La La Land, ou le renouveau de la comédie musicale

La La Land

de Damien Chazelle

Comédie Musicale

Avec Ryan Gosling et Emma Stone

Sorti le 25 janvier 2017

Projeté comme film d’ouverture au Festival de Venise en 2016, La La Land, la comédie musicale de Damien Chazelle, le réalisateur de Whiplash, séduit la critique et les spectateurs, ceci avec une haute note luxurieuse d’envoutement.

Rythmé par le passage des saisons, le film raconte l’histoire d’une relation amoureuse entre Mia (Emma Stone), une actrice en devenir qui travaille dans un café à Hollywood, et Sebastian (Ryan Gosling), un passionné de jazz qui joue dans des clubs déplorables pour vivre. Une suite de rencontres hasardeuses les met sur le même chemin, et les deux protagonistes qui ne voulaient pas l’un de l’autre au tout début, vont tomber amoureux. Ensemble, ils vont se soutenir pour réaliser leurs rêves, en affrontant obstacles et déceptions.

Damien Chazelle reprend les codes des comédies musicales et joue avec pour un rendu qui dépasse l’imitation ou l’hommage vers un renouveau du genre. Certes, on y chante et tout le monde se met à danser dans un synchronisme d’une absurdité propre aux « musicals ». Certes, les lumières se transforment et les mondes se métamorphosent pour isoler les personnages et les mettre en valeur. Certes, on part du texte parlé vers les paroles chantées et enfin la danse. Mais La La Land ne s’arrête pas là.

Le cinéaste utilise ces codes pour questionner le monde méta-cinématographique que le film crée : pour être comédienne ou musicien (les deux charpentes de la comédie musicale), quels codes du genre faut-il garder et comment faire pour les dépasser ? Cette question de la dualité entre le traditionnel et le moderne est d’ailleurs littéralement transposée dans un dialogue du film sur le jazz entre Sebastian et un ami à lui. À travers ces choix, le cinéaste questionne les codes du cinéma lui-même.

Aux longs plans-séquences qui refusent d’être coupés et s’entêtent à tenir le souffle le temps d’une chanson (comme la magnifique scène d’ouverture du film dans les embouteillages de Los Angeles qui rappelle Fame d’Alan Parker), s’opposent des montages rapides au rythme de la musique de jazz parfaitement maîtrisés, à la Whiplash. La caméra ne se suffit pas à filmer les corps qui dansent, ou à danser avec eux, mais s’en détache à des moments pour danser elle-même en effectuant des mouvements auxquels la complexité et l’esthétisme n’enlèvent pas le vecteur narratif.

L’émotion dans La La Land n’est pas uniquement due à un scénario qui transforme le possible en certain, ou à un actorat à fleur de peau qui alterne brillamment l’humour au drame (Ryan Gosling et Emma Stone rajoutent à leurs personnages des étincelles de leurs propres êtres). Damien Chazelle crée l’émotion avec le langage cinématographique qu’il décide d’employer : ses mouvements de caméra incessants, la lumière de Linus Sandgren qui marie dans la complémentarité le froid au chaud (et non pas seulement dans le contraste), son décor où d’autres actions ne cessent de se dérouler, etc.

En plus des yeux d’Emma Stone _ merveilleusement mis en valeurs par les choix chromatiques de vêtements, décors et lumières _ qui vous pétrifient à la fois par leur intelligence et leur sensibilité, et la mèche tombante d’un Ryan Gosling qui maitrise l’équilibre dans le jeu entre un être blessé et un être amoureux, les détails de la musique de la comédie musicale ne vous laissent pas indifférents.

Et l’on ne parle pas seulement des scènes à claquettes qui font hommage à Fred Astair et Ginger Rogers, ou des danses oniriques dans des espaces inexistants comme le ciel étoilé (nous rappelant « City of Stars », le titre de la chanson leitmotiv du film), ou même des numéros chantés dont le texte est d’un naturel tellement simple et tangible qu’il vous fait douter si l’on est dans l’espace du réel filmique ou dans celui, merveilleux, de la chanson. On ne parle pas non plus des voix fragiles des acteurs qui transforment, avec la simplicité de la ligne narrative, le spectaculaire en humain. Il s’agit de ces quelques notes, jouées par Ryan Gosling, qui vous hypnotisent. Elles reviennent dans le film à des moments clefs et nous ne nous en lassons jamais. Justin Hurwitz, le compositeur musical du film, arrive à concentrer dans ces quelques notes tout le bagage narratif et émotionnel de l’histoire.

La La Land ne constitue pas uniquement un hommage à l’âge d’or hollywoodien ou au cinéma de Jacques Demy. Il démontre que la comédie musicale n’appartient pas à une période passée, qu’il est toujours possible d’en faire sans imiter ce qui a déjà été fait. Comme le dit Alberto Barbera, le directeur artistique de la Mostra, La La Land « ne se contente pas de réinventer le genre de la comédie musicale, mais il lui donne un nouveau départ ».

Patrick Tass
A propos Patrick Tass 41 Articles
Journaliste du Suricate Magazine