Présentes dans les ateliers et sur les scènes, les femmes scénographes le sont par contre beaucoup moins dans la mémoire collective. En faisant dialoguer archives historiques, créations et témoignages contemporains, l’exposition Dessiner la scène, produite par Écarlate la cie et Fame Festival en partenariat pédagogique avec l’ENSAV La Cambre, entend réparer cet effacement et pose les premières pierres d’un matrimoine de la scénographie en Belgique.
Lorsque l’on pénètre dans l’espace d’exposition de l’école supérieure de La Cambre, on a presque le sentiment d’entrer dans l’atelier de scénographes momentanément absentes. Sur de grandes tables s’accumulent maquettes, plans, photographies, carnets, matériaux et objets. Une proximité volontaire, comme nous l’explique la scénographe de l’exposition Milena Forest : « Nous voulions que les visiteurs puissent être très proches des maquettes et du travail présenté. Si vous avez ressenti cela en entrant, alors cet aspect-là est réussi ».

Dessiner la scène dévoile ainsi un métier dont une grande partie du travail reste invisible. Forest le décrit comme un métier « couteau suisse », dont la diversité des tâches demeure parfois mal comprise jusque dans les équipes théâtrales. L’exposition présente notamment un courriel dans lequel Marie Szersnovicz détaille à une productrice tout ce qu’implique une scénographie, pour lui expliquer pourquoi les huit jours de contrat proposés sont insuffisants. Plus ludique, la Théorie du concombre de Christine Mobers, accompagnée d’un véritable concombre, rappelle qu’un objet apparemment banal change de statut dès lors qu’il entre sur scène.

À cette invisibilité inhérente au métier s’en superpose une autre : celle des femmes qui l’ont exercé. Le choix de La Cambre est à ce titre significatif. Dès sa fondation par Henry van de Velde en 1927, cette école mixte permet à de jeunes femmes d’accéder à des formations artistiques et techniques alors largement réservées aux hommes. L’exposition établit une continuité entre ces pionnières et les scénographes contemporaines.
Mais il ne s’agit pas pour autant de postuler l’existence d’une scénographie « féminine ». Surtout que certaines participantes se montrent même réticentes à voir leur travail défini par leur genre. « C’est toute la complexité de cette question : rendre visible le travail des femmes sans réduire leur œuvre à leur genre », résume la commissaire Annabel Vergne.

La parole constitue justement l’un des matériaux essentiels du parcours. Entre 2023 et 2025, Milena Forest et Clémence Thiery ont longuement interrogé douze scénographes sur leurs pratiques et les réalités concrètes du métier. Leurs témoignages surgissent aujourd’hui de cônes de feutre baptisés « signalophones », disposés sur les tables. Une pression sur un bouton déclenche l’écoute. « Lorsque tous les “signalophones” fonctionnent simultanément, leurs voix forment une sorte de rumeur dans l’exposition. Puis, lorsque vous vous approchez de l’un d’eux, une voix se détache et devient claire. »
Passé et présent se rencontrent ainsi jusque dans l’espace. Pour Vergne, ces voix évoquent même des « fantômes » présents aux côtés de leurs travaux.
L’exposition se conclut logiquement par un appel à constituer un véritable matrimoine de la scénographie. Déposer ses archives permet d’inscrire son travail dans l’histoire et d’offrir des références aux générations suivantes. Dessiner la scène ne cherche donc pas seulement à retrouver les créatrices insuffisamment documentées d’hier : elle tente aussi de préserver les traces de celles d’aujourd’hui.
Toutes les infos : https://100.lacambre.be/event/dessiner-la-scene/
Où ? ENSAV La Cambre, 425 Avenue Louise – 1000 Bruxelles
Quand ? Du 24 septembre au 23 octobre 2026, du mercredi au vendredi de 13h à 18h et le samedi de 10h à 18h
Combien ? Entrée libre
