The Birth of a Nation, un morceau méconnu d’Histoire

The Birth of a Nation

de Nate Parker

Biopic, Historique, Drame

Avec Nate Parker, Armie Hammer, Penelope Ann Miller

Sorti le 11 janvier 2017

La réalisation d’un film traitant de la problématique du racisme ou de l’esclavage dans l’histoire des Etats-Unis n’est pas une mince affaire. Le plus difficile étant de parvenir à ne pas tomber dans une certaine forme de caricature. Un mauvais dosage peut alors parfois donner naissance à un film manichéen dans lequel les blancs sont diabolisés face aux noirs présentés en victimes. L’Histoire doit ainsi toujours être éclairée à la lumière des mentalités de l’époque et non pas être vue au travers du prisme de nos conceptions contemporaines. Le film historique doit quant à lui se plier à cette même règle. C’est malheureusement un piège dans lequel le réalisateur Nate Parker tombe dès le départ.

The Birth of a Nation relate des évènements ayant eu lieu en Virginie au XIVe siècle, connus sous le nom d’insurrection de Southampton. Le 22 août 1831, un esclave lettré du nom de Nat Turner (interprété par Nate Parker) organisa un soulèvement qui dura deux jours et au cours duquel septante esclaves voyagèrent dans plusieurs plantations du comté de Southampton, massacrant une soixantaine d’hommes, de femmes et d’enfants blancs. Le film va ainsi tâcher de poser les étapes ayant mené Turner à déclencher le soulèvement d’esclaves le plus célèbre de l’histoire des Etats-Unis.

Un peu d’histoire…

Afin de nourrir intelligemment cette critique, il nous semble important d’établir un contexte historique qui nous permettra de développer notre argumentation concernant la qualité du film de Nate Parker. Les lecteurs désireux d’aller droit au but sont bien entendu libres de passer directement au point suivant.

Nat Turner était un homme excessivement pieux, ayant – d’après les sources –  eu des visions depuis son enfance qu’il interpréta comme un signe qu’il lui faudrait un jour se dresser contre les esclavagistes blancs. Au début de l’année 1831, il assista à une éclipse solaire qu’il considéra comme le signe attendu et commença à fomenter une révolte. Le premier blanc qui fut massacré au cours du soulèvement fut son maître qu’il présentait pourtant lui-même comme un homme bon. Il déclara plus tard qu’il était de son devoir d’apporter la terreur et la dévastation où que lui et ses compagnons aillent.

La révolte qui dura 48h donna lieu à une répression terrible. Dans les jours qui suivirent, près de cent noirs furent fusillés, voire décapités. Des foules revanchardes allèrent jusqu’à massacrer plusieurs personnes. Vingt-trois compagnons de Nat Turner furent pendus. Suite à cela, le gouverneur de l’État sudiste de Virginie accusa le nord du pays d’avoir inspiré et encouragé de telles actions ; à ce titre, on considère parfois les différences de vue entre le nord et le sud concernant la ségrégation raciale comme un élément majeur dans le déclenchement de la Guerre de Sécession (1861-1865). En Virginie, les mouvements abolitionnistes furent muselés et le système esclavagiste durci. Des interdictions de se rassembler et de tenir des prêches religieux frappèrent les noirs, et une loi interdisant aux esclaves affranchis de s’installer sur le territoire fut promulguée.

Enfin, la révolte de Nat Turner créa une psychose chez les esclavagistes blancs. Une nièce de George Washington écrivit plus tard que le sud était devenu comme « un volcan éteint : nous ne savons pas quand ni où l’éruption aura lieu, mais nous savons que la mort sous sa forme la plus horrible nous menace. Certains sont décédés, d’autres vivent dans la peur depuis l’affaire de Southampton ».

Qu’en est-il de The Birth of a Nation ?

Avant toute chose, il convient de mettre en lumière l’investissement de Nate Parker qui assume ici le rôle de réalisateur, scénariste et acteur principal. C’est dire à quel point le projet lui tient à cœur ! De plus, le film s’inscrit dans la même lignée que plusieurs de ses précédentes réalisations qui s’intéressent à l’histoire des afro-américains (The Great Debaters en 2007, Blood Done Sign My Name en 2010 ou encore Red Tails en 2012). Dès le départ, les affiches du film donnent le ton : sur une d’entre elles, on voit le drapeau américain composé de coulées de sang, sur une autre, on peut voir Nat Turner avec le drapeau américain autour du coup, attendant d’être pendu. Le titre quant à lui est une référence non dissimulée au chef d’œuvre de D. W. Griffith Naissance d’une nation, sorti en 1916 et dans lequel les esclaves et les noirs d’Amérique étaient présentés comme la ruine de la Nation.

Dès le départ donc, The Birth of a Nation émet le postulat que les Etats-Unis ont été construits avec le sang des esclaves noirs. Le titre sera d’ailleurs rappelé avant le générique final, comme une sorte de conclusion de la part du réalisateur. Par ce procédé, Nate Parker inscrit son film dans une dynamique bien propre. C’est justement là un des gros problèmes du long-métrage qui souffre d’être trop souvent orienté et qui tente de jouer sur le pathos en accumulant certaines scènes explicites : une petite fille blanche joue avec une petite fille noire qu’elle tient en laisse ; un esclave enchaîné refuse de manger et son maître lui casse les dents au burin pour le nourrir avec un entonnoir ; un invité exige d’avoir des relations intimes avec la femme d’un des esclaves de son hôte, etc.

À cela s’ajoute un montage pas toujours subtil dans lequel le réalisateur recourt aux flashbacks ou alterne les séquences montrant la vie de famille heureuse de Nat Turner en regard des horreurs que subissent les esclaves, afin d’insister sur les motivations du futur leader de la révolte.

D’un point de vue historique maintenant, Nate Parker élude totalement certains points de la vie de Turner, comme la conviction qu’avait celui-ci d’être un élu de Dieu et ses nombreuses visions. Lorsque le héros devient prêcheur, le montage donne l’impression qu’il assume ce poste parce qu’il est le seul à savoir lire dans sa communauté et est donc tout disposé à assumer ce rôle. Ensuite, le film choisit de présenter la révolte de Southampton comme une sorte de hasard, un éclatement non préparé, alors qu’on sait qu’à l’origine celle-ci devait avoir lieu le 4 juillet, jour de la fête nationale américaine, mais fut reportée car Nat Turner est tombé malade. En somme, le réalisateur nous offre une vision très manichéenne des choses, dans laquelle les esclaves subissent l’opprobre durant des années sans sourciller avant de se décider à attaquer et dans laquelle, son héros n’a rien d’un illuminé persuadé d’être le bras vengeur du Seigneur.

Cette orientation du récit alourdit le film qui ne parvient alors pas à se hisser aux côtés des monuments du genre. Le sujet est trop sensible pour que le réalisateur puisse se permettre de chercher à orienter l’histoire à sa manière et c’est pourtant ce que fait Nate Parker durant deux heures.

Néanmoins, quelques qualités ressortent de ce Birth of a Nation. La bande son d’abord, nourrie de quelques somptueux Negro Spirituals comme Swing Low, Sweet Chariot ou You Got a Right to the Tree of Life, ponctués vers la fin par l’interprétation de Nina Simone du superbe Strange Fruit. Interprétation nourrie de bouleversantes images – l’une des plus belles séquences du film, comme si le réalisateur avait cherché dès le début à en venir à cet instant.

On trouve encore une photographie assez soignée ponctuée par quelques très belles images, comme un épis de maïs d’où jaillissent des litres de sang, un papillon battant des ailes sur la poitrine immobile d’un enfant ou encore deux chandelles qui se consument l’une contre l’autre face au premier baiser de deux amants.

Concernant les acteurs, les rôles principaux s’en sortent bien, principalement Armie Hammer dans le rôle du maître de Nat Turner qui semble vraiment bien tenir son personnage. On appréciera aussi la présence au casting de l’excellent Jackie Earle Haley dans le rôle d’un détestable chasseur d’esclaves, malgré sa faible présence à l’écran. Quant à Nate Parker, son interprétation est juste, bien qu’orientée par sa conception toute personnelle du personnage.

En fin de compte, bien qu’il ait le mérite d’exposer au public cet épisode important de l’histoire américaine et dispose de certaines qualités, le gros problème de The Birth of a Nation est son manque d’objectivité et la volonté du réalisateur d’orienter le récit sans toujours tenir compte de la réalité de certains faits, cherchant impérativement à faire de son héros un Moïse ou une sorte de Tom Joad du peuple noir.

Alexandre Alvarez
A propos Alexandre Alvarez 155 Articles
Journaliste du Suricate Magazine