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    TEFAF : foire d’art et d’antiquités de première classe

    La 39e édition de la TEFAF, la plus grande et la plus prestigieuse foire internationale d’art et d’antiquités, rassemble à Maastricht 276 marchands (dont 26 Belges) venus de 24 pays des cinq continents. Ils présentent des pièces couvrant 7.000 ans d’histoire, de l’antiquité à nos jours. Ce rendez-vous incontournable des amateurs pourrait se trouver à un moment charnière de son histoire du fait de l’évolution du marché de l’art et du comportement changeant des collectionneurs.

    Vous êtes perdus à la Brafa ? Oubliez la TEFAF. Les dimensions, impressionnantes, ne sont pas les mêmes et l’offre se situe plutôt dans le (très) haut de gamme. Outre les traditionnels espaces consacrés aux tableaux de maîtres anciens, aux antiquités et aux objets classiques qui occupent environ la moitié de la foire, les visiteurs peuvent également découvrir de l’art moderne et contemporain, de la photographie, des bijoux, du design du XXe siècle et des œuvres sur papier.

    Le marché de l’art a évolué durant les quatre dernières décennies. Les maîtres anciens européens (œuvres créées entre 1300 et 1850), la spécialité phare de la foire, ont perdu de l’intérêt auprès des collectionneurs fortunés. En 2024, selon un rapport récent de Art Basel et UBS, seuls 3% des marchands dans le monde étaient spécialisés en maîtres anciens contre 65% qui négocient l’art contemporain et d’après-guerre. Cette année, la TEFAF accueille 67 marchands d’art moderne et contemporain alors qu’ils ne sont que 56 à exposer des maîtres anciens et des peintures du XIXe siècle.

    Mais la situation est loin d’être désespérée et les organisateurs de la TEFAF affirment leur volonté d’en conserver le caractère intemporel et pertinent plutôt que de faire dans la nouveauté. Et le marché semble leur donner raison. Après deux années de marasme pendant lesquelles les enchères pour des œuvres du XXIe siècle ont chuté, certains collectionneurs d’art contemporain se sont tournés vers le passé pour retrouver des valeurs d’investissement. La saison des ventes de maîtres anciens, en février dernier à New York, a réalisé une récolte de quelques 200 millions de dollars avec des records pour des dessins de Michel-Ange et Rembrandt et une peinture de Artemisia Gentileschi.

    On assiste également à un changement générationnel. Il y a quarante ans, le Vase avec quinze tournesols de Vincent van Gogh établissait un record mondial en étant vendu pour près de 40 millions de dollars chez Christie’s à Londres, devenant à l’époque (il a été largement supplanté depuis) le tableau le plus cher jamais vendu. Cet événement a marqué le moment de la montée en puissance des œuvres modernes et d’après-guerre, suivies de près par l’art contemporain. Seules les vedettes anciennes comme le Titien, Rubens ou de Vinci gardaient l’attention des collectionneurs privés érudits et des institutions pour boucher les trous dans les collections. Cette crise semblait avant tout être une crise d’approvisionnement, les meilleures œuvres des meilleurs artistes étant déjà dans les musées.

    Ces dernières années, une nouvelle génération de collectionneurs, libérée des entraves de la tradition, a émergé avec des critères différents. Ils ne pensent plus en termes de genre ou d’école mais en termes d’image cherchant l’impact visuel. Ils sont moins enclins à aligner trois ou quatre œuvres comme c’était la tradition avec les maîtres anciens, préférant mettre juste en valeur une œuvre de prix. La génération qui cherchait à compléter sa collection laisse place progressivement à des acheteurs plus jeunes qui achètent une ou deux pièces qu’ils mêlent à des œuvres contemporaines voire à de l’art indigène. Cette évolution est visible chez les exposants qui n’hésitent plus à faire se côtoyer maîtres anciens et œuvres contemporaines dans leur stand.

    Des musées et institutions sont également présents à la foire, à la mezzanine qui leur est réservée. Le Prince Claus Fund, qui soutient et accompagne des artistes qui travaillent sous pression, y côtoie The Art Loss Register, banque de données privée d’art et d’antiquités volées. Le Kunsthaus de Zurich y expose une collection très intéressante d’œuvres d’Alberto Giacometti tandis que la Fondation Roi Baudouin y présente notamment une très belle œuvre de Pol Bury.

    Mais les musées et institutions constituent également une part non négligeable du public de l’événement. C’est l’occasion pour eux d’acquérir des pièces d’importance et pour les marchands de négocier ces pièces en direct avec leurs responsables. Et les premiers chiffres de 2026 montrent l’importance croissante du rendez-vous : la représentation des musées et des institutions a progressé de plus de 10 %, avec 450 institutions présentes, représentées par un ensemble de directeurs, conservateurs et groupes de mécènes. Ils traduisent la confiance durable des collectionneurs et des institutions envers les œuvres de qualité muséale, ainsi que le rôle de la TEFAF comme point de rencontre du marché international de l’art.

    Confort

    Comme chaque année depuis la création de la The European Fine Art Foundation (TEFAF), en 1988, les visiteurs sont accueillis par un montage de fleurs hollandaises dans le foyer. Une fois entré, les allées succèdent aux allées, lorsqu’on arrive au bout de l’une d’elle, une autre apparaît, puis une autre. Deux grands axes perpendiculaires ont été baptisés Fifth Avenue et Champs Elysées, ce dernier passant par la Place de la Concorde, tandis que sont indiqués les quartiers maîtres anciens, antiquités, art moderne et contemporain, art d’Afrique et d’Océanie, design, … Cela aide un peu pour (re)trouver son chemin.

    Dans les allées, différents bars à huîtres, italien, à croquettes, à pâtes ou à sushis (où l’on se sert parmi les plats qui défilent sur un tapis roulant) permettent de se sustenter. Il y a également deux restaurants un peu plus en retrait : un établissement qui revendique une étoile au Michelin et un self-service qui propose une carte plus basique, même si les prix n’ont rien à voir avec ce type de restaurants habituels (genre 8,25€ le sandwich au fromage).

    Ça et là, on trouve bien sûr des bars à champagne, mais également des bars itinérants, petits frigos sur roulettes qui déambulent dans les allées poussés par un barman ou une barwoman. Des bancs confortables et des tables hautes sont disséminés dans toutes les allées pour permettre aux visiteurs de faire une pause souvent bien méritée. Ils sont souvent flanqués de fontaines à eau mises gracieusement à disposition du public.

    Là où certains exposants se limitent à poser une moquette, parfois très épaisse, sur le plancher de leur stand, d’autres construisent de véritables décors pour mettre en valeur les objets qu’ils proposent. Ainsi la Galerie Léage spécialisée en Meubles et objets d’art du XVIIIe siècle a reconstitué un intérieur avec des murs surmontés d’arche à l’intérieur du stand 122. De même, la Galerie Steinitz (stand 212) qui négocie sculptures, mobiliers et œuvres d’art du XVI au XIXe siècle a également reconstitué un intérieur richement décoré de statues, bustes, lustres, vases, vasques et dorures à foison.

    Des pièces de qualité muséale

    Impossible de détailler ici tout ce qu’il y a à voir (comptez deux jours pour une visite physique « convenable » de cette foire hors normes). Quelques exposants ont fait le choix d’une thématique pour sélectionner les pièces exposées. James Butterwick (stand 611) expose ainsi 100 œuvres sur papier signées Dmitry Lebedev (1899-1922), un jeune artiste dont l’œuvre a émergé du tumulte spirituel et émotionnel d’Odessa à l’époque révolutionnaire. Profondément influencé par l’héritage du symbolisme européen, il créa des images envoûtantes et introspectives, empreintes de foi, de mythe, de solitude et de fragilité existentielle.

    Pour sa première participation à la TEFAF, Van Herck – Eykelberg Gallery consacre son stand de la section Showcase à un dialogue Ensor-Spilliaert. Les deux maîtres d’Ostende, deux figures majeures de la modernité belge, se chevauchent historiquement mais révèlent la réalité et l’intériorité de manière profondément différente. Ensor, avec son usage exubérant de la couleur et ses mises en scène d’objets ludiques, presque théâtrales. Spilliaert, avec ses portraits psychologiques sombres et introspectifs, où le silence et la tension existentielle occupent une place centrale, à l’image de La Dame au Pince-Nez, portrait insolite au regard hypnotique.

    Léon Spilliaert, "Dame au pince-nez"
    Léon Spilliaert, « Dame au pince-nez », Encre de Chine, pinceau, aquarelle, crayon de couleur sur papier, 1907, 99 x 73.5 cm, présenté par Van Herck – Eykelberg Gallery.

    Parmi les œuvres remarquables exposées, et mises à la vente, épinglons le Retour de la fuite en Égypte de Jacob Jordaens (vers 1613), présenté par Pelgrims de Bigard (stand 375). Une des trois versions réalisées par l’artiste figure parmi les pièces volées par les nazis en 1940 dans le château du résistant Joseph Scheppers de Bergstein. Elle a refait surface en 2022 dans une cave en Ardèche et a été restituée aux héritiers mais les cousins étant trop nombreux, ils ont décidé de le vendre. Ce panneau offre un éclairage précieux sur la production de jeunesse du maître anversois.

    Jacob Jordaens, "Retour de la fuite en Égypte"
    Jacob Jordaens, « Retour de la fuite en Égypte », huile sur toile, vers 1613, 63,5 x 50,5 cm, présenté par Pelgrims de Bigard (stand 375).

    Au rayon bijouterie très fréquenté par les dames (c’est un constat, pas un cliché), Margot McKinney (stand 145) présente une de ses créations. Le collier Bloem, comme fleur en néerlandais, huit tourmalines exceptionnelles, dont un élément central de 65,85ct, et vingt-sept grandes perles baroques australiennes de la mer du Sud, mesurant de 15 à 20mm, avec une perle rare de 21×32mm placée sous la tourmaline centrale. Diamants blancs et bruns, saphirs roses, bleus et violets, tourmalines roses, améthystes et rubellites viennent encore enrichir le bijou.

    Margot McKinney, "Collier Bloem"
    Margot McKinney, « Collier Bloem », Tourmalines (240,56 carats), perles baroques des mers du Sud australiennes, diamants blancs, diamants bruns, saphirs bleus, saphirs roses, saphirs violets, tourmalines roses, améthystes, rubellites, or jaune 18 carats, 2024, 28,3cm x 18cm, présenté par Margot McKinney.

    Les Gentileschi, père et fille, sont également bien présents à la foire. Le père Orazio voit son Saint Jérôme pénitent (1610) présenté par Trinity Fine Arts (stand 361). Ce remarquable exemple du réalisme en peinture à l’aube du XVIIe siècle est proposé à la vente, et déjà réservé, pour un montant à 7 chiffres selon l’exposant. La fille Artemisia, dont un Self-Portrait as Saint Catherine of Alexandria a atteint un record personnel (5,6 millions de dollars) chez Christie’s New York en février dernier, est présentée ici par Lullo Pampidoulides (stand 310) avec « Penitent Magdalene » (vers 1620–1622). Cette peinture raffinée à l’huile sur cuivre représente Marie-Madeleine dans un moment de contemplation et reflète l’intensité émotionnelle et les effets dramatiques de lumière caractéristiques de la peinture baroque. Détail amusant, la Galerie Robilant + Voena (stand 350) présente une autre version du même tableau par la même artiste. L’une a été peinte lors de son séjour à Rome, l’autre réalisée plus tard à Naples, à la demande du duc d’Alcalá et provient de la cathédrale de Séville. Artemisia Gentileschi est également présentée chez Jean-François Heim (stand 368) avec un Self Portrait of the Artist as Cleopatra (c. 1620).

    Artemisia Gentileschi, "Penitent Magdalene"
    Artemisia Gentileschi, « Penitent Magdalene », huile sur cuivre, ca. 1620–1622, 49 x 40 cm, présenté par Lullo Pampidoulides.

    Le Kunstkammer Georg Laue (stand 204) présente l’exposition temporaire « La Beauté de l’Humanité. La cire, de la Kunstkammer de la Renaissance au Panopticon moderne ». L’exposition et la nouvelle publication qui l’accompagne présentent plus de trente sculptures en cire des XVIe-XIXe siècles, créées par des artistes de renom. La cire a été prisée par de nombreux artistes depuis la Renaissance en raison de sa malléabilité et de sa capacité à imiter la peau et les matériaux précieux. La sculpture en cire jouait ainsi un rôle crucial dans les cabinets de curiosités (Kunstkammer) constitués par les princes, les aristocrates et les patriciens. Du fait de leur fragilité, peu de sculptures et de reliefs en cire ont survécu, ce qui explique pourquoi les historiens de l’art ont souvent négligé ce matériau, malgré son importance artistique et culturelle.

    L’exposition présente également des sculptures en cire du XIXe siècle, principalement une série de bustes ethnographiques provenant d’une exposition itinérante créée en 1885 et qui a parcouru l’Allemagne jusqu’au milieu du XXe siècle. Ces sculptures représentant des peuples de différents continents, témoignent de la fascination croissante du public pour les diverses représentations de l’humanité et de la virtuosité des sculpteurs de cire travaillant en Allemagne à la fin du XIXe siècle. Malgré la contextualisation pratiquée dans la « Galerie des Peuples » du Panoptique, conforme à la vision européocentriste et colonialiste du monde de l’époque, les bustes de cire représentent bien plus que de simples preuves de la supériorité culturelle et de l’hégémonie politique européennes.

    Buste en cire d'une Japonaise
    Buste en cire d’une Japonaise, extrait du Panopticon de Behrendt, exposé à la Kunstkammer Georg Laue de Munich. Photo credit: Kunstkammer Georg Laue, Munich / London

    Importantes ventes

    La TEFAF 2026 s’annonce d’ores et déjà sous les meilleurs auspices puisque la fréquentation a augmenté de plus de 5 % au cours des deux journées d’ouverture. Malgré un contexte mondial complexe, les retours provenant des journées de préouverture réservées aux collectionneurs indiquent un marché dynamique aux niveaux les plus élevés, les galeries confirmant d’importantes acquisitions dans de multiples catégories dès le début de la foire.

    S’exprimant au nom du comité exécutif, Boris Vervoordt, Président de TEFAF, déclare: « Ce que nous observons cette semaine à Maastricht est un rappel puissant que l’attrait pour les grandes œuvres d’art continue de croître. Les exposants de TEFAF ont réuni une concentration extraordinaire de qualité et d’expertise, et les collectionneurs ont répondu immédiatement : les acquisitions réalisées dès les premiers jours confirment que, même en période d’incertitude, les collectionneurs demeurent profondément engagés dans l’acquisition d’œuvres véritablement exceptionnelles. »

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