L’étranger de Camus: une œuvre classique et toutefois moderne à voir au théâtre Varia

Spectacles du Théâtre de la Chute, scénographie, adaptation et mise en scène de Benoît Verhaert avec Lormelle Merdrignac, Benoît Verhaert et en alternance, Stéphane Pirard, Samuel Seynave. Du 19 au 23 mars 2019 au Varia.

En scène au théâtre Petit Varia du 19 au 23 mars, L’Etranger d’Albert Camus, nous fait vivre un moment fort d’introspection sur le sens de la vie et sur le poids des convenances en société. Le metteur en scène et acteur multi-personnages Benoît Verhaert nous communique sa passion pour ce chef d’œuvre de la littérature française, qui traite tout à la fois de la philosophie, de la jeunesse, et du rejet.

Paru en 1942, L’étranger est l’un des romans les plus lus de tous les temps et toujours bien d’actualité. Roman classique et à ce titre étudié en fin de secondaire, l’étranger est une de ces œuvres littéraires qui n’a jamais fini de dire ce qu’elle à dire, parce qu’elle contient quelque chose d’unique et d’universel. Quand on demandait à Camus de quoi parlait l’étranger, Camus répondait que “c’est histoire d’un homme condamné à mort pour n’avoir pas pleuré à l’enterrement de sa mère“.

Toutefois au secondaire, cette lecture imposée peut ne pas être comprise… C’est d’ailleurs ce qui s’est passé pour le metteur en scène Benoît Verhaert, qui a évité le livre en secondaire pour finalement le découvrir et le considérer comme une de ses lectures structurante à la fin de ses études au conservatoire. Son enthousiasme est communicatif, pour lui l’étranger est “une lecture bouleversante, qui l’a ébranlé et lui a donné envie de lire“. Et c’est donc depuis 25 ans, qu’il travaille et présente cette pièce, d’abord dans le rôle du personnage principal Meursault et puis dorénavant, dans une impressionnante performance artistique en incarnant tous les autres personnages masculins du roman passant tour à tour de directeur d’asile, à patron, l’ami Raymond, le gardien de prison, l’avocat, le procureur, l’aumônier, etc… Il réussit à interpréter une grande palette de caractères et de postures, sans changement de costume ou tout autre artifice. Et toutes ces figures, représentant la société, font preuve d’une certaine volubilité qui contraste avec l’économie de mots du personnage principal.

Avec ce parti pris, qui fonctionne, la pièce nous est présentée avec seulement trois personnages sur scène, le personnage principal Meursault (interprété soit par Stéphane Pirard, soit par Samuel Seynave) qui remonte le film de ce qui lui est arrivé suite à l’annonce du décès de sa mère, sa petite amie Marie (jouée par Lormelle Merdrignac) et tous les autres (Benoît Verhaert). Ce choix fait ressortir la place prééminente de Marie dans le psychisme de Meursault, même si celui-ci n’hésite pas à lui dire frontalement qu’il veut bien l’épouser “si ca lui fait plaisir” et qu’il ne l’aime pas. Ce personnage est en effet tellement “étrange”, totalement indiffèrent à son avenir et aux autres, in fine quasi autiste.

La mise en scène est dépouillée et la pièce est courte (1h15). A tout moment, les acteurs sont très habités, pleins de vie, et Marie, en robe rouge, apporte fraîcheur et sensualité. Dans cette présentation frontale, où  les acteurs se mêlent par moment aux spectateurs, la dialectique de la vie et de la mort, de la fureur de vivre et de choisir sa vie face a son absurdité, est frappante. Dans la première partie, on ressent vivement la force de l’attraction entre Meursault et Marie, la chaleur accablante du soleil algérien, la légèreté de la vie. Et puis, vient le moment où tout bascule, le meurtre finement amené par un puissant couloir de lumière évoquant le soleil accablant et les déflagrations successives. La deuxième partie, plus sombre, raconte le procès de Meursault qui se termine par une condamnation à mort. Meursault, droit dans ses bottes et incapable de se conformer aux attentes de la société, ne se défend pas et explique sa vérité. Bien qu’il ne montre aucune empathie ni remord face a son crime, Meursault se dit heureux. A la question “pourquoi avez-vous tué?”, il répond: “parce qu’il y avait du soleil”. A la fin, Meursault sort tout de même de son indifférence et par sa colère se réapproprie sa mort.

Dans cette pièce fort symbolique, les naissances, rencontres avec la mort et renaissances sont multiples : mort de la mère qui implique la mort de l’enfance, renaissance dans la mer et dans l’attraction à l’autre, le meurtre puis prise en main de son destin et acceptation de la mort. Les acteurs cherchent d’ailleurs à susciter le débat avec le public. Chaque représentation est suivie d’un débat de 30 minutes (voir photo). Les acteurs ont, à cette occasion, précisé que bien que très réaliste, cette histoire aurait connu une autre fin dans la vie réelle. En effet, dans le contexte colonial de l’Algérie française, un français n’aurait certainement pas écopé de la peine de mort pour le meurtre d’un algérien. Dans ce moment de partage intensément philosophique, ils concluent que la vie n’a pas de sens en soi et que chacun doit construire son propre sens. Comment ? En plein accord avec Camus, ils partagent leur sentiment que la liberté est à trouver dans l’acceptation de son sort, la gestion de son destin et en s’ouvrant aux autres.

Cette pièce vaut le détour, pour se réapproprier ce classique et voir comment il résonne en nous à différents âges de la vie. L’acuité du texte et la belle performance des acteurs sont également à apprécier. On a apprécié la volonté de partage et de débat sur la signification de cette œuvre et salue la démarche à venir du Théâtre de la Chute de présenter et débattre de cette pièce à un public de détenus en centre pénitentiaire.

Les acteurs du Théâtre de la Chute avec le Théâtre Varia sont d’ailleurs pleinement engagés dans une démarche pédagogique et éducative. Ensemble avec les professeurs, ils cherchent à permettre aux étudiants de s’approprier ce récit, qui est aussi celui du positionnement individuel face aux attentes de la société a l’entrée dans l’âge adulte. Leur projet interactif et pédagogique prévoit une animation en classe avant le spectacle, la rédaction d’un dialogue orignal par les élèves et des échanges entre classe en avril. Selon Benoît Verhaert, il est utile pour les élèves qui étudient cette pièce de réfléchir a deux questions clés sous forme de plaidoiries:

  • Si vous aviez un Meursault dans votre entourage, est ce que vous pourriez vivre avec lui ou serait il rejeté?
  • Vous sentez vous étranger à Meursault?

L’étranger est proposé dans le cadre d’une trilogie sur le thème du dialogue et de l’amour proposé par Benoît Verhaert  et ses acteurs du  Théâtre de la Chute. Cette trilogie a démarré avec le Dom Juan de Molière et se clôturera avec On ne badine pas avec l’amour de Musset, du 26 au 30 mars.

Informations :

Jour de représentation et horaires : du 19 au 23 mars de 20 h a 21h15
Tarifs : de 5 à 21 € & Article 27
Infos et réservations : +32 2 640 35 50 – reservation@varia.be – www.varia.be

Myriam Watson
A propos Myriam Watson 33 Articles
Journaliste du Suricate Magazine