The Disaster Artist, éloge de la médiocrité

The Disaster Artist

de James Franco

Drame, Comédie, Biopic

Avec James Franco, Dave Franco, Seth Rogen

Sorti le 7 février 2018

Nombreux sont les films qui connurent l’échec à leur sortie et restèrent longtemps dans l’ombre avant de se voir miraculeusement dépoussiérés. Certains sont excellents et furent tout simplement mal reçus, comme La Monstrueuse Parade (Tod Browning, 1932), Blade Runner (Ridley Scott, 1982), Donnie Darko (Richard Kelly, 2001) ou Harold et Maude (Hal Ashby, 1971), d’autres – sans être toujours totalement mauvais – plaisent pour leur décalage ou l’originalité de leur scénario. C’est le cas de l’extraordinaire Rocky Horror Picture Show (Jim Sharman, 1975), de l’étrange Zardoz (John Boorman, 1974) ou du jouissif Boondock Saints (Troy Duffy, 1999). D’autres enfin sont tout simplement mauvais mais finissent par récolter les faveurs du public sans que l’on sache toujours pourquoi. On pensera ici au mythique Plan 9 From Outer Space (Ed Wood, 1959), au surréaliste L’attaque de la Moussaka géante (Pános H. Koútras, 1999), au pamphlet scientologiste Battlefield Earth (Roger Christian, 2000) ou à tout un tas d’adaptations turques de célèbres licences comme Star Wars (Dünyayı Kurtaran Adam, sorti en 1982) ou Superman (Supermen Dönüyor, sorti en 1979). Cette dernière catégorie est celle des nanars.

De temps à autre, à l’instar des exemples précités, un film parvient à se hisser au-dessus de cette masse. Ainsi, en 2003 sortait The Room écrit, réalisé et produit par Tommy Wiseau. Monument de maladresse, ce film est parvenu à se créer une réputation solide, jusqu’à se voir qualifié de « Citizen Kane des mauvais films » par le magazine Entertainment Weekly ! Souvent présenté aux projections de minuit, The Room déborde de moments étranges devenus cultes au fil du temps, au point que son créateur Tommy Wiseau est aujourd’hui une célébrité. Récemment encore, la chaîne YouTube PistolShrimps nous gratifiait d’un Mash-up hilarant entre Star Wars et certains passages de The Room.

L’étrangeté du film tient en très grande partie à celle de son créateur. Personne ne sait au fond l’âge qu’a Tommy Wiseau (il prétendait avoir la vingtaine à l’époque de la sortie du film alors qu’il était clairement dans la quarantaine) ni d’où il vient (certains disent Europe de l’Est quand Wiseau lui-même affirme être originaire de la Nouvelle Orléans). Plus encore, celui-ci est parvenu à produire un film de six millions de dollars sans que l’on sache d’où cet argent lui vient. Mais le plus étonnant est que Wiseau témoigne d’une volonté impressionnante de se hisser au niveau de James Dean et Marlon Brando qui n’est contrebalancée que par… un manque flagrant de talent ! Le tournage de The Room fut donc une épopée surréaliste aujourd’hui racontée dans The Disaster Artist.

La première chose intéressante à souligner concernant le film est qu’il peut tout à fait être vu sans rien savoir de The Room. Cela donne ainsi naissance à une œuvre multi-facettes qui sera appréciée de deux façons différentes selon que le spectateur aura ou pas vu la production originale. Cela étant, on pourra logiquement s’interroger sur l’intérêt de réaliser une œuvre honorant à sa façon un mauvais film. En cela, The Disaster Artist peut être rapproché du Ed Wood de Tim Burton qui, en son temps, braquait les projecteurs sur un réalisateur maudit. Seulement, là où Ed Wood parvenait à rendre sympathique son principal protagoniste, la mégalomanie et le peu d’informations connues sur Tommy Wiseau parviennent rarement à créer l’empathie.

À cela s’ajoute une réalisation peu originale et assez linéaire de James Franco qui poussera certains spectateurs à se demander pourquoi n’avoir tout simplement pas privilégié la forme documentaire pour raconter une telle histoire. On pourra alors avoir parfois l’impression que James Franco cherche à se moquer de Wiseau ou à se mettre en valeur aux dépens de ce dernier.

Pourtant, une seconde lecture montrera que la démarche de l’acteur/réalisateur est ici empreinte de sympathie pour son homologue. Cela se ressent notamment dans les interviews qu’il donne actuellement pour la promotion du film, Franco allant même jusqu’à faire inviter ce dernier sur le plateau de Jimmy Kimmel. On devine ainsi que The Disaster Artist a été fait dans le respect de l’œuvre originale. Le plus amusant est au fond que Tommy Wiseau atteint aujourd’hui la popularité tant espérée, la sortie de ce nouveau film – et ses deux nominations aux Golden Globes – étant de nature à booster l’exploitation de The Room.

En somme, The Disaster Artist est un bon film qui se penche sur les coulisses d’un des plus gros nanars de ces vingt dernières années. Le plaisir que l’on prendra à découvrir l’étrange Tommy Wiseau et les mécanismes qui conduisirent à l’échec de The Room éclipseront la réalisation inexistante ou le jeu parfois fatiguant des frères Franco. On regrettera cependant de ne pas en découvrir plus sur Wiseau, ce qui aurait eu pour corollaire de donner naissance à un film potentiellement profond et dramatique. Au fond, Wiseau semblait vouloir être célébré comme un artiste de la trempe des plus grands mais marque jusqu’ici l’histoire comme un comique malgré lui. The Disaster Artist est ainsi un film qui, s’il nous apprendra quantité de choses concernant le tournage de The Room, n’exploitera pas toujours son potentiel dramatique en collant de trop près au livre dont il est l’adaptation.

Alexandre Alvarez
A propos Alexandre Alvarez 150 Articles
Journaliste du Suricate Magazine