Titre : Yonkers
Auteur.ice : Paul Couturiau
Édition :Onlit
Date de parution : 20 mars 2026
Genre : Polar
Paul Couturiau propose avec Yonkers un polar aux ambitions narratives indéniables : points de vue multiples, chronologie fragmentée, construction en puzzle. Sur le papier, tous les ingrédients semblent réunis pour un thriller où le lecteur reconstitue progressivement la vérité à partir de fragments dispersés. Pourtant, dans les faits, ce projet ambitieux s’avère malheureusement plus laborieux que captivant, transformant ce qui aurait pu être une enquête palpitante en parcours du combattant pour le lecteur.
Dès les premières pages, on se prête volontiers au jeu. Un meutre a eu lieu, le protagoniste s’échappe pour se venger ? ne pas se faire attraper ? Au début, le doute persiste. Et puisque la fragmentation narrative fait partie des codes du polar contemporain, le lecteur habitué du genre sait qu’il faut accepter une certaine confusion initiale avant que tout ne s’éclaire progressivement.
Sauf que dans Yonkers, cette clarification demande beaucoup d’efforts de lecture. On finit par se demander quel est le but final de cette construction éclatée. Est-ce pour créer du suspense ? Pour refléter la confusion des personnages eux-mêmes ? Pour obliger le lecteur à adopter une posture active de reconstitution ? C’est bien là le problème : quand on ne comprend pas la raison d’un choix narratif, on peine à l’accepter.
Le choix d’alterner les points de vue entre divers personnages représente un défi technique considérable pour tout auteur. Il faut réussir à créer des voix distinctes, des styles narratifs propres à chaque protagoniste, faire en sorte que le lecteur identifie immédiatement qui parle sans avoir besoin de vérifier le nom en début de chapitre. C’est un exercice d’équilibriste.
Dans Yonkers, les alternances de point de vue annoncent effectivement des personnages bien distincts sur le papier, mais l’écriture et le style restent plutôt similaires d’une voix à l’autre. Certes, on reconnaît parfois un personnage grâce aux dialogues qui lui sont attachés ou à certains tics de langage. Mais ce n’est pas constant. Globalement, le style d’écriture semble suivre un narrateur unique plutôt que les multiples voix suggérées par la structure.
Ce challenge – faire jongler plusieurs points de vue tout en adaptant le style à chacun – mérite d’être salué dans son intention. Mais force est de constater qu’il n’a pas été pleinement abouti ici. Et surtout, on comprend mal son utilité finale. Un roman narré par un narrateur omniscient classique, ou même du point de vue d’un seul personnage, aurait probablement mieux servi l’histoire et accroché plus efficacement le lecteur.
L’autre faiblesse de Yonkers réside dans son abondance de détails. On se retrouve face à un roman conséquent, dense, bourré d’informations. Les flashbacks s’accumulent, les parenthèses narratives se multiplient (visant certainement à détailler la psychologie des personnages et à étoffer l’univers du récit). Mais là encore, l’effet produit est inverse de celui recherché. Au lieu d’enrichir l’expérience de lecture, ces masses d’informations finissent par noyer le lecteur.
On s’y perd. Les questions s’accumulent, et avec elles la lassitude. Il y a quelque chose de paradoxal dans Yonkers. L’histoire elle-même possède tous les ingrédients d’un bon thriller : des mystères, des secrets bien gardés, un côté « puzzle » où les pièces s’assemblent progressivement. On imagine facilement cette intrigue portée à l’écran, transformée en série télé ou en film. Le matériau narratif de base fonctionne. C’est la forme romanesque choisie qui pose problème.
Pour un lecteur en quête d’une histoire policière divertissante et énigmatique, Yonkers risque fort de décevoir. On ne trouve pas ici le rythme haletant, la clarté narrative et l’efficacité d’un page-turner polar. On se heurte au contraire à une construction labyrinthique où on passe plus de temps à essayer de s’orienter qu’à savourer l’intrigue.
Il serait injuste de qualifier Yonkers de mauvais polar. L’histoire de fond tient la route, certains rebondissements surprennent, quelques scènes possèdent une vraie intensité dramatique. Paul Couturiau maîtrise visiblement les codes du genre et sait construire une intrigue criminelle solide. Mais ces qualités se retrouvent étouffées sous des choix de forme trop ambitieux.
On referme le livre avec un sentiment de gâchis, de déception. Il y avait matière à faire un thriller efficace, peut-être même remarquable. Pour ceux qui aiment les défis narratifs et ne craignent pas de se perdre temporairement dans des constructions complexes, Yonkers pourra représenter une expérience intéressante. Reste que pour la majorité des lecteurs cherchant simplement une bonne histoire policière bien racontée, ce roman risque de générer plus de confusion que de satisfaction.
