Pour un oui ou pour un non au Théâtre des Bosons

de Nathalie Sarraute

Mise en scène: Bruno Emsens avec Benoît Verhaert et Patrice Minke

Du 14 mai au 14 juin à 20h15 à la Théâtre des Bosons

C’est sur le modèle d’une pièce radiophonique que Nathalie Sarraute écrivit, en décembre 1981, Pour un oui ou pour un non. D’entrée de jeu, il apparait donc que les dialogues seront le ressort principal de cette sixième pièce de théâtre de la célèbre représentante du Nouveau roman.

C’est en effet le contenu et la construction individuelle de chaque répartie qui mettront face à face deux amis de plus de trente ans. L’un est un poète marginal un peu raté, plutôt contemplateur, supportant difficilement vie professionnelle tout aussi indispensable qu’emplie de carcans. L’autre, homme actif, marié et heureux père d’un enfant, a réussi socialement. Cette opposition se retrouve également dans leur manière de parler. Alors que le premier cherche maladroitement ses mots pour tenter d’expliquer ce qui a fait basculer leur amitié pour le moins étonnante, a vainement recours à des tentatives détournées pour mettre en scène ses émotions, l’autre nomme les choses avec une exactitude et une précision qui frisent la perfection. En un mot, qu’il s’agisse de leur caractère, choix de vie ou manière de s’exprimer, ils sont aussi différents que le « oui » l’est du « non ».

Parce que les deux personnages ne sont pas nommés, certains critiques ont vu dans ce drame une volonté de mettre en scène deux pôles abstraits inhérent à chaque homme. D’un côté se trouve le monde trouble des sensations, supportant à peine d’être verbalisé au risque de distorsions. A celui-ci s’oppose le pôle du langage qui, dès lors qu’il nomme, rationalise. On comprend dès lors ce qu’il y a d’antagonismes entre les deux univers : alors que l’un refuse les étiquettes restrictives, l’autre ne peut s’empêcher de classer…

Pourtant, Bruno Emsens se détache radicalement de cette vision de la pièce en tant que pur logodrame (un drame fait de langage et sur le langage) et choisit un jeu réaliste privilégiant l’humain.
Cette humanité ― correspondant parfaitement du reste à la ligne de conduite de ce petit théâtre intimiste ― se ressent également dans le jeu des acteurs qui semblent directement tirer leur force de leur vécu personnel. Un soir plus tristes que drôles ou frisant davantage la rage froide que la colère, les émotions des deux amis fluctuent de représentations en représentations, au rythme des humeurs des comédiens.

On regrette tout autant qu’on apprécie le parti pris de remplacer les voisins, originairement personnages extérieurs, par le personnage du « poète ». Si Benoit Verhaert réalise une très belle performance, insufflant une fraicheur et une légèreté propres à vous soutirer quelques sourires tout en invitant à une réflexion métathéâtrale, il n’en reste pas moins que cela perturbe l’équilibre savamment atteint par Nathalie Sarraute. En effet, bien que ce procédé consistant à incarner momentanément quelqu’un d’autre pour se faire comprendre ne porte pas atteinte à la psychologie du personnage (on a déjà vu des personnes ayant des difficultés à s’exprimer opter pour une stratégie semblable), un peu de ce silence et de ce sous-entendu, si parfaitement rendus par l’écrivaine française, semblent s’être perdus en chemin…

En fin de compte, qu’il s’agisse de relations amoureuses, familiales ou amicales, chacun pourra retrouver dans les répliques de Pour un oui ou pour un non ce soupçon de malentendu et d’incompréhension rencontré malgré nous au hasard d’une confrontation plus ou moins musclée avec un être cher. Comme pour nous, on ne peut qu’espérer pour les deux compères un sursis, une réconciliation. Après tout, à l’instar des deux chaises siamoises du décor dont les pieds en bois ont été remplacés par de solides barres de fer, n’a-t-on jamais vu des amitiés sortir plus fortes de conflits parfois violents?

Nassima Cherke
A propos Nassima Cherke 42 Articles
Journaliste du Suricate Magazine

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