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    Un second mandat pour Pierre Thys au Théâtre National

    Issu du monde la danse, mais pas seulement, Pierre Thys a été nommé directeur général et artistique du Théâtre National en 2021. Le conseil d’administration de l’institution phare de la Communauté française lui renouvelle sa confiance et le reconduit dans ses fonctions pour la période 2026-2031. 

    Pierre Thys travaille depuis plus de vingt ans dans le secteur culturel et artistique belge et international. Il a notamment collaboré avec Charleroi danse, sous la direction de Frédéric Flamand, puis avec le Ballet de Marseille, avant de devenir programmateur danse au Théâtre de Liège en 2012 et directeur adjoint de cette institution en 2018.

    Nommé à la tête du Théâtre National en mai 2021, il succède à Fabrice Murgia. Son premier mandat a déplacé le centre de gravité du Théâtre National d’une institution principalement identifiée au théâtre, vers une maison de création plus interdisciplinaire, corporelle, inclusive et attentive au renouvellement des publics, tout en maintenant le soutien aux artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles.


    Quels sont les temps forts de votre nouveau mandat ? 

    Mon nouveau mandat s’inscrit dans une certaine continuité par rapport aux cinq premières années. Dans les grands axes, je vais continuer à faire en sorte que le public soit déstabilisé, enthousiasmé, mais assumer aussi que parfois il s’ennuie, en étant convaincu qu’au final, toutes et tous sont quand même très contents d’éprouver et d’expérimenter le programme du Théâtre National. C’est une expérience à vivre et que les gens vivent pleinement et ça c’est réjouissant. 

    Je le dis parce que, 25-26, c’est le plus beau taux de fréquentation, sur les 5 ans, puisqu’on a atteint les 91% d’occupation. Avec plus de 80% de tickets payants donc c’est plutôt un beau succès public. 

    Et qui ne payent pas ? 

    La presse, les collègues programmateurs, programmatrices et puis oui, nos tutelles subventionnantes. Et puis quelques concours médias et puis quelques gratuités aussi qu’on propose face à des publics qui sont plutôt extrêmement précarisés et à qui même si tu demandes 5 euros c’est trop. Donc on est attentif. Je me rends compte que les tarifs les plus bas sont souvent plus bas que le « pay what you can ». Nous, on ne le fait pas. Et on s’arrange plutôt bien comme ça. Et ça nous permet vraiment aussi de faire des efforts là où il faut en faire. En termes d’accessibilité. 

    Concernant les axes de programmation : du théâtre, toujours du théâtre. Contrairement parfois à ce qu’on entend, il y a toujours du théâtre au Théâtre National, puisque c’est plus ou moins 70-75% de la programmation. Deux formes de théâtre, sans être non plus complètement restrictifs, le théâtre de répertoire, il existe au théâtre national et les gens le savent peu en fait. Cette saison 26-27, on a quand même deux Shakespeare, un Feydeau. Et aussi bien sûr des écritures de plateau riches et variées, c’est important. Après le répertoire, évidemment, chacun a sa spécialité. Chez mon collègue du Parc, on est plutôt dans les formes qui sont plus traditionnelles. Nous, on est sur du répertoire certes revisité, mais qui reste du répertoire, le texte est le texte. La danse, qui est quand même importante, quoique entre 15 et 20% de la programmation par saison, ce qui n’est pas immense non plus. 

    15 et 20% ? la danse… vous l’avez cité comme un axe aussi important. 

    Oui, tout à fait. Mais en termes de pourcentage de programmation, ce n’est pas l’essentiel de la programmation. Contrairement à ce que les gens disent. 

    Vous voudriez en faire plus ? 

    ça dépend des saisons. Mais je pense qu’on évolue tous dans ce sens. Le Vilar en fait beaucoup plus qu’avant. Si tu regardes le Festival d’Avignon qui est un festival de théâtre a priori dans son histoire , je crois que la dernière édition, la danse représentait 35% de la programmation. Je pense qu’on est sur cette courbe évolutive-là aussi, au-delà du fait que moi, je viens plutôt de ce secteur-là. Il y a des références aussi, Ayelen Parolin, Teresa De Keersmaeker. 

    Il est difficile d’avoir Anne Teresa De Keersmaeker ? 

    Non, parce que c’est son plateau préféré à Bruxelles, elle ne voudrait plus que danser ici. Je crois que ça va même au-delà de mes goûts. Je pense que le grand plateau du Théâtre National est le plus beau. Mais ce n’est pas moi qui le dis, c’est William Forsythe qui a dit ça. Quand il est venu jouer ici Impressing de Czar avec le Ballet des Flandres, il a dit que c’était le plus beau plateau d’Europe occidentale pour la danse. Je pense qu’il a raison et Anne Teresa le redit. Donc ce serait trop bête de ne pas l’utiliser.

    Par rapport à la danse, quand je suis arrivé à la tête de cette maison, il y avait clairement un slot à prendre sur la place de Bruxelles-Capitale, qui est cette espèce de forme qui sont ces grands ballets contemporains, mais qu’on ne voyait plus. Parce que mon collègue Peter de Caluwe à La Monnaie, avec le Covid, avait pris un retard monstrueux dans les productions d’opéra, donc il n’avait plus trop d’espace pour la danse sur son plateau. Le Kaaitheater étant encore fermé pour travaux, il y a vraiment une place incroyable à prendre. Et je l’ai prise, et c’est pour ça que ça a marché. 

    Les grands spectacles de danse sur le grand plateau du National sont les spectacles qui sont les premiers complets. Après, on joue moins qu’au théâtre. Mais quand Ayelen joue, par exemple, à l’exception d’Irresistible Revolution sur le grand plateau où on a fait cinq dates, elle fait deux semaines au studio. Je pense qu’on est quasi les seuls à faire autant de représentations sur Bruxelles en danse. 

    Aussi intéressant sur l’évolution d’une programmation, 26-27 c’est 48% de projets qui sont portés par des femmes, 36% par des hommes et 16% par des collectifs donc mixtes. Donc on renverse un peu la balance. Et avec des projets qui sont des projets de femmes au grand plateau. Il y a moyen d’en faire. 

    Anne-Cécile Vandalem, Marie-Aurore d’Awans et Eline Schumacher. Trois artistes Fédération Wallonie Bruxelles qui ont le grand plateau et qui montent des productions de théâtre. Marie-Aurore c’est une création du Vilar mais qui viendra ici. Anne Teresa De Kersmaeker. Les femmes occupent le grand plateau. Elles sont majoritaires en porteuses de projets dans la saison 26-27 et elles occupent le grand plateau. 

    C’est une volonté ? 

    En arrivant, c’était une volonté de changer la courbe et on se rend compte, avec Valérie Martino qui programme à mes côtés, qu’en fait on calcule après. Donc, tout d’un coup on se dit qu’il faut qu’on fasse attention à la parité et c’est après coup qu’on se rend compte que naturellement ça vient. Et c’est là je pense où il y a progrès. 

    Toujours sur ces grands axes du projet, la visibilité et le soutien aux artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles. C’est plus de 70% de la programmation et du budget artistique qui leur sont consacrés. Avec des accueils mais aussi avec des productions déléguées qui tournent à l’échelle de la Fédération mais aussi à l’international. Et puis le pendant international de la programmation, auquel je tiens profondément, à l’heure de l’isolationnisme et de la xénophobie ambiante, de pouvoir permettre au public de la Fédération de découvrir aussi d’autres territoires de création. Et donc nous écarter un petit peu de l’eurocentrisme de nos programmations. 

    Sans stigmatisme ou choix exacerbés, nous avons orienté ou, en tout cas, délimité les autres territoires de création que nous avions envie de mettre en exergue. Nous allons travailler majoritairement avec des artistes du continent africain et du Moyen-Orient, même si le terme n’est plus très à la mode, les pays du Levant. Avec un regard sur le Rwanda en 26-27, mais par le prisme de la question du génocide, le Gahugu Gato (petit pays) La situation géopolitique dans la région des Grands Lacs est très compliquée. Mais je pense que cette question du génocide est tristement universelle puisqu’on dit « plus jamais ça » et on se rend compte que ça se reproduit. Il y en a un qui est en cours aujourd’hui à Gaza et le Rwanda, ça fait 33 ans. Donc je pense que c’est quand même important de marquer le coup. 

    Ce qui m’a particulièrement intéressé dans le projet qu’on accueille, c’est que, quand je dis « autre territoire de création », c’est que les artistes qui viennent et qui seront présentés sur les plateaux du National sont des artistes qui vivent et travaillent sur le continent africain. Donc ce ne sont pas des artistes de la diaspora. Qu’on invite aussi par ailleurs. Ça veut dire qu’ils nous amènent à notre théâtre. Et là le spectacle, c’est ça qui est très original, c’est Le petit pays en kinyarwanda (langue nationale du Rwanda, NDLR) de Gaël Faye, mis en scène par deux personnes, Dida Nibagwire,une metteuse en scène rwandaise, qui vit à Kigali, et Frédéric Fisbach qui a été un grand metteur en scène français qui a été associé au Festival d’Avignon du temps de Vincent Baudriller et Hortense Archambault,  

    Et c’est vrai qu’on a l’habitude à Bruxelles de voir des spectacles qui sont joués dans une multitude de langues, avec le Kunstenfestivaldesarts, en japonais, en sud-coréen, en chinois, en thaïlandais. Par contre, ces langues-là, on ne les voit pas sur nos plateaux. Alors qu’on a une communauté importante sur la place de Bruxelles Capitale et ailleurs en Fédération, même à l’échelle de la Belgique. Donc, c’est quand même un bel événement. 

    Toujours par rapport à cet axe des autres territoires de création, en 27-28 on reste sur le continent africain, mais on se rapproche du Moyen-Orient, puisqu’on va travailler sur l’Égypte, avec Ahmed El Attar qui sera au Festival d’Avignon avec Salma Mon Amour. Grand metteur en scène égyptien qu’on a vu il y a très longtemps à Beaux-Arts mais qu’on n’a plus du tout vu en Belgique. Il avait fait un très beau Mama en 2018 au Festival d’Avignon. C’est très étrange, on est profondément en théâtre, ce sont des spectacles qui sont joués en arabe et on est à la fois éminemment dans la création contemporaine égyptienne. Et en même temps on est aussi très proche d’une forme de théâtre de boulevard qui m’amuse beaucoup. 

    Super projet donc avec Ahmed El Attar sur 26 27 et ce qu’on fait aussi c’est qu’on demande aux artistes qu’on invite de nous ouvrir sur d’autres fenêtres artistiques du pays ça c’est en construction avec Ahmed et avec Didacienne pour le Rwanda. La saison 28-29 tournera plutôt autour du Congo avec notamment Michael Disanka et Christiana Tabaro qui sont des artistes d’une ville qui s’appelle Mbanza-Ngungu, à moins de 100 km de Kinshasa, où ils sont en train d’essayer de mettre sur pied un centre de théâtre. On a vu Michael Disanka déjà ici au Théâtre National la saison dernière dans Géométrie de Vies et c’est lui qui a créé Je suis l’acteur de la poésie de ma mère au KVS dans le cadre du KunstenFestivalDesArts. C’est hyper singulier. Et puis 29-30, à priori, on sera plutôt sur la Tunisie avec Selma et Sofiane Ouissi qui sont les artistes qui co-dirigent le festival Dream City à Tunis. 

    Et ce sont tous des échanges aussi ? Ce n’est pas juste programmer ? 

    Non, l’objectif de travailler avec ces territoires-là, c’est d’arriver à travailler en toute réciprocité. Donc, c’est voir à quel endroit nous, on peut aussi être présent sur le territoire là-bas, sans regard surplombant du formateur blanc qui vient donner la bonne leçon. Pas du tout, on sera à d’autres endroits, on répond à leurs demandes. On a déjà initié au Rwanda, on avait une demande très claire de Dorcy Rugamba pour sa triennale. Il m’a demandé très rapidement de pouvoir profiter de matériaux techniques qui seraient obsolètes chez nous. L’Afrique n’est pas la poubelle de l’Europe, c’est ce que je me suis posé comme question d’abord. Il m’a dit : « si tu ne me donnes pas ça, moi je n’avance pas. Donc oui, le matériel que vous n’utilisez plus pour des raisons écologiques, mais nous on n’a rien. Donc oui, les projecteurs du théâtre national m’intéressent. » Donc là on a livré un gros pack lumière à la triennale de Kigali. 

    Et quand vous faites cela, vous assumez tous les coûts ? 

    En partie, c’est plutôt un partage de coûts. On a travaillé avec Dorcy et avec le ministère de la Culture là-bas qui a pu financer une partie, nous une autre. Après nous, notre participation c’est plutôt le don. L’objectif c’est aussi de travailler en réciprocité, sans regard surplombant évidemment sur les questions artistiques et culturelles, voire de formation qu’on pourrait développer avec ces pays et ces artistes partenaires. 

    Et c’est le début d’un projet de collaboration à plus long terme ? 

    Le Rwanda, ça a été un peu ça. On a initié la collaboration en me déplaçant sur la triennale, en proposant ce don de matériel. L’objectif, c’est qu’on puisse donner de la visibilité à leurs artistes. Après, ça se construit petit à petit. Là, avec Ahmed El Attar, il dirige aussi le festival D-Caf (Downtown Contemporary Arts Festival) au Caire. Et lui il voudrait, mais c’est pas du tout encore confirmé, mais il voudrait qu’on puisse remonter en arabe, Je crois que Dehors c’est le printemps, de Gaia Saitta. Donc ça veut dire qu’on remonterait avec elle le spectacle pour une comédienne égyptienne. 

    C’est splendide comme projet et c’est difficile à défendre ici ? 

    Non, ça c’est un accord que nous allons développer avec lui. Après, ce n’est pas un projet qui sera spécialement joué ici. C’est pour le faire là-bas. L’idée c’est de pouvoir représenter Je crois que dehors c’est le printemps remontée par Gaïa avec le soutien du Théâtre National, avec une comédienne arabe. On l’a fait en Suède. Elle a remonté la pièce en suédois avec une comédienne suédoise qui a tourné partout en Suède. On voudrait faire la même chose Au D-Caf, donc ça veut dire au Caire et à Alexandrie. La réciprocité, elle est à cet endroit-là. C’est plutôt un projet qui serait joué là-bas. On ne l’amènerait pas ici. 

    Il y a aussi les festivals.

    La saison continue à être marquée des temps forts avec, on va dire, trois festivals, je mets l’Urban Dance Caravan et Detours Festival à part mais qui va encore ouvrir cette saison-ci un peu plus tard puisqu’Anne-Cécile Vandalem est sur le grand plateau donc on ne peut pas vraiment en faire l’ouverture de saison, on le reporte au 24 octobre. 

    Le premier, et ça c’est aussi une manière de dynamiser un écosystème, de travailler en collaboration, le festival Scènes Nouvelles devient Crush. Crush est en fait Ici Bruxelles et Scènes Nouvelles fédérés. On s’est rendu compte qu’à un moment, à l’automne, il y avait une festivalite aiguë qui n’était pas intéressante pour les publics, ni pour l’opérateur, ni pour les artistes. Et donc on a souhaité se fédérer avec le Rideau, Les Tanneurs et le Varia. A quatre donc pour créer un festival qui continuera à donner de la visibilité à des projets coups de cœur de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Des projets qui ont été joués, créés, qu’on a beaucoup aimés, mais qu’on n’a pas beaucoup vus. Que la presse et les programmateurs n’ont pas beaucoup vus. C’est un festival qui est à la fois dédié au public bruxellois, évidemment, mais c’est aussi un festival où on va convoquer des professionnels internationaux pour essayer de redonner une nouvelle vie en diffusion au projet. Ce qui n’empêche pas non plus qu’au cours de certaines éditions, il y ait des créations qui soient présentées. Mais ce n’est pas l’objectif, ce n’est pas un festival de création, c’est d’abord un festival coup de cœur. 

    Et alors là où ça change par rapport à ces nouvelles, c’est que même si l’hybridation reste aussi un des grands axes de mon projet, c’est que les hybridations restent quand même un axe fort dans les esthétiques de programmation. Mais là, sur le festival Crush, on va plutôt se réorienter vers la matière théâtre. Chacun à son endroit. Donc moi je serai sur des formes théâtrales plus hybrides que celles que présentera peut-être le Varia. Quoique le Varia est aussi fort sur l’hybridation depuis l’arrivée de Coline Struyf, mais peut-être plus que le Rideau. Par contre, sur les éditions à venir, on sera plutôt sur des projets théâtre et ou performances théâtrales. C’est un festival qui aura lieu tous les deux ans au mois de décembre. 

    Deuxième festival qui reste annuel, c’est le festival à la scène comme à la ville. Il est porté pleinement par le service des relations avec le public et qui est, dit rapidement, le rendu de tous les ateliers dispensés par les artistes professionnels du théâtre national en milieu associatif et en milieu scolaire. Il s’agit d’engager une nouvelle relation au public. Aujourd’hui c’est très important. On se questionne beaucoup sur notre pouvoir d’agir. Je pense que c’est à cet endroit-là qu’on peut agir. Alors on ne va pas changer la couleur du monde nous tout seuls mais je pense qu’on peut initier énormément de choses. Et en travaillant sur la forme du théâtre participatif, je pense que c’est un endroit où tout d’un coup on peut avoir un impact, qui est celui de l’émancipation, mais qui pourrait être aussi celui du politique. Ce sont des projets qui ont un potentiel artistique très élevé, Donc on n’est pas du tout, sans mépris aucun, sur des projets socioculturels ou d’éducation permanente, pas du tout. Il y a quand même une exigence artistique qui est engagée dans le processus. C’est un festival qui aura lieu tous les ans au mois d’avril. 

    Et puis on continue les MAD, donc les Mots à défendre, festival dédié à l’engagement et au pouvoir des mots, l’art du dire, du raconter, du traduire, dans des formes totalement hybrides. Ça peut aller de la lecture au spectacle de théâtre, en passant par la performance, la conférence, pourquoi pas le cinéma, l’espace public. C’est un festival qu’on co-curate avec Joël Sambi, qui reste autrice associée sur le deuxième mandat. 

    Voilà pour les temps forts je pense qu’on peut basculer sur le nouveau pôle d’artistes associés qui va être aussi un des grands axes du projet. C’est un parcours de fidélité, d’accompagnement profond des artistes qu’on a choisi pour les questions de décélération. C’est 5 ans d’accompagnement en production, en coproduction en fonction du statut de chacun d’entre eux. Ayelen Parolin, elle se produit elle-même, on la coproduit, par contre on lui donne les espaces et l’accompagnement nécessaire ici. Donc on va en garder deux du premier mandat. 

    Je précise tout de suite que les artistes associés du premier mandat restent des artistes qui seront compagnons de route du Théâtre National sur les 5 ans à venir. On ne les jette pas d’emblée parce qu’ils ne sont plus dans le pot. Les artistes qu’on va garder, ce sont Ayelen Parolin et Joël Sambi. 

    Il y a un endroit dans votre dossier où vous dites une semi-étrangère. En parlant d’artiste. 

    C’est Rebecca Chaillon. Elle n’est pas semi-étrangère, mais semi-associée, parce que c’est une artiste qui ne réside pas. Une artiste, en tout cas, qui ne réside pas à Bruxelles parce qu’elle travaille à Paris. Donc, ces sont des gens avec qui nous avons une relation privilégiée, mais qui n’est pas aussi déployée que celle qu’on va avoir avec Ayelen ou avec Joël. 

    Vous ne laissez pas partir Ayelen Parolin. 

    Exactement, on ne laisse pas partir Ayelen Parolin. J’avoue que c’est aussi quelqu’un qui m’a accompagné sur tout mon parcours et ma carrière, donc depuis près de 30 ans. Du temps où j’ai commencé à Charleroi Danse, même quand je suis passé au Ballet de Marseille, elle a fini par venir créer au Ballet de Marseille. Puis quand je suis arrivé à Liège, je l’ai prise dans les artistes associés du théâtre de Liège. Ce qui est surtout intéressant avec Ayelen ici au Théâtre National, c’est qu’elle a une danse qui est polymorphe et éminemment théâtrale. Et qui a trouvé un nouveau public au Théâtre National qui est le public de théâtreux qui a priori n’était peut-être pas très familier de la danse. Même s’il faut reconnaître que Michèle Noiret a aussi occupé une place importante pendant le mandat de Jean-Louis Colinet. Et donc Ayelen c’est quelque chose de l’ordre de l’accompagnement qui est indéniable et qu’on va signifier davantage. 

    Concernant Joëlle Sambi, je pense qu’il est important aujourd’hui de proposer au public d’autres profils d’artistes que ceux nécessairement issu du sérail, qui sortent des écoles d’art, etc. Elle m’intéresse parce qu’elle nous permet de déconstruire, voire de coloniser cette vieille maison de 80 ans. Et c’est elle qui nous fait aussi avancer, c’est pas que la programmation. Et que, je pense que le meilleur exemple c’est la manière dont les MAD ont déconstruit un peu le public de la maison, mais même aussi les axes de programmation. On est face à des formes assez hybrides, singulières, qu’on voyait très peu ici. 

    En théâtre, on fait rentrer Justine Lequette, qui a déjà une histoire avec le théâtre national, puisque qu’elle a créé ici en 2018, J’abandonne une partie de moi que j’adapte à partir du documentaire Chronique d’un été de Jean Rouch et Edgar Morin. C’est aussi quelqu’un dont le travail m’intéresse particulièrement. Il y a eu l’histoire de J’abandonne une partie de moi, créée ici, mais qu’on avait fait venir à Liège. Et puis il y a la création d’En une nuit, qu’elle avait monté au Vilar, et qui ensuite avait ouvert une saison ici. Super projet autour de Pasolini. C’est Yannick Mancel qui est un ancien dramaturge du National qui disait qu’elle s’investissait profondément dans un travail de troupe. C’est vrai, même si elle est porteuse de projet elle aime l’écriture au collectif. 

    La saison prochaine en 26-27, je fais une petite digression, on invite Guy Cassiers, le grand metteur en scène flamand, l’artiste du Toneelhuis qui a aujourd’hui quitté l’institution. Il continue à monter des projets d’opéra aux quatre coins de l’Europe. Là, il vient d’en monter un à l’Opéra de Genève ou à la Comédie Française, pour des pièces plus théâtrales. à 70 ans, il a voulu confronter sa pratique de metteur en scène à une nouvelle génération d’acteuristes et donc il a proposé de travailler sur un protocole de répétition hyper défini, trois semaines et puis il joue. C’est assez court, un projet de théâtre en création c’est en général entre six et huit semaines voire plus pour certains projets. Il va travailler, le hasard fait bien les choses, sur Chronique d’un été de Jean Rouch et Edgard Morin. Il a dit qu’on était entièrement responsable du casting d’acteuristes qu’on lui proposait. On lui a proposé de travailler avec 10 acteuristes du CAS du Centre des Arts Scéniques, donc Fédération Wallonie-Bruxelles. C’est plutôt chouette, un metteur en scène flamand qui travaille avec des comédiens issus de la Fédération. Ça a beaucoup de sens. Donc voilà, on va avoir une relecture de Chroniques d’un été après celle de Justine Lequette en 2018, encore une fois au Théâtre National. Donc Justine pour le théâtre, Ayelen pour la danse, Joëlle Sambi pour ce qui est co-curation des MAD, mais aussi pour ses performances et sa plume. 

    On intègre Gaël Santisteva, C’est le faire-valoir de la question des hybridations dans mon projet. Parce que Gaël vient du cirque. Là, en 26-27, il va travailler sur un spectacle qui s’appelle Talk Show, où il donne la parole, sous forme de témoignages, à d’anciens circassiens. C’est d’une générosité absolue, d’une accessibilité assez désarmante parce que ça plaît à tous les publics. Il nous cueille au niveau de l’émotion à un endroit auquel on ne s’attend pas. C’est très très beau et c’est très drôle et c’est un peu déjanté. Et le cirque n’est jamais très loin avec ses propositions puisque la surprise reste toujours reine dans ses spectacles. Il y a une forme d’hommage qui est faite dans le théâtre. Gaël chante très bien aussi. Il écrit très bien la musique et il chante très bien. S’il fallait vraiment le définir, ce qui n’est pas toujours ce que j’aime faire, mais il est plutôt sur une forme de théâtre musical. 

    On vient de huit artistes et compagnies associées sur le premier mandat. Pour les raisons de la décélération, on passe à cinq. Ce qui nous permet de travailler encore mieux avec eux. La dernière personne, c’est Rebecca Chaillon, qui est l’artiste étrangère complice qui remplace Mohamed El Khatib. Ils sont tout à fait incomparables et on ne va surtout pas les comparer. Elle occupe la place que Mohamed El Khatib a occupée sur le premier mandat avec des projets complètement différents. Et on a notamment contribué de manière assez prégnante à son prochain projet, enfin au projet qui a été créé au Wiener Festwochen de Vienne, qui s’appelle La Parabole du Seum, dont on a réalisé les décors et les costumes. Qu’on a coproduit aussi, un spectacle formidable, et qui a été créé en première sortie internationale après Vienne au Festival d’Avignon, là maintenant entre le 9 et le 12 juillet. Et il sera joué ici en décembre sur le grand plateau du National en co-réalisation avec le Kaai

    Les pays du Levant, moyen-orientaux, sont déjà très présents cette saison-ci, puisque dans le Festival des Libertés, on programme Bissane Al-Charif, qui est une metteuse en scène syro-palestinienne, mais qui vit en France. Et on programme Samar Kokash, qui est une metteuse en scène syrienne, mais qui réside en Belgique aujourd’hui. Et on programme Nassim Suleimanpour, qui est un metteur en scène artiste iranien. Aujourd’hui il réside en Allemagne mais le projet qu’on invite est en fait très significatif de son travail puisque quand Nassim vivait en Iran, il a été contraint et forcé de renoncer à des dates de tournée, donc de présentation de son travail à l’étranger pour des raisons de visa. Et à force d’être confronté à ces problématiques, il a décidé de monter des spectacles qui sont en fait d’une éco-durabilité extraordinaire puisqu’il ne voyage pas. Donc il crée un spectacle dont le protocole est le suivant : il y a un seul technicien qui voyage et il demande au théâtre qui l’accueille de proposer des actrices qui vont jouer le spectacle qu’il a écrit. C’est exactement comme ça qu’il va travailler sur ECHO. Je ne peux rien révéler sur le spectacle parce que sinon la surprise serait morte et c’est dommage. Il nous a demandé de sélectionner, avec le Kaaitheater, 4 artistes francophones et 4 artistes néerlandophones. On va avoir huit représentations dans la petite salle qui seront coordonnées selon le même protocole mais qui seront évidemment différentes parce que tous les soirs on a une actrice ou un acteur différent. C’est un spectacle qui a été joué à Londres, c’est Valérie Martino qui l’a vu à Londres, où là il y a des grandes stars des séries télévisées anglaises, même américaines, où il y a eu Whoopi Goldberg qui a joué, etc. 

    C’est très étrange, quand nous avons commencé à proposer aux artistes belges francophones d’intégrer le projet, je me suis dit, ils vont réfléchir pendant des heures, et en fait Nassim m’a dit, « non, non, tu vas voir. Ils vont dire oui tout de suite ». Et de fait, c’est tellement excitant qu’ils disent oui tout de suite. La première personne que j’ai appelée c’est Sarah Selma Dolorès. On cherchait des personnalités un peu emblématiques, avec des profils un peu plus connus, genre Yoann Blanc. J’ai dit à Sarah Selma : « Écoute, je te présente le truc, je ne peux pas t’en dire grand-chose, juste que tu vas rentrer dans la salle comme le public en ne sachant pas ce qui va t’arriver. » J’ai ajouté : « par contre, on a le temps, prends une semaine pour réfléchir. » Et elle a terminé la conversation en disant : « Pierre, j’ai perdu ma dignité depuis très longtemps, je te dit oui tout de suite. » Et en fait, c’est ce qu’ils ont tous dit. Yoann a éclaté de rire. Il a dit « non, je ne dois pas réfléchir, c’est bon ». Donc, on a pris Yoann Blanc, Sarah Selma Dolorès, l’actrice Myriem Akheddiou et Adrie De Blasi, qui est dragqueen, qui a gagné Drag Race. 

    Et les Flamands ont choisi des personnes qui peuvent parler flamand et anglais. Ce sont Soa Ratsifandrihana, danseuse d’origine malgache, Dena Divah, stand-upeuse d’origine iranienne qui est en fait francophone, mais parfaite bilingue, Maaike Neuville, comédienne et actrice de cinéma et séries télé et Marah Haj, danseuse, actrice et créatrice originaire de la Palestine occupée, actuellement installée à Anvers. 

    Voilà donc Rebecca Chaillon, dernière artiste associée. Évidemment, autrice, metteuse en scène, poétesse, performeuse, qui milite comme elle respire et qui est à l’endroit même où elle engage tous ses spectacles sur la question des mécanismes de pouvoir et de hiérarchie. Et évidemment, elle condamne toutes les discriminations possibles et imaginables. Et dans La Parabole du Seum, elle va travailler sur le démantèlement du monde et son impact sur nos corps et en particulier sur la problématique de l’obésité. C’est son spectacle le plus triste, c’est super beau, c’est super beau mais c’est triste. Et en même temps, c’est tellement gorgé d’humanité qu’à un moment donné, tu ris, tu pleures et en fait tu sors complètement ragaillardi de la proposition.

    Peut-être aussi la danse, pour en reparler. 

    Les Allemands de la Dresden Frankfurt Dance Company, un programme somptueux avec évidemment William Forsythe. La Dresden Frankfurt Dance Company, c’est la compagnie que Forsythe a fondée quand il s’est installé en Allemagne dans les années 80. Puis quand il a quitté cette compagnie pour développer son travail de manière indépendante et plus radicale et plus performative, la compagnie a été reprise par Jacopo Godanni, qui était un ancien danseur de Forsythe. A succédé à Jacopo Godanni, Yohannis Mandofounis, qui est un ancien de Forsythe aussi, chorégraphe qu’on a vu dans le Kunst il y a quelques années. Il a notamment été un des grands danseurs du ballet de Lyon fin des années 90, grec d’origine, mais qui résidait en Suisse depuis très longtemps. Il a été nommé directeur de cette compagnie et c’est lui qui a demandé à Forsythe de faire une création. Et en même temps, il a voulu faire un double bill et il a décidé de mettre Forsythe et Thomas Hauert à qui il a aussi demandé une création. Forsythe travaille sans musique avec 14 danseurs, les danseurs les plus talentueux à l’heure actuelle, qui sont à la fois des techniciens classiques extraordinaires, mais qui ont aussi un savoir-faire en termes de danse contemporaine. Seul le souffle, le rythme des pieds rythment la performance. On est plutôt sur des esthétiques de Forsythe années 90. Le port de bras est somptueux. Ce n’est pas un Forsythe performatif radical tel qu’on le voit aujourd’hui. Pas du tout. Il est plutôt revenu à ses vieilles amours en termes de technique de danse. 

    Et Thomas, pour la première fois de sa vie, va travailler sur une œuvre magistrale qui est le concerto numéro 3 de Rachmaninoff. Le concerto est joué dans son entièreté. On commence la soirée par Forsythe, et c’est Thomas qui suit. Le l’ai vu à Barcelone, et la salle s’élève tout de go. C’est l’euphorie totale. C’est inhabituel pour Thomas Hauert. Je pense que ça s’explique, la qualité de son mouvement ne s’est jamais autant révélée qu’à cet endroit-là. Sa compagnie est très belle. Mais là, il est avec des techniciens avec lesquels il n’a plus trop l’habitude de travailler, le corps vieillissant. Mais c’est ce qui l’intéresse aussi des danseurs avec lesquels il travaille aujourd’hui, qui sont à un autre endroit du mouvement. Il est avec une jeune génération de danseurs qui est juste phénoménale. Il a un langage incroyable, parce que ce langage leur sied parfaitement aussi. Mais tout d’un coup, il prend une autre ampleur. Sans pour autant anéantir l’ampleur qui existe dans sa compagnie. Mais là, il y a quelque chose, une révélation qu’on n’avait pas encore vue.

    Donc oui, les sujets seront graves, mais en même temps, il y a quand même une espèce de joie et une liesse qui se révèlent à plein d’endroits dans la saison. Comment faire en sorte que les sujets ne soient pas graves, au vu de l’époque qu’on traverse. Il y a comme quelque chose de l’ordre de la résilience au plateau qui fait du bien. Qui est présente aussi, j’ai vu un premier filage de Juliette et Roméo d’Eline Schumacher, alors qu’elle crée en novembre. En l’état, ça augure que ça peut être vraiment phénoménal, elle a encore six semaines de répétition. Elle a travaillé un gros mois, même pas. Il y a quelque chose qui est en train d’émerger et c’est drôle, c’est intelligent, il y a une réécriture de Shakespeare là où on ne l’attend pas et c’est tant mieux, c’est impressionnant. Mais il y a quelque chose de la liesse populaire qui fait qu’à un moment donné tu aimes un menu, tellement c’est généreux. 

    Pour retrouver toute la programmation du Théâtre National : https://www.theatrenational.be/fr/

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