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    Paul Urkijo: « Gaua est un hommage aux femmes persécutées par l’Inquisition »

    Présent au BIFFF pour présenter son troisième film : Gaua, Paul Urkijo s’est confié à nous sur le tournage du film mais aussi sur sa conception du cinéma. Rencontre avec le réalisateur basque le plus talentueux de sa génération qui fait vivre la langue, les légendes et toute la mythologie de son pays. Et qui vient de nous donner une véritable masterclass avec son Gaua qui a émerveillé le BIFFF.

    Olivier Eggermont : Paul Urkijo, bienvenue au BIFFF ! Vous êtes venus présenter Gaua, votre troisième long métrage et votre troisième film présent au festival. Vous pouvez nous le dire, vous ne faites des films que pour venir ici à Bruxelles ?

    Paul Urkijo : Tout à fait (rires). C’est vrai que c’est mon troisième film qui passe au festival et pas seulement car mon premier film (ndlr : Errementari) a été produit en partie grâce au BIF Market quelques années avant de passer au festival. Pour moi, le BIFFF est donc un festival spécial qui m’a toujours bien traité et qui fait partie de mon parcours de réalisateur.

    O.E. : Après Errementari (au BIFFF en 2017) et Irati (au BIFFF en 2022), vous venez ici nous présenter Gaua. Que pouvez-vous nous dire sur le film ?

    P.U. : Comme les deux précédents, Gaua traite aussi de la mythologie basque. Errementari était basé sur un conte folklorique basque, celui du forgeron et du diable. Irati était un chant d’amour à la nature, à la déesse mère Mari, aux divinités de la nature basque. Et Gaua est un hommage aux légendes mythologiques de la nuit, du Pays basque. Quand j’étais enfant, j’allais dans la montagne avec mes parents et mes amis, et mes parents nous racontaient toujours des histoires sur les divinités, sur les êtres qui vivaient la nuit. Et la nuit, le roi de la nuit, c’est Gaueko, qui est le dieu de la nuit dans la mythologie basque. Et dans son royaume, il y a toutes sortes de démons, de créatures, de fantômes et de sorcières. Au Pays basque, les sorcières occupent une place très importante. Ce sont des femmes, et aussi des hommes, qui s’envolent pour rejoindre Akerbeltz, une sorte de dieu à cornes. On les accusait de toute sorte de méfaits comme manger des enfants ou provoquer des hémorragies. Mais aujourd’hui, nous savons que tout cela n’est qu’un mensonge, une invention de l’Inquisition au XVIIe siècle, précisément pour avoir un prétexte permettant de réprimer certains groupes et certaines régions, pour des intérêts économiques et politiques. La souffrance qui en a découlé revêt une grande importance pour nous, les Basques car c’était une période très sombre. Elle a donné naissance à une iconographie et des contes sombres qui m’ont toujours fasciné. Ce film, Gaua, est un hommage à ces légendes mais aussi à la vraie histoire.

    O.E. : Cette dimension sociétale où les hommes persécutent les femmes est-elle un thème supplémentaire dans votre cinéma, en plus de la nature, de la mythologie et de la religion ? Est-ce un sujet important pour vous également ?

    P.U. : Oui, bien sûr. Pour moi, dans mes films, je parle de la réalité, de la réalité que je vois dans le monde. Et il est vrai que l’Inquisition ne s’en est pas seulement prise aux femmes : elle a tué énormément d’hommes au Pays basque. En fait, le mot « sorcière » s’applique aussi aux hommes. Même des prêtres ont été brûlés. Ce n’était presque pas une question religieuse. Mais ce sont les femmes qui ont le plus souffert à l’époque de l’Inquisition. Et c’est pourquoi, pour moi, ce film est éminemment féminin. C’est un film dont l’héroïne est une femme, qui rencontre un groupe de femmes et, disons, qui forgent leur rébellion au fil de la nuit.

    O.E. : On voit dans ce film une dimension fantastique qu’on retrouve dans le cinéma de Guillermo Del Toro. Est-ce une source d’inspiration pour vous ?

    P.U. : Bien sûr. Que vous voyiez un reflet de Del Toro dans mon cinéma est pour moi un honneur car c’est sans aucun doute une référence pour moi. Je pense que c’est quelqu’un qui a élevé le genre fantastique à un tout autre niveau. Notre genre est souvent sous-estimé, considéré comme un genre mineur, et Guillermo a réussi à lui donner une telle envergure que même ceux qui ne l’aiment pas en viennent soudain à l’apprécier. Il y a bien sûr beaucoup d’autres réalisateurs de films fantastiques que j’adore. Je pense par exemple à Neil Jordan et La Compagnie des Loups ou à Masaki Kobayashi et son film Kwaïdan qui ont été pour moi des inspirations pour Gaua.

    O.E. : On retrouve également dans vos films une touche de Miyazaki avec cette importance de la nature.

    P.U. : Tout à fait. C’est un de mes réalisateurs préférés et Princesse Mononoké est l’un de mes films préférés. Et la nature est très présente dans mon cinéma, car c’est toujours dans la forêt que je me sens le plus à l’aise quand je tourne. Il suffit de placer la caméra à un endroit pour qu’elle soit aussitôt envahie de personnages, d’arbres, de mousses, de champignons… Et pour moi, ce sont aussi des êtres vivants, d’une certaine manière. Je pense que la mythologie basque et la mythologie animiste japonaise, avec ses yokai et tout le reste, ont pas mal de points communs.

    O.E. : Gaua est d’autant plus une prouesse technique que vous l’avez presque entièrement réalisé dans la forêt, pas en studio !

    P.U. : Exactement, et pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que j’aime tourner dans des lieux réels, dont la texture s’imprime d’une certaine manière dans le film. Tous ces bâtiments anciens recouverts de lichens ou la forêt avec toutes ses textures. Je pense que cela enrichit le film d’une certaine manière. Ensuite, parce qu’au niveau industriel, nous ne pourrions pas non plus réaliser tous ces décors. Disons qu’une partie de la valeur de production de mes films réside dans ces lieux. À Irati, nous sommes allés dans de vraies grottes, ce qui a soudainement donné au film une grandeur que nous n’aurions pas pu recréer en studio, car nous n’avons pas le budget nécessaire. Cela comporte certaines difficultés. Il faut aller tourner en forêt, dans ce cas-là de nuit, ce qui est encore plus difficile, il faut recréer la lumière de la lune et tout le reste, et il faut s’y rendre avec tout le matériel. Dans le film, la scène finale qui se déroule dans une clairière la nuit avec un peu plus de deux cent figurants et qui comporte un plan-séquence a par exemple été tournée en studio. Cela aurait été irréalisable de le faire dans un décor naturel.

    O.E. : Pour vous, votre cinéma est aussi une façon de faire vivre votre langue, le basque. Mais quelle est la place des langues autres que l’anglais dans le cinéma actuel, avec les plateformes et un cinéma de plus en plus formaté pour celles-ci ?

    P.U. : C’est un handicap quand on ne tourne pas dans une langue hégémonique comme l’anglais ou même l’espagnol. On le remarque au moment de vendre le film. Mais pour moi, ça ne pouvait pas se passer autrement, car ces légendes nous sont parvenues à travers l’euskera (ndlr : la langue traditionnelle du peuple basque). C’est une langue avec laquelle je vis et qui est liée à ces légendes. Mais avec les années, nous avons de plus en plus de films coréens, thaïlandais ou d’autres pays et dans le cinéma fantastique, c’est plus vite accepté. Parfois, c’est même un atout car c’est un aspect exotique qui apporte de l’intérêt et une identité différente au film.

    O.E. : Êtes-vous déjà en réflexion pour votre prochain film ?

    P.U. : Eh bien oui. En fait, le tournage aura lieu en octobre de cette année. Il sera en basque et s’inspirera d’une autre légende de notre mythologie, une légende marine cette fois. Et ce sera plus dans le registre de l’horreur. C’est tout ce que je peux vous dire (sourire).

    Olivier Eggermont

    Olivier Eggermont
    Olivier Eggermont
    Journaliste du Suricate Magazine

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