La Chine, côté sombre avec Ma Jian

La route sombre, le dernier roman paru cette année de l’écrivain chinois Ma Jian, dresse un tableau sans concession du contrôle des naissances dans l’empire du Milieu et lève le voile sur la violence affligeante faite aux femmes. Le Suricate magazine s’est intéressé de plus près à ce romancier exilé à Londres dont le nom, les œuvres et même l’existence sont censurés dans son propre pays. Après Chemin de poussière rouge, nous opérons un retour sur deux autres livres marquants qui témoignent d’une de ses obsessions: capturer l’âme de la nation chinoise.

Beijing Coma

Avec ce roman sombre et percutant, Ma Jian fait remonter à la surface le traumatisme des massacres de Tiananmen, événements occultés jusqu’à présent par l’histoire officielle de Chine.

Plongé dans un coma profond suite à une blessure par balle lors de la révolte du printemps du 4 juin 1989, l’étudiant Dai Wei est prisonnier de son propre corps. Mais lentement, son âme se souvient : son enfance avec un père droitiste revenu des camps, ses premières amours contrariées, la censure et l’ombre menaçante du parti, l’éveil de sa conscience politique… Des événements revus sous un jour nouveau qui offrent, par le biais de ce destin personnel fictif, une constellation singulière de la société chinoise.

La première partie qui renvoie à la période maoïste en reprenant, notamment avec la famine, les pires moments des camps de redressement, manque d’épaisseur. Ramassée en quelques pages et trop sensationnelle dans la couverture des événements choisis, elle ne parvient pas à prendre la mesure véritable des tragédies vécues durant la Révolution culturelle.

Le deuxième volet, très instructif, retrace minutieusement tous les épisodes du printemps de Pékin et s’étire sur tout le roman. Il nous plonge sans ménagement sur la place Tiannanmen, au cœur des conflits, au plus près de la révolte. Aux sons de l’Internationale et des haut-parleurs , on y découvre les luttes de pouvoir, les péripéties de la grève de la faim, le manque de vision des chefs, la lâcheté de certains, la vaine création d’une université parallèle « la déesse de la démocratie », les problèmes logistiques et surtout les sentiments contradictoires ambiants. Avec un regard acéré et une plume érudite, Ma Jian nous livre une chronique précise et bouleversante des événements de 1989 jusqu’à la fameuse journée noire du 4 juin, malgré quelques passages trop longs qui ont la fâcheuse tendance à devenir ennuyeux à force de se répéter.

Mais ce qui commotionnera surtout le lecteur, c’est la troisième partie du livre. Un récit long, enchâssé dans les souvenirs de Dai Wei, qui reprend la vie quotidienne du blessé. Entre la police qui guette le réveil du comateux, les dénonciations des voisins, les difficultés financières de sa mère, la fuite à l’étranger des anciens camarades étudiants, le nouveau capitalisme à Shenzhen, Ma Jian livre une histoire touchante sur « l’après 4 juin ». Pertes d’emploi, emprisonnements, refus des autorités d’offrir des soins médicaux aux militants pro-démocratie, écartements lors de l’anniversaire de la répression et menaces sont bien souvent le lot des personnes qui ont pris part au soulèvement. L’auteur chinois retrace également de manière remarquable l’évolution d’une mère face au cynisme des dirigeants. La figure maternelle est un concentré de malheurs qui se fait écho d’une société en perdition complètement désillusionnée par le système.

Roman noir, grave et nécessaire, Beijing Coma, est une œuvre coup de poing qui rend un hommage courageux à la génération Tiananmen.

Nouilles chinoises

Beijing, 1990. Chaque semaine, un écrivain à la solde du parti et un donneur de sang professionnel se retrouvent et dinent ensemble. Un rituel plutôt improbable tant leurs divergences sont marquantes. L’un rêve de voir son nom apparaitre dans le Dictionnaire des grands auteurs chinois, tandis que l’autre, sans scrupule, cherche toujours à s’enrichir en aidant les entreprises chinoises à fournir leurs quotas de sang. L’écrivain peine à honorer une nouvelle commande du Parti. Trouver un nouveau Li Feng (héros de la Révolution) et louer ses actions dans un nouveau roman épique s’avère un sujet peu inspirant pour lui. Son imagination lorgne plutôt du côté de la vie passionnante des gens à la fois simples et excentriques. Des personnes loufoques dont il a entendu parler ou qu’il a croisées dans la rue. Des gens qui vivent dans une Chine partagée entre capitalisme débridé et communisme austère.

Ce récit de neuf nouvelles, à la lisière de la tragédie et de l’absurde, est censé révéler, à chaque fois, une nouvelle facette de la société chinoise. Si, de temps en temps, on observe quelques clins d’œil goguenards à l’encontre du nouveau capitalisme ou envers la politique de l’enfant unique, dans l’ensemble, il est bien difficile de faire un rapprochement avec la société chinoise tant le farfelu se mêle à la perversité. Une actrice qui se fait avaler sur scène par un tigre, un vieux directeur obsédé sexuel sadique, un père qui tente désespérément d’abandonner sa fille handicapée, un fossoyeur qui incinère sa mère encore vivante… Ma Jian prend un malin plaisir à franchir la ligne jaune, parfois avec cynisme, parfois avec trivialité. Pour ceux qui voudront bien mettre au vestiaire leur esprit cartésien, ces « nouilles chinoises » se révèleront peut-être jubilatoires. Quant aux autres, ils les trouveront sûrement de mauvais goût, voire indigestes.

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Marie-Laure Soetaert
A propos Marie-Laure Soetaert 104 Articles
Journaliste du Suricate Magazine

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