Du tableau au smartphone, l’image de soi n’a jamais été aussi accessible — ni aussi codifiée. L’exposition Je suis là décrypte cette transformation et révèle les tensions entre affirmation de soi, standardisation et dépendance au regard des autres.
À l’heure où chacun peut produire et diffuser son image en quelques secondes, l’exposition Je suis là, initiée par l’Université libre de Bruxelles et présentée à l’Espace Vanderborght, du 3 avril au 31 mai, interroge notre manière d’exister par et dans les images. Du portrait peint au selfie numérique, le parcours met en évidence un basculement : celui d’une représentation du sujet vers une mise en scène permanente de soi.
Se représenter n’a jamais été un geste neutre. Longtemps, l’autoportrait relevait d’un exercice maîtrisé, inscrit dans le temps long, où l’artiste cherchait à se comprendre et à fixer une identité. Avec le selfie, ce geste s’est démocratisé jusqu’à devenir banal. Mais cette apparente simplicité masque une transformation profonde : l’image de soi n’est plus seulement une trace, elle devient un acte de présence, une manière d’affirmer “j’existe”, au croisement du regard des autres et des dispositifs techniques qui le rendent possible.

Le parcours articule œuvres historiques, installations contemporaines et dispositifs immersifs, révélant le passage d’un régime de représentation à un régime de visibilité. Là où l’autoportrait supposait une distance — un temps de pose, un travail de composition — le selfie s’inscrit dans l’immédiateté et la circulation. L’image est produite pour être partagée, commentée, validée, inscrite dans un flux continu où sa valeur dépend autant de sa forme que de sa réception.
Ce glissement s’accompagne d’une mutation de l’identité. Les œuvres montrent un “moi” fragmenté, multiple, en constante recomposition. À travers les réseaux sociaux, chacun ajuste son image, la filtre, la met en scène. Le visage devient une surface de projection, support d’un récit personnel sans cesse réécrit, où coexistent affirmation de soi et désir de reconnaissance.
Mais cette liberté apparente s’inscrit dans des cadres normatifs puissants. Les codes visuels hérités de la publicité, du cinéma ou des plateformes influencent fortement les représentations. Derrière la promesse d’authenticité se dessine une standardisation du visible : cadrages, postures, expressions se répètent, produisant une esthétique familière, immédiatement lisible, mais rarement singulière.

Certaines œuvres jouent de cette ambivalence en détournant les codes du selfie ou en les poussant à l’extrême, révélant une identité à la fois construite et mise à l’épreuve. Car le selfie est aussi une interaction : exister visuellement suppose d’être vu, reconnu, validé. Les “likes” et commentaires participent désormais à la définition de soi, transformant l’image en enjeu de reconnaissance, voire en capital symbolique.
L’exposition met ainsi en lumière un paradoxe : jamais les individus n’ont autant communiqué sur eux-mêmes, et pourtant le lien social se transforme. L’image rapproche autant qu’elle éloigne, substituant à la présence physique une présence médiée, parfois plus performée que vécue.

À travers ses dispositifs pédagogiques et participatifs, l’exposition rappelle aussi que le selfie n’est pas qu’un geste individuel, mais un phénomène collectif, inscrit dans une économie de l’attention où chacun est à la fois producteur et produit de sa propre image. En cela, il prolonge et transforme l’histoire du portrait : non plus fixer une identité, mais la maintenir en circulation, dans un équilibre fragile entre contrôle et dépendance au regard des autres.
Avec Je suis là, l’ULB propose une lecture stimulante de notre rapport contemporain à l’image. En interrogeant le passage du portrait au selfie, elle révèle une tension fondamentale entre expression de soi et mise en scène, entre visibilité et standardisation. Dans ce flux continu d’images où chacun affirme “je suis là”, reste une question : que signifie encore être réellement présent ?
Où ? Espace Vanderborght, Rue de l’Ecuyer 50, 1000 Bruxelles
Quand ? Du 03 avril au 31 mai 2026
Combien ? Gratuit
