
A Useful Ghost
Réalisateur : Ratchapoom Boonbunchachoke
Genres : Drame, Fantastique
Acteurs et actrices : Mai Davika Hoorne, Witsarut Himmarat, Apasiri Nitibhon
Nationalités : Thaïlande, France, Singapour, Allemagne
Date de sortie : 22 avril 2026
Le dimanche 29 mars 2026 se tenait la clôture du festival OffScreen, que l’on ne présente plus , qui se tient chaque année à Bruxelles et ratisse un bon nombre de nos cinémas de quartier pour une programmation s’étalant sur plus de deux semaines ! Pour cette occasion, j’ai eu l’opportunité de découvrir le film A Useful Ghost (2025) ou également “Fantôme utile” si vous cherchez le titre francophone. Une histoire conçue par le réalisateur et scénariste Ratchapoom Boonbunchachoke qui signe ici son premier long-métrage.
Autant le dire d’emblée, je suis complètement étranger au cinéma thaïlandais. Certains films me viennent en tête comme Les larmes du tigre noir (2002, Wisit Sasanatieng) ou encore la palme d’or de l’année 2010 Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures (2010) – je n’avais encore jamais franchi le pas et je me suis dis que cette clôture du Offscreen 2026 était une bonne occasion de mettre les pieds dans de nouveaux univers cinématographiques ! Eh bien, autant vous dire que je ne regrette pas le voyage.
Ce qui m’est immédiatement apparu à la suite du visionnage de A useful ghost (2025), c’est cette capacité qu’a le cinéma asiatique – dans beaucoup de productions – de mélanger les genres. Exercice dans lequel nous excellons et nous démarquons beaucoup moins en Europe, ce type de productions étant rapidement catégorisée en “cinéma de genre“, boudée par les critiques et autres intellectuels cinéphiles. Et pourtant… Qu’il s’agisse du cinéma indien avec des superproductions XXL comme RRR (2022, S.S Rajamouli), du cinéma corééen avec le désormais très célèbre Parasite (2019, Bong Joon-Ho) ayant réussi sans doute la meilleure percée aux yeux du grand public après son implantation sur plusieurs années dans diverses productions occidentales, mais aussi Park Chan-Wook avec le très récent Aucun autre choix (2025) – l’exemple le plus probant de cette influence asiatique dans la diffusion occidentale est sans nulle doute le déjà culte Everything everywhere all at once (2022), co-réalisé par l’artiste sino-américain Dan Kwan qui emprunte le meilleur du cinéma Hollywoodien et Asiatique, démontrant que d’autres façons de faire du cinéma sont possibles – un vent frais qui fait du bien à l’industrie , nous régalant au passage de nouvelles façons de penser la narration. Espérons qu’une percée d’un autre genre de cinéma venu d’Orient ou d’Afrique nous parvienne un jour – car il est toujours nécessaire de savoir sortir de sa zone de confort pour parfaire sa forme.
Mais qu’en est-il de A useful ghost (2025) ? Tantôt comédie noire aux relents admirablement grotesques, tantôt drame cruel où les questions écologiques et queers s’entrechoquent sans jamais se parasiter – il me faudrait tout de même une sacrée préparation pour tenter de vous résumer cette œuvre ! Dans les grandes lignes : nous suivons dans ce film les aventures de Nat (Davika Hoorne), décédée des suites d’une maladie causée en grande partie par les émanations polluantes de l’usine avoisinante dans laquelle travaille son époux… Et elle n’est pas la seule à subir les conséquences du manque flagrant de responsabilités prises par l’entreprise en termes d’environnement et du respect de l’intégrité physique et morale de ses employés. D’autres viendront également à mourir des suites de complications de santé. Cependant, des forces inexpliquées permettront aux esprits tourmentés des employés de revenir en ce bas monde, celui des vivants. Une petite particularité cependant se présentera à eux ; ils reviendront sous la forme d’électro-ménagers conçus par l’entreprise pour laquelle ils travaillaient, venant hanter collègues et patrons. Dans (notre protagoniste) rendra visite à son époux March (Witsarut Himmarat) – brûlant d’une envie irrépressible de vivre leur amour malgré le fait que la mort, aujourd’hui les séparent, ils vivront dorénavant une histoire d’amour entre homme et aspirateur.
Je vous avais dis que ça serait périlleux. Et je préfère ne pas en dire plus pour le moment tant vous n’avez pas idée des directions que pourrait prendre le film dans les plus de deux heures que composent le métrage. Deux heures qui ne sont absolument pas ressenties au visionnage ! Le découpage et le montage du film sont nets , précis, presque chapitrés. Les effets de transition sont merveilleux et intelligemment amenés , prenant une teinte relative au genre dans lequel peut basculer le film ; de l’humour à l’horreur en passant par le drame. Chaque tableau possède une identité propre et prises séparément, les scènes pourraient chacune faire partie d’autres films mais , mises bout à bout, l’ensemble donne une fresque – certes grotesque par moments – mais terriblement humaine, drôle, touchante.
Véritable histoire dans la narration même, le film est en effet une sorte de flashback raconté par un personnage dont je n’en dirais pas trop , qui n’est nulle autre qu’un … réparateur pour aspirateur fantomatique, rien que ça. Je vous invite chaleureusement à aller voir ce film en en connaissant le moins possible, et pour peu que vous soyez curieux, je suis certain que vous y trouverez votre compte tant le réalisateur cherche à ratisser large dans son propos sans jamais trop en faire.
On pourrait reprocher par moments au film de vouloir aborder trop de thématiques et de s’éloigner parfois du fil rouge de l’histoire. Mais ce fil rouge se présente davantage comme un prétexte absurde, qui trouve de plus en plus son sens au fil de l’histoire, tremplin bougrement intelligent pour accrocher l’œil du spectateur. Comme je vous l’ai dis, le film parvient à aborder des thématiques queer, mais réussi également le pari d’avoir son propre propos autour de la question écologique (question de santé publique encore plus impactante en Thailande, étant donné que le changement climatique a des conséquences bien plus directes – et à court termes – irrémédiables pour le pays) , le film parvient aussi à aborder des sujets tels que la corruption en politique, les conflits intra-familiaux, le coming-out ou encore même la question de la PMA et de la maternité – le tout, sans jamais aucune fausse note. Chaque thématique est abordée au travers d’un traitement qui sert ces différents fils de narration mais il est certain qu’en 2h20, on peut parfois se sentir surchargé. Pour ma part, étant un grand amateur des propositions loufoques , décalées mais aussi politiques que celle-ci, je ne pouvais qu’être conquis.
À mes yeux, il s’agit là d’un grand film – signé d’une main de maître par son réalisateur.
Acceptez cette main tendue et permettez-vous de découvrir un autre genre de cinéma, croyez-moi, vous ne serez pas déçu ! Je suivrai de près le travail de Ratchapoom Boonbunchachoke et je suis heureux d’avoir fait mes premiers pas dans le cinéma thaïlandais au travers du regard de cet artiste tout aussi singulier et loufoque que profondément politique et humain dans son traitement. C’est pour moi la force et la marque des grands films, nous chopper par le rire, la légèreté, le grandiloquent – pour ensuite nous parler plus en profondeur de son essence , de son message. Une merveilleuse proposition qui , selon moi, mérite tout votre intérêt.
A useful ghost sera à l’affiche à partir du 22 avril 2026 au cinéma galeries (Bruxelles).
