, David Neiss, vous êtes ici pour nous présenter Flush. Un film qui se déroule uniquement dans une cabine de toilette d’une boite de nuit avec Jonathan Lambert qui se retrouve coincé dans ces toilettes. Expliquez-nous.
Grégory Morin : Alors, avec David (ndlr : Neiss, le scénariste), on a commencé à travailler sur le film depuis 2014, c’est donc un projet qui remonte à longtemps ! Quand on a réussi à lancer le tournage, on n’avait pas forcément encore assez d’argent. Il faut savoir que le principe du film, c’est quelqu’un (ndlr : Jonathan Lambert) qui a la tête coincée dans les toilettes et qui essaie de s’en sortir. Le film est donc constitué de deux décors principaux : la partie haute du film (les toilettes) et la partie basse (là où le personnage a sa tête coincée). En 2022, on a tourné toute la partie haute avec tous les autres comédiens, dans la plus grosse partie du décor pour un tournage de 11 jours. Et après, en 2023, on a retrouvé un peu d’argent et on a réussi à tourner les séquences qui nous manquaient avec tous les gros plans de la tête de Jonathan Lambert. Le temps qu’il y ait la post-production, et on tenait vraiment à ce que ce soit un vrai film le plus cinématographique possible à découvrir en salle, avec des publics comme ici, au BIFFF. Cela a duré un certain temps pour qu’il y ait une certaine exigence de qualité, que ce soit au niveau du son, au niveau des effets spéciaux, des VFX, et tout ça. Et au final, on est très contents du résultat. Le film a super bien tourné, depuis juillet, en festival, et je suis très content de le faire découvrir au public des festivals.
David Neiss : Et d’ailleurs, ce n’est pas que le film a été fait dans l’esprit d’un festival, mais la fréquentation des festivals, le plaisir de découvrir des films en public, est quelque chose qui m’a beaucoup marqué comme Greg. C’est quelque chose qui était à l’origine même du projet. Donc, ce n’est pas un projet fait pour les festivals, mais c’est parce qu’on a découvert un certain nombre de films en festival qu’on a eu envie de faire du cinéma.

O.E. : J’ai vu, dans une interview, que vous décriviez le film comme un Blade Runner dans les toilettes.
G.M. : David n’a rien à voir là-dedans (ils rient). C’est vrai que, dans mes influences d’ado, même si je suis un grand fan du cinéma d’horreur, les premiers films de Ridley Scott m’ont énormément marqué, que ce soit au niveau de l’effet de surprise ou du visuel. Et c’est vrai qu’Alien et Blade Runner sont deux de mes grosses références en tant que cinéphile. Même si on cite 2001 aussi dans Flush (rires). Je m’étais donc dit que si jamais je ne faisais qu’un film dans ma vie, il y aura peut-être des choses tirées de ces influences. J’ai essayé de faire un film le plus cinématographique possible. Et moi, dans mon idée d’adolescent, le plus cinématographique possible, c’est du Ridley Scott, avec une super esthétique. Et peut-être que le prochain, ça sera fait d’une façon complètement différente. En tout cas, je le digère, je le sors et je l’ai mis comme ça. Cela étant, je trouvais que ça soutenait le scénario qu’avait écrit David. Ce n’était pas juste un délire d’artiste.
O.E. : Une question pour David aussi. Le scénario, c’est un gars qui se retrouve dans les toilettes avec la tête coincée dans le trou. Est-ce que c’était une façon d’expier des traumatismes de lycée ?
D.N. : Non, au départ, c’est vraiment une idée qui nous amuse. Et à partir du moment où on commence à travailler une idée, on y met des choses, forcément. Parce qu’on se dit que pour maintenir l’attention, il faut qu’il y ait des rebondissements, mais il faut aussi qu’il y ait un peu d’émotion. Et puis, il y avait vraiment cette idée que malgré le huis-clos, cela devait être une histoire comme les autres. Une personne va essayer de renouer avec sa famille, il va y avoir des accidents qui sont quasiment proches de films catastrophes, avec des inondations, des attaques de monstres, en quelque sorte (sourire). Il y a vraiment cette idée que même si on est dans 1m50², on va retrouver des dynamiques d’histoire aussi riches que possible.
O.E. : Et comment est-ce que vous vous êtes retrouvés à faire ce projet avec Jonathan Lambert ?
D. N. : Il est arrivé dans le projet dès le début et d’ailleurs, c’est lui qui tourne tous les plans, ce n’est pas une doublure.
G.M. : Il est arrivé dans le projet en plein Covid et quand je l’ai rencontré, il avait eu le script il l’avait adoré. Il voulait me rencontrer pour voir s’il pouvait partir sur le projet avec moi et on s’est retrouvé à Paris, à l’extérieur sous la pluie et on discutait du film avec des masques. On commençait déjà dans une ambiance un peu folle. Il nous a avoué par la suite qu’au départ il avait lu le script et il avait commencé à lire le début en se disant « je vais leur faire plaisir je vais lire 15 pages et je vais leur dire vous êtes bien gentil, messieurs j’ai d’autres choses à faire ». Et au final, il a été captivé par le scénario de David et il a demandé assez vite à me rencontrer. Et vu qu’on avait un petit budget et qu’on tournait dans un temps assez court il a réussi assez facilement à trouver des disponibilités pour pouvoir partir avec nous.

O.E. : Comment est-ce qu’on arrive à renouveler le film dans ce genre de huis-clos quand on fonctionne sur 1,50m² pendant tout le film ? Comment est-ce qu’on garde le spectateur attentif ?
D.N. : À l’écriture déjà, on peut se dire qu’on est coincé mais à partir du moment où on a des contraintes et un cadre, ça peut aussi aider à être encore plus créatif. Tout le principe, c’est de se dire qu’on a un espace de jeu et des ingrédients pour s’amuser, renouveler l’attention du spectateur et se surprendre soi-même. La première version du film était beaucoup plus longue mais le huis-clos n’a jamais été un problème pour le déroulé. Il peut en être un pour l’attention du public et c’est la raison pour laquelle on a raccourci le scénario après discussion avec Greg. On a dû trouver la bonne temporalité pour faire en sorte que le public soit, on l’espère, en apnée pendant tout le film et qu’il ne sorte pas la tête du trou avant la fin.
G.M. : C’est vrai qu’au niveau du scénario, j’ai dû mettre concrètement en image ce que David avait écrit et j’ai essayé de le trahir le moins possible. Certaines choses n’étaient pas faisables ou trop chères comme une personne qui devenait une torche humaine à un moment. Mais on a gardé les choses les plus efficaces et pour mettre en valeur ce que David avait écrit, j’ai tenu à ce que tout le décor soit construit en studio. Cela permettait de mieux placer ma caméra et de mettre en valeur le scénario.
O.E. : Notamment avec une scène aquatique qui a été galère à tourner apparemment.
G.M. : Pas trop pour moi mais pour Jonathan oui (rires). C’est vraiment un aquarium qui a été construit par le chef décorateur et on a plongé une partie du décor dans l’eau. Jonathan a dû vraiment y mettre sa tête et il a vraiment été super. Toutes les précautions ont été prises sur le plateau, notamment au niveau des éclairages qui ont été faits via des miroirs pour que les lampes et les projecteurs soient éloignés du bassin. Sinon remarque, ça nous aurait fait une super pub pour le film aussi (rires). Mais Jonathan Lambert avraiment mouillé la chemise, c’est le cas de le dire. Avec les maquillages et les prothèses car il est de plus en plus amoché au fur et à mesure du film et dans le tournage. D’autant qu’il a aussi dû tourner avec un animal, un rat, qu’il avait vraiment dans les mains. Même si c’est un animal dressé, il aurait pu se faire mordre à plusieurs moments mais au final ça s’est bien passé.
D.N. : Au final, l’ambition de l’histoire est d’être varié dans sa tonalité. Je n’ai pas assisté au tournage mais quand j’ai vu le film, je n’en revenais pas. Greg a été très exigeant au niveau des ambitions du film. Et les quatre acteurs principaux sont assez incroyables. On ne s’ennuie jamais, ils passent du dramatique au comique de manière assez virtuose.

O.E. C’est parfois compliqué de faire un film de genre et de trouver des financements, surtout en France. Mais est-ce que cette difficulté n’est pas aussi, dans votre cas, une certaine bénédiction parce que ça oblige les scénaristes et les réalisateurs à être le plus créatif possible et à trouver une nouvelle variété d’idées ?
D.N. : Je serai un peu plus mesuré là-dessus. C’est vrai que ce qu’on a perdu en budget, on l’a gagné en liberté. Mais le scénario date de 2014 et là, on présente notre film en 2026. Donc certes, en rivalisant d’ingéniosité on peut se débrouiller et persévérer mais ça dépend de ce qu’on veut dans le cinéma. Mettre les gens sous pression pour avoir de meilleures idées, c’est bien. Mais qu’ils mettent 12 ans à faire leur film, ça veut dire que dans une carrière on peut en faire 3 et c’est fini. Bien sûr, il ne s’agit pas de produire tout et n’importe quoi. Mais je pense qu’il faut aussi faire confiance aux gens. Il y a d’excellents réalisateurs, de supers scripts et de très bons acteurs qui attendent.
G.M. : Et ça se confirme maintenant puisque le film a une superbe carrière en festival. Il remporte des prix et il continue de tourner. IL va même être vendu par Vanguard Film à travers le monde donc il y a un public qui veut aussi voir des choses différentes et être surpris par des petits films plus inventifs et surprenants.
Olivier Eggermont
