Rencontre avec Thierry Noville de l’espace Senghor

Dans le cadre du RIVER Jazz Festival qui se tient du 9 au 24 janvier 2015 avec des concerts au Théâtre Marni, à l’espace Senghor et à la Jazz Station, Thierry Noville nous raconte l’élaboration de ce projet qui lui tient à cœur et la relation intime entre ces trois lieux. Il tient tout particulièrement à attirer notre attention sur la soirée de clôture, le 24 janvier 2015, exceptionnelle à plus d’un titre, puisque Manuel Hiermia se produira tour à tour dans les trois salles, dans trois concerts différents d’affilée. Une soirée qui sera à la fois le résumé et la conclusion de la première édition de ce festival.

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C’est la première édition de la RIVER Jazz Festival. Pourquoi cela n’était-il pas possible auparavant ?

Historiquement, il y avait un festival qui s’appelait le Winter Jazz Festival et qui avait lieu à Flagey et au Marni. Cependant, Flagey a décidé, pour différentes raisons, d’arrêter ce partenariat. À ce moment-là, la directrice du Marni a contacté tout d’abord la Jazz Station puis le Senghor en proposant de créer un nouveau festival, avec un nouveau concept. C’est plus une question de dynamique et de synergie entre les collaborateurs. J’ai rencontré la directrice du Marni à l’occasion d’un évènement professionnel où l’on s’est dit : « Tiens, ce serait super de monter ce projet ensemble ». Il y a donc une part de hasard et de rencontres. Si à un moment donné, des projets éveillent notre curiosité et notre intérêt, on fonce. La thématique du festival, qui est plutôt une thématique de découverte, rejoignait assez fort les préoccupations de la Jazz Station et du Senghor également. On a chacun décliné le festival en fonction de notre identité et de nos préoccupations. C’est ce qui est très particulier : le festival comporte trois directions artistiques puisque chacun des programmateurs est maître dans sa salle. En même temps, il y a une cohérence dans les choix qu’on a faits, on s’est à chaque fois consulté. Clairement, on a un esprit commun, un esprit qui nous fédère.

Qu’est-ce qui vous a mené à ce projet finalement ? Quelles en sont les bases ?

Nous sommes trois lieux liés d’une manière ou d’une autre par le Jazz mais de manière très différente. La Jazz Station programme plus d’une centaine de concerts par an et c’est du Jazz essentiellement belge. Le Marni accueille deux festivals de Jazz ainsi que quelques concerts plus ponctuels, ce qui donne une programmation assez fournie. Et au Senghor, on en programme 4 ou 5 par an mais avec ce prisme du Jazz métissé, c’est-à-dire tout ce qui concerne la rencontre entre les cultures d’ailleurs et le Jazz. Et comme le Jazz est métissé par essence, c’est assez naturel. Le Senghor en lui-même est un lieu qui est principalement axé sur les musiques du monde. Et lorsque j’ai repris la programmation du Senghor, c’est assez naturellement que j’ai donné cette touche au Jazz qui est accueilli sur nos scènes. Donc trois lieux liés au Jazz avec des visions différentes de ce style musical mais complémentaires.

Qu’avez-vous eu envie de faire passer comme message à l’occasion de ce festival ?

Ce qui est évident c’est que nous sommes trois lieux de proximité. On travaille beaucoup avec des publics locaux. On ne cherche pas à faire de gros évènements de prestige qui nécessiteraient un affichage énorme dans la ville. On cherche avant tout à toucher des publics divers et variés, donc pas obligatoirement un public mordu de Jazz. On cherche surtout à proposer du Jazz avec des accroches extrêmement variées.

Si vous regardez dans la programmation, on a évidemment du be-bop, du Jazz manouche mais aussi du Blues et du Jazz métissé. Donc différentes formes de Jazz, mais également un volet jeune public qui va toucher un autre genre de spectateurs.

On a vraiment cette volonté de décliner le Jazz dans des domaines distincts et vers différents publics tout en gardant une exigence de qualité. C’est ce qui est admirable dans ce projet : on a vraiment réussi à respecter l’identité de chaque lieu et, au final, chacun s’y retrouve. Et ça dans les partenariats, ce n’est pas vraiment évident. Dans la communication par exemple, on essaie autant que possible de donner des interviews à trois. Avec Joëlle et Pierre (respectivement les programmateurs et directeurs du Marni et de la Jazz Station). Tous les trois, nous avons ce discours qu’on a évidemment élaboré pour notre propre institution, mais ceux-ci se rejoignent et se nourrissent l’un l’autre.

Pourquoi avoir choisi ce nom de « RIVER Jazz Festival » ?

Les trois salles de spectacle ne se sont pas fédérées par hasard mais suite à une logique où l’on s’est rendu compte que l’on pouvait vraiment être authentique par rapport à nos projets personnels. Monter un projet dans lequel on arrive à dépasser nos propres petites problématiques, nos propres centres d’intérêts pour créer un évènement qui fédère.

Et c’est complètement par hasard que l’on s’est rendu compte que ces trois salles se situent sur le trajet du Maelbeek qui est une petite rivière, presque un ruisseau, qui s’écoule de Saint-Josse jusqu’à Ixelles. Cette rivière a été voûtée au XIXe siècle comme la Seine, et on en voit plus la trace aujourd’hui. Ces rivières sont devenues des égouts à présent, c’était un peu la mode de l’urbanisme à l’époque. Ce qui est assez touchant, c’est que même si cette rivière est cachée elle a complètement façonné le paysage parce qu’on est dans une vallée qui parcours trois communes différentes.

Évidemment, en parlant de RIVER Jazz, il y a aussi toute une série de métaphores par rapport au Jazz lui-même puisque par exemple le Jazz de la Nouvelle-Orléans était lié au fleuve Mississippi, toute la notion de la note bleue (note jouée ou chantée avec un abaissement d’un demi ton en général et qui donne sa couleur musicale au Jazz et au Blues) peut renvoyer à la rivière ou à l’eau, la notion de flux également. On a aussi eu une idée qui renvoie à cette rivière, à cette idée de parcours, qui était d’organiser une soirée de clôture où nous voulions proposer trois concerts qui auraient lieu tour à tour, dans chacune de nos salles.

Il y aura donc un premier concert à 18h à la Jazz Station, un deuxième à 20h au Senghor et enfin, un troisième à 22h au Marni. L’idée de cette soirée est d’avoir un seul musicien, dans ce cas c’est Manuel Hermia, saxophoniste et flutiste, qui a énormément de projets et qui s’est imposé parce que c’est un personnage qui avait déjà des liens avec chacune de nos trois salles, s’y étant produit. Nous lui avons alors proposé de faire 3 concerts différents donc trois projets complètement différents mais avec Manu au centre du groupe. Il se baladera donc d’une soirée à l’autre ce qui n’est pas un exercice complètement exceptionnel pour un musicien de Jazz, vu que parfois, les jams peuvent s’étendre sur trois heures durant lesquelles les musiciens se succèdent. L’idée des trois line-up différents permettra à Manu de s’appuyer sur des musiciens frais qui n’ont pas déjà joué une ou deux heures. Il y a un côté très ludique pour lui.

Enfin, il y a cette envie de créer un flux de public, ce qui renvoie encore à la rivière, qui va nous suivre. On espère que le public nous suivra mais même si ce n’est pas le cas, ce n’est pas très grave parce que c’est plus une manière symbolique de faire lien entre les trois lieux. Il y a d’ailleurs deux liens très concrets : le premier c’est ce concert de Manu qui va jouer 3 sets d’affilée sur la même soirée dans nos trois salles et puis il y a une exposition qui se balade de lieu en lieu. Vincent Peal, photographe, qui a réalisé une série de portraits de bruxellois, notamment de marolliens mais pas uniquement.

Ceux-ci sont déclinés non sur trois mais sur quatre lieux, les trois salles de spectacle plus un lieu qui a un lien direct avec la vallée du Maelbeek. Ce lieu est une friche connue sous le nom de friche eggevoort, un petit bout de terrain abandonné situé entre plusieurs bâtiments sur lequel un collectif a décidé de mettre en place toute une série d’initiatives qui interrogent la place de l’eau dans la ville. Ils avaient par exemple, fabriqué un endroit où il récoltaient l’eau de pluie en interrogeant l’idée de l’eau perdue. Actuellement, ils sont en train de mettre sur pied un projet pour construire une petite rigole qui va se retrouver sur l’espace public et qui va récolter l’eau de pluie sur un trajet qui rappelle le parcours du Maelbeek. Ce collectif est évidemment partenaire de notre festival puisque l’on reste dans cette interrogation sur la vallée du Maelbeek, par rapport à cette urbanisation d’un paysage dont on ne décèle plus beaucoup d’éléments qui rappelle son existence. Leur but est d’interpeller le public sur cette problématique avec un regard socioculturel. L’atelier qui sert à confectionner les rigoles en terre cuite se trouve d’ailleurs dans les locaux du Senghor.

Que représente le Jazz pour vous ?

Très fondamentalement, je ne suis pas de culture Jazz du tout. Le Jazz n’était pas quelque chose qui était acquis puisque j’ai plutôt une culture rock, pop et puis musique du monde. J’ai commencé à apprécier le Jazz à partir du moment où je me suis rendu compte que c’était un langage. Le Jazz est un moyen de dialogue, un code entre les musiciens qui peut être parfois très abscons, parfois très ouvert.

La dimension que j’en retiens c’est cette ouverture, le Jazz permet de jeter des ponts entre cultures différentes et notamment dans le style de Jazz que je défends ici, un Jazz proche des musiques du monde. Il y a ce côté un peu galvanisant d’une musique qui peut parfois être perçue comme très cérébrale mais qui peut aussi être très jubilatoire : il y a toujours un moment où l’on finit par se lâcher ce qui permet d’entrer dans quelque chose qui se rapproche de la transe. C’est cette notion là qui m’intéresse le plus. Mais c’est évident que dans ce festival, on va trouver différents types de Jazz.

Je crois qu’on a tous cette préoccupation de défendre un Jazz ouvert, donc un Jazz qui touche les gens sans pour autant tomber dans de la soupe, on a tout de même certaines exigences, mais on a envie que ce soient des musiques qui fédèrent, qui rassemblent peut-être des gens très différents. C’est le cas évidemment, quand on fait des concerts métissés, comme lors du concert qui aura lieu jeudi avec Al Manara, un groupe belgo-palestinien. Ce qui veut dire que les gens intéressés par la musique orientale ou par le Jazz vont se déplacer. Le groupe comporte des musiciens de formation classique alors que d’autres ont une formation plutôt populaire.

Donc clairement, ces différents univers qui se rencontrent permettent cette possibilité d’ouverture et peut-être permettre de provoquer un déclic. Je pense que c’est aussi notre rôle en tant que programmateur que de faire passer une vision du monde différente, de donner des éléments qui permettent d’apprendre quelque chose et de s’intéresser à d’autres styles de musique.

Quelle a été votre première confrontation avec ce style musical ?

Le Jazz, on n’écoute absolument pas ça dans ma famille, pour moi c’était de la musique de snob, vraiment. Et puis j’ai eu quelques disques en main qui m’ont fait complètement changer de point de vue. Il y a notamment un titre très classique qui m’a complètement bouleversé : c’est la bande son de Miles Davis pour le film Ascenseur pour l’échafaud, il y a une ambiance particulière, quelque chose de très immédiat. Et je me suis dit : « Tiens, si c’est ça le Jazz, ça m’intéresse ».

Il y a aussi eu des rencontres, l’écoute de styles musicaux dans lesquels on ne se sent pas à l’aise habituellement, mais qui nous plaîsent. Au fur et à mesure, on gratte un peu, on passe d’un disque à l’autre. Miles Davis, par exemple, a une carrière immense, on commence par un disque puis on s’intéresse à un autre. On commencera par les disques les plus faciles à la base et de fil en aiguille on s’intéressera aux disques un peu plus difficiles. Finalement, le langage va finir par nous toucher et on va commencer à le comprendre parce que c’est ça aussi le Jazz ou la musique classique par rapport au rock.

Il y a l’aspect du langage parlé bien sûr, Billie Holiday sera plus facile à comprendre au premier abord, mais ce n’est pas uniquement ça puisqu’il existe un langage intrinsèque au Jazz. Par exemple, lors de mes premiers concerts, j’étais choqué de voir les gens applaudir après un solo, c’était quelque chose que je ne comprenais pas. Et puis, on comprend que ces solos peuvent être très jubilatoires, qu’ils peuvent faire penser à ce qu’on appelle la transe dans d’autres types musicaux.

Quand on adhère à quelque chose et que l’on a quelque chose qui prend vie en soi, quelque chose d’à la fois intellectuel mais aussi de physique avec les tripes qui se mettent en branle, c’est passionnant.

Comment avez-vous fait pour réunir tous ces artistes, pour certains mondialement connus, dans le cadre de ce festival ?

Je pense qu’étant tous dans ce métier depuis un certain temps, on a tous créé des réseaux assez importants. À partir du moment où un festival se dessine, on se dit qu’on a la possibilité de faire des choses un peu différentes, peut-être que certains projets moins porteurs trouveront leur place là-bas parce que d’un coup on a un éclairage suffisant pour les accueillir.

On peut également intéresser des artistes un peu plus connus lorsqu’ils peuvent monter quelque chose de différent avec un coup de projecteur en plus, ce qui était le cas de Dani Klein. Cette histoire de projet sur Billie Holiday, cela a d’abord été un coup de culot de Joëlle qui l’avait une fois rencontrée avec Sal La Rocca. Elle leur a alors proposé une carte blanche sur ce projet de Billie Holiday et les choses se sont mises en route de cette manière. Avec un peu de culot, on peut obtenir pas mal de choses. C’est grâce aussi à une confiance réciproque avec les musiciens évidemment. Si Manuel Hermia accepte de faire ce challenge de jouer trois concerts d’affilée, c’est aussi parce qu’il nous connaît, il a eu directement confiance dans notre festival.

C’est quelque chose que l’on a énormément retrouvé auprès des journalistes qui nous ont immédiatement accordé leur confiance et laissé de l’espace dans leurs pages. On a une couverture médiatique incroyable sur ce festival, pour une première édition c’est vraiment remarquable. On pourrait dire, sans aucune prétention, qu’on a tous une certaine expertise chacun dans notre domaine : à trois, notre impact est beaucoup plus fort et on peut se permettre de faire une belle campagne de pub avec une belle brochure parce qu’évidemment tous ces coûts sont partagés entre les trois maisons. On a une dynamique qui est multipliée et donc, tout ce capital sympathie vient de la crédibilité de trois maisons, de trois programmateurs qui n’ont rien à prouver puisqu’ils sont dans ce métier depuis assez longtemps.

Est-ce que d’autres RIVER festivals vont suivre, c’est-à-dire est-ce un projet à long terme ?

Évidemment à l’heure qu’il est, je ne peux pas garantir qu’il y en aura un l’année prochaine. La première chose se situe dans une dimension humaine : il s’est vraiment passé quelque chose entre les 3 maisons. On a pris énormément de plaisir à faire ça, on sent que ça marche très bien et on sent aussi qu’il y a une demande.

Il est vrai que sur certains projets qui ont l’air moins évidents, et bien finalement, les salles se remplissent et il y vraiment quelque chose qui se passe. Ensuite, il y a la notion de cette ville qui est quand même intimement liée au Jazz.

Le but, ne serait pas d’étendre notre festival à 4 ou 5 maisons parce je trouve que garder ce côté relativement intime est important. Lorsque l’on se retrouve en réunion à trois programmateurs, on n’a pas besoin de tergiverser longtemps parce qu’on a cet effet de proximité. C’est vraiment une dynamique qui nous enthousiasme tous. Nous sommes vraiment aux anges tous les trois. Vendredi, lors du concert d’ouverture on avait tous les trois des sourires jusqu’aux oreilles !

Propos recueillis par Daphné Troniseck

Daphné Troniseck
A propos Daphné Troniseck 229 Articles
Journaliste - Responsable littérature du Suricate Magazine

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