Angels in America : une génération décimée par le sida

Création de la Compagnie Philippe Saire. Avec Adrien Barazzone, Valeria Bertolotto, Pierre-Antoine Dubey, Joëlle Fontannaz, Roland Gervet, Jonathan Axel Gomis et Baptiste Morisod. Du 6 au 14 décembre au Théâtre des Martyrs. Crédit photo : Philippe Weissbrodt

Les effets dévastateurs du sida sous l’ère Reagan :  c’est une histoire d’un autre temps qui, d’une certaine manière, nous parle d’aujourd’hui. En replongeant dans les années 80, au début de l’épidémie, Angels in America dépeint une fresque historique et sociale sombre de l’Amérique dont les travers font inévitablement écho à notre époque.

Récit choral revisité par le chorégraphe et metteur en scène suisse Philippe Saire dans une version plus resserrée que la pièce fleuve de Tony Kushner (en deux parties ayant obtenu le Prix Pulitzer en 1993 pour Le Millénaire approche et Perestroïka), Angels in America rend bien le grain de l’époque. L’histoire entremêle en 2h30 plusieurs destins autour des ravages du sida. Sur scènes, des couples se font et se défont entre passes d’armes amoureuses et complicité fortuite. Prior Walter atteint du sida recherche vainement de l’affection auprès de Louis tandis que celui-ci tente de l’oublier dans les bras de Joe, jeune juriste mormon marié à Harper. De son côté, l’avocat véreux Roy Cohn (personnage réel – ancien avocat de Trump au service de Reagan, enlisé dans des scandales financiers et affaires judiciaires morbides) se découvre atteint du sida mais décide de camoufler sa maladie qu’il considère comme honteuse en cancer du foie.

On suit les pérégrinations, de jour comme de nuit, des protagonistes traversés par des crises d’angoisse et de doute, aux prises avec leurs conflits intérieurs. Prior, régulièrement visité par des fantômes et des anges, porte en lui les prémices d’une mort annoncée. Harper, névrosée, se soigne à coup de valium et se réfugie dans un monde hallucinatoire pour oublier les déboires de son mariage. Quant à Joe, il peine à aligner ses aspirations professionnelles et personnelles mais est-il seulement possible de réussir sa carrière et son coming out sans se brûler dans une Amérique républicaine ultralibérale profondément puritaine et homophobe ?

A la faveur d’une intrigue foisonnante, les personnages évoluent souvent sur le plateau en parallèle pour ajouter du rythme à la pièce. Certains comédiens jouent plusieurs rôles, avec de temps à autre, des inversions de sexes. Servie par une excellente distribution composée de 7 talents singuliers et complémentaires (Adrien Barazzone, Valeria Bertolotto, Pierre-Antoine Dubey, Joëlle Fontannaz, Roland Gervet, Jonathan Axel Gomis et Baptiste Morisod) et une mise en scène dynamique, la pièce de Philippe Saire oscille entre rêves, réalité et hallucinations tout en ancrant autant que possible le mouvement dans le verbe. Le décor est dépouillé mais il esquisse néanmoins des lieux reconnaissables et offre de grands espaces pour le jeu des comédiens.  Le monde onirique avec l’apparition de l’ange apocalyptique et le voyage sur la banquise sont deux moments particulièrement réussis ; ils donnent de l’ampleur au propos, évoquent la fin d’un monde.

Faisant le grand écart entre gravité et humour, Angels in America nous dévoile, sur fond de diversité religieuse et raciale, une autre face moins glorieuse de l’Amérique, loin de celle qui se veut triomphante avec ses Golden Boys et son célèbre slogan « Let’s make America great again ». Les maux d’il y a 30 ans sont toujours bien d’actualité même si le sida se soigne beaucoup mieux aujourd’hui. La difficulté du vivre ensemble des années reaganiennes avec son lot d’intolérance (homophobie, abus de pouvoir, xénophobie, …) entre étrangement en résonnance avec notre présent. Les préoccupations de l’époque comme la question des migrations, la défiance envers le politique, la peur liée au changement climatique sont toujours dans l’air du temps.

Malgré son contexte morose, cette saga remodelée par Philippe Saire ne sombre pas pour autant dans la sinistrose, elle tend à montrer – dans sa deuxième partie – comment chacun, à sa façon, lutte pour s’en sortir. Pièce pleine d’espoir, résolument contemporaine, Angels in America est une œuvre à plusieurs niveaux qui livre une réflexion vertigineuse sur l’humanité.

A propos Marie-Laure Soetaert 135 Articles
Journaliste du Suricate Magazine