Près de 20 ans après son dernier film, Graham Guit est de retour avec Plus Fort que le Diable et retrouve son acteur fétiche Melvil Poupaud. Un retour en fanfare au BIFFF pour un réalisateur hors normes dans le cinéma français. Rencontre en toute décontraction pour parler de sa vision du cinéma mais aussi de famille, d’Asia Argento et de La Nuit se Traine.
Olivier Eggermont : Bonjour Graham Guit, vous avez une place à part dans le paysage des réalisateurs français et vous revenez ici avec Plus Fort que le Diable, votre cinquième film. Dans ce film, comme dans tous vos films, vous apportez une dimension très humaine derrière un côté rugueux d’apparence. Cette omniprésence de l’humain, cela caractérise votre cinéma ?
Graham Guit : En fait, ça caractérise aussi ma vision du monde et des spectateurs. Moi, j’ai grandi dans les années 70 avec un cinéma hollywoodien très humain avant qu’il ne devienne mécanique. Il y a encore actuellement de grands réalisateurs qui font des films avec de vrais personnages mais il y avait à l’époque une façon de réaliser qui faisait qu’on s’attachait à un cinéaste et à ses films. Et c’est ce que j’essaie de faire : raconter des personnages qui ont une dimension humaine et multidimensionnelle.
O.E. : Votre dernier film, c’était Hello Goodbye en 2008. Qu’est-ce qui s’est passé dans votre vie en près de 20 ans ?
G.G. : Déjà, j’ai eu des enfants (rires). Puis, j’ai eu du mal à monter des projets. Il y a des moments de vie personnelle qui font que le temps passe vite. J’ai aussi écrit des films qui ne se sont pas faits ou j’ai travaillé comme scénariste pour d’autres ou comme script doctor. En fait, je n’ai jamais quitté le cinéma.
O.E. : Et qu’est-ce que vous pouvez nous dire de ce nouveau film, Plus Fort que le Diable ? Qu’est-ce qu’il représente dans votre filmographie ?
G.G. : Pour moi, c’est un retour aux sources, vers ce que j’ai toujours voulu faire dans mes films : un cinéma de genre avec de l’humour, de l’humanité et un côté direct et viscéral plutôt que cérébral. Ce film, c’est un peu comme un all in au poker, on met tout sur la table et ça passe ou ça casse.

O.E. : Vous parliez de retour aux sources. Ici en plus avec Melvil Poupaud avec qui vous aviez tourné Les Kidnappeurs et Le Ciel est à Nous, on est en plein dedans. C’était une évidence pour vous de le faire revenir pour ce film ?
G.G. : Oui, déjà parce que c’est quelqu’un que j’aime beaucoup humainement et que j’estime beaucoup comme acteur. Pour l’anecdote, sur mon premier film, mon fils jouait son personnage bébé alors qu’ici, mon fils joue son fils à lui. La boucle est bouclée comme ça (sourire). Il y a des connexions humaines très importantes à mon échelle dans ce film.
O.E. : Dans les critiques, on parle d’un mélange entre Tarantino, les frères Cohen et de la comédie française. Est-ce que c’est juste ?
G.G. : Ce sont des gens que j’aime en tout cas (rires) ! Mais ce n’est pas fait consciemment. Quand on écrit ou qu’on tourne, les influences viennent naturellement. Mais la comédie française, je ne vais pas mentir, ça ne me parle pas trop. Je me sens plus proche de la comédie italienne, britannique ou américaine. Après, les spectateurs se voient aussi dans les films et y voient quelque chose qu’ils estiment vrai.
O.E. : En parlant d’histoire vraie, vous nous offrez une transition parfaite puisque j’ai lu qu’il y avait une graine d’histoire personnelle dans Plus Fort que le Diable. C’est vrai ?
G.G. : Oui très vaguement. J’ai eu aussi un rapport un peu rock’n’roll avec mon père. Mais bon tout n’est pas vrai, je m’entendais très bien avec lui mais c’était difficile à gérer parfois. Dans le film, j’ai poussé le bouchon à l’extrême.
O.E. : Est-ce qu’il y a parfois cette relation avec votre fils aussi ? Vous êtes un père assez rock’n’roll aussi.
G.G. : Oui mais je ne suis pas ingérable (rires). Mais parfois oui, on a eu des situations où j’étais too much pour mes enfants mais on a recadré les choses. Au fur et à mesure qu’ils grandissaient, on a trouvé une relation très saine et positive mais il y a parfois eu des remises à niveau après des explications dues à des situations emmerdantes pour eux. On a cadré les choses. Et puis maintenant ils sont adultes et en âge d’être parents aussi.

O.E. : Vous parlez aussi d’un film extrémiste qui va au bout de ses idées et de ses fantasmes. Vous vouliez explorer le maximum de ce que vous vouliez faire avec ce film ? Aller le plus loin possible ?
G.G. : Oui clairement. Il y a toujours des contraintes sur un film comme le temps de tournage ou le budget mais dans ce qui était possible, je voulais aller le plus loin. Après, je ne verse pas dans le gore mais il y a de la violence. Je n’aime pas la violence gratuite mais quand c’est bien géré dans les films, j’aime ça. Moi, je veux faire des films qui ne sont pas forcément dans le format du cinéma français. Mes fantasmes de cinéma ne correspondent pas à la norme des films en France.
O.E. : En 20 ans, le cinéma il a changé. Pour vous, en quoi a-t-il le plus changé ?
G.G. : Dans l’importance du numérique et de l’information dans les rapports humains. Les gens sont moins capables de s’exprimer en face, d’être humain à être humain. Donc on passe par les machines pour certaines choses évitables. Il y a aussi un changement dans les ambiances de tournage. Les équipes ont pris conscience de certaines choses pour le mieux et les tournages sont moins toxiques pour les femmes et c’est très bien. En plus, on a tourné ici avec Asia Argento qui est à la pointe pour ces questions. On n’en a jamais parlé avec Asia mais j’ai senti que les équipes de tournage de la génération actuelle étaient différentes.
O.E. : Asia Argento parlons-en justement. Avec votre amour pour le cinéma italien ça devait se passer non ?
G.G. : C’est un honneur pour moi. Mais il faut savoir que son personnage était masculin au départ. Mais l’acteur s’est désisté à trois semaines du tournage. Heureusement, son agent était aussi l’agent d’Asia qui a eu le scénario entre les mains et nous a dit qu’elle était intéressée et qu’elle aimait le scénario. J’ai eu besoin de 24h pour me dire que j’allais passer d’un personnage masculin à un personnage féminin mais une fois qu’elle est rentrée dans le projet, c’était un don du ciel. Et c’était beaucoup plus intéressant pour le film.
O.E. : Vous avez aussi fait une apparition dans La Nuit se Traine de Michiel Blanchart et dans son court-métrage T’es Morte Hélène qui était d’ailleurs passé au BIFFF. C’est quelqu’un de proche ?
G.G. : Disons qu’on est dans le même cercle car il est très proche de mon chef-opérateur et du coup on est copains. Il fait d’ailleurs une apparition dans Plus Fort que le Diable. Presque une figuration mais on le voit.

O.E. : Vous vous retrouvez dans ce cinéma belge qu’il représente aussi maintenant ?
G.G. : Non pas forcément même si on a des sensibilités en commun.
O.E. : Vous n’êtes pas fan de films gore mais est-ce que vous aimez les films d’horreur ?
G.G. : Quand l’intérêt principal du film devient la quantité d’hémoglobine, je ne suis pas fan mais le cinéma d’horreur j’aime bien, bien sûr.
O.E. : C’est quoi votre film d’horreur de référence ?
G.G. : Psychose de Hitchcock. Si on peut dire que c’est un film d’horreur. Pour moi, c’est la matrice des films d’horreur. C’est le premier à avoir franchi un cap et pris des risques par rapport à ce qui était acceptable à l’époque. Et on y retrouve déjà des histoires de famille, c’est souvent le cas d’ailleurs dans le cinéma d’horreur (sourire).
Olivier Eggermont
