Tout nous sépare, visite bourgeoise chez les voyous

Tout nous sépare

de Thierry Klifa

Drame, Thriller

Avec Catherine Deneuve, Diane Kruger, Nekfeu

Sorti le 8 novembre 2017

Il est question dans le dernier film de Thierry Klifa, Tout nous sépare, de la rencontre entre deux mondes : celui de Rodolph (Nicolas Duvauchelle), voyou brutal, et de Julia (Diane Kruger), bourgeoise handicapée par un grave accident. Elle a de l’argent, ce dont il a désespérément besoin, il a des drogues, qui la soulagent quelque peu ses terribles douleurs, et leurs rendez-vous irréguliers sont autant motivés par cet échange de biens que par les rapports sexuels qu’ils entretiennent. On pourrait presque parler de donnant-donnant, si leur relation n’était pas complètement toxique, faite de chantages affectifs, d’abus de vulnérabilité et de clivage de classe. C’est une liaison prête à tourner au vinaigre à tout instant et, sans surprise, leurs rapports finissent rapidement par dégénérer, engendrant une série de conséquences que ni l’un ni l’autre n’aurait pu prédire.

On peut critiquer beaucoup de choses dans Tout nous sépare (j’insiste : beaucoup), mais on ne pourra cependant pas reprocher au film d’avoir des personnages aux personnalités fades. En première ligne, se retrouve Catherine Deneuve, en dangereuse mère courage, une femme ambivalente, entre préciosité et esprit combatif, la parole pleine de jugement, mais le regard magnanime. Nicolas Duvauchelle invoque quant à lui le Kowalski que Marlon Brando avait incarné dans Un tramway nommé désir : un homme brut et séduisant, dont la violence et l’impétuosité semblent capables de surgir à tout instant. Il se sort honorablement du rôle, tout comme le rappeur Nefkeu, qui interprète un personnage assez similaire, quoique plus doux. C’est la souvent excellente Diane Kruger qui déçoit ici, dans le rôle d’une toxicomane en manque. Les faiblesses de son jeu n’enlèvent cependant rien à la richesse de son personnage. Le film ose l’évoquer dans toute sa complexité  : sa sexualité, sa vulnérabilité, son immaturité et sa force.

Si le film n’hésite pas à donner un peu de couleur à ses personnages, il échoue par contre à rendre leurs actions cohérentes et crédibles. On peine autant à croire aux relations préexistantes qui nous sont racontées, qu’aux relations qui se développent au cours du long-métrage. C’est regrettable, puisque c’est justement dans les liens qui se créent des deux côtés de la barrière sociale que le film entend nous faire par son message – qui n’est autre que le contrepied de son titre. Peut-être ces personnes que tout semble opposer ne sont pas si différentes, nous fait-on remarquer avec la subtilité et la perspicacité d’un livre pour enfants.

Mais de par ses lieux communs, ses clichés et son absence de considération sociologique, Tout nous sépare a l’effet inverse, renforçant l’apparente séparation entre ses personnages bourgeois et ses voyous. Son portrait des quartiers défavorisés et de la vie de malfrats à la petite semaine se veut authentique, mais il n’est guère convaincant, renvoyant à une vision simpliste des rapports sociaux. Il est question dans le film de la rencontre entre deux mondes différents, mais c’est avant tout un point de vue bourgeois qui nous est présenté, sur un univers que ses auteurs ne connaissent de toute évidence pas.

Un fin drame social, Tout nous sépare n’est donc pas. Il ne peut pas prétendre être un bon polar non plus. Ses séquences d’actions ont des enjeux suffisants pour créer le suspense, mais leur mise en scène est presque complètement dépourvue de toute tension. Les personnages ont beau crier, s’exclamer, et occasionnellement se tirer dessus, la réalisation reste terriblement sage, comme si le film ne voulait pas embrasser la vigueur du genre cinématographique auquel il appartient.

En théorie, Tout nous sépare a suffisamment d’éléments particuliers pour le distinguer du lot. En pratique, son refus (ou son incapacité) d’explorer profondément ses idées et ses personnages aboutit à un aplanissement narratif qui le prive de toute valeur. Tant de ses événements devraient nous prendre à la gorge, nous remuer et nous accrocher à notre siège (le long-métrage traite, entre autres, de meurtre, de précarité et de violence sexuelle), mais c’est l’indifférence qui prime, en grande partie parce que le film ne parvient pas à dramatiser de manière cohérente et efficace ce dont il parle. Qui sait ? Les auteurs ne souhaitaient peut-être pas en faire autant. Un film dans lequel Catherine Deneuve, 74 ans, brandit un fusil à plusieurs reprises ne devrait en tout cas pas être aussi inintéressant que celui-ci.

Adrien Corbeel
A propos Adrien Corbeel 45 Articles
Journaliste du Suricate Magazine

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