Eva Husson nous parle de Bang Gang

A l’occasion de la sortie de Bang gang, rencontre avec sa réalisatrice et scénariste, Eva Husson, et retour sur la conception d’un film qui aborde les dérives adolescentes de manière surprenante. Quelques révélations sur le scénario sont faites dans la dernière partie, qu’il vaut peut-être mieux lire après avoir vu le film.

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Eva Husson : Il me semble important de désamorcer les appréhensions autour du film. Pour les personnes ne l’ayant pas vu, il peut être difficile de comprendre qu’il est plein de douceur, et qu’il est tout sauf pornographique. Beaucoup des premiers spectateurs sont sortis de la salle en étant surpris. Ils s’attendaient à quelque chose de dur et de sombre, alors que Bang Gang est très solaire et empli de tendresse pour ses personnages.

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Bang gang a mis du temps à se monter. Cela vient-il de son sujet ?

Pour le sujet, je ne sais pas. Je pense que c’ est plutôt normal pour un premier film. Comme j’étais un peu hors du circuit, en ayant fait des études aux Etats-Unis, c’était un peu difficile d’aborder des producteurs français, vu que personne ne me connaissait. Faire lire mon scénario prenait des mois. Puis, j’ai trouvé la bonne productrice, et tout s’est mis en marche de manière assez rapide. J’ai signé avec elle en 2012, puis nous avons tourné en 2014.

Le film s’inspire d’un fait divers. Comment en avez-vous eu connaissance ?

On en parlait partout à l’époque, dans tous les médias. Puis c’est resté longtemps avec moi, sachant que j’ai mis dix ans à écrire le film. Quand je me suis posé la question du sujet que je souhaiterais aborder pour mon premier long-métrage, je m’en suis rappelé, en feuilletant l’un de mes cahiers. J’y note tout ce qui m’interpelle. Je trouvais le fait divers assez particulier, assez intriguant.

Pourquoi l’avoir transposé à notre époque ?

Je pense que ça n’aurait eu aucun intérêt de le laisser dans les années 90. Les problématiques de l’adolescence actuelle sont extrêmement marquées par le contexte de la révolution numérique, et pour moi, s’en extraire aurait relevé du hors sujet.

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Est-ce que vos études à l’American Film Institute (AFI) de Los Angeles ont influencé votre film ?

Oui, évidemment. J’ai un rapport décomplexé à l’artisanat du film. J’aime bidouiller et explorer tout ce qui relève du son et des lumières, pour servir la narration. Je trouve que c’est un outil comme un autre, tandis que j’ai l’impression qu’en France la narration semble plus importante que l’image. Je viens d’une tradition où chaque élément revêt la même importance.

Surtout que la photographie du film est belle, voire esthétisante.

Je m’inscris en faux. Je me suis vraiment battue pour qu’on n’inscrive pas le film dans cette catégorie-là. Ce n’est pas parce qu’on fait attention à la lumière qu’on est esthétisant. Il y a une certaine hypocrisie dans le fait de croire que tout choix de lumière n’est pas esthétique. Il l’est par essence, même quand la lumière est crade, quand elle est moche. D’autant qu’elle est narrative. Vouloir avoir une certaine beauté dans son image n’est pas esthétisant. Le cinéma français des années 30 et 40 l’avait très bien compris. La lumière de films comme Les enfants du paradis ou La règle du jeux est très belle, mais on ne dirait jamais de ces films qu’ils sont esthétisants.

Bang gang peut avant tout être perçu comme un conte initiatique, fait relayé par la photographie du film…

Complètement. Mon fil conducteur était celui d’un naturel sublimé, que ce soit dans les dialogues, dans le jeu des acteurs ou les décors. Je souhaitais que tout sonne juste tout en gardant une distance avec la réalité, qu’on soit dans un espace de fiction. Pour exemple, toutes les couleurs du film ont été choisies avec attention, et je n’ai fait aucun compromis à ce niveau. Les vêtements des personnages sont tous dans des couleurs acidulées, sauf ceux de Gabriel, qui a un rapport plus sombre à son environnement. George, au contraire, est toujours en turquoise ou en rose. Laetitia a une espèce de bleu roi qui lui colle à la peau. C’était très important pour moi.

Pourquoi avoir situé l’action dans un Biarritz comme coupé du monde ?

Cela vient de ma relation aux villes, de ma manière de les vivre. J’ai grandi au Havre, au bord de la mer, et je crois que si j’avais du le filmer, je l’aurai fait de la même façon.

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Le personnage de George initie plus ou moins le phénomène des “bang gang”, mais on sent qu’elle ne sert au final que de déclencheur à quelque chose de sous-jacent.

Bien sûr. Ce qui m’intéresse, c’est le fait qu’une seule personne n’est jamais à l’origine de tout, dans ce genre de fait collectif. Ce sont pleins d’enjeux individuels qui se rencontrent au même moment. Certaines personnes, assez conservatrices, m’ont affirmé le contraire, comme quoi ils n’ont jamais connu quiconque qui faisait ce genre de choses, que les adolescents, ce n’était pas ça. J’ai envie de leur dire qu’on n’a pas la même histoire. (rires)

Dans les groupes de gens auxquels j’appartenais, il y avait des personnalités un peu fofolles, très libres et utopiques, qui pouvaient partir dans des trucs complètements dingues. Je n’ai pas vécu les évènements qu’il y a dans le film, mais ça aurait pu. C’est pour cela que j’ai voulu explorer les thèmes que j’y développe. Quelle est la limite qui sépare un adolescent moyen d’un adolescent aux actes plus barrés ? Je pense qu’elle tient en très peu de choses. Il suffit d’un défi lancé dans une soirée, d’un coup de folie, pour que tout change.

Les scènes d’orgies en apprennent beaucoup sur les personnages. Comment ont-elles été conçues ?

Elles devaient être narratives, c’est sûr. Ce qui m’intéresse, c’est d’être dans un enjeu de reconquête de l’intime. Comment le cinéma en 2016 peut-il reconquérir l’intime, quand la frontalité et la crudité sont devenus le territoire du porno et d’internet ?

Par contre, je pense qu’il faut faire attention avec le mot “orgie”, que je trouve trop dur dans ce qu’il induit. Et pourtant je l’utilisais moi-même au départ, mais je trouve qu’il ne colle pas totalement. On n’est pas vraiment dans des ambiances à la Eyes wide shut, avec un club un peu glauque où tout le monde est nu. Ici, il est plus question de fêtes qui vont loin, avec plusieurs personnes pouvant faire du sexe ça et là. Ce sont surtout des moments très utopiques, très hédonistes et sans trop de limites. Il n’y a pas vraiment de mot pour caractériser ce genre de soirées, car elles ne sont pas très courantes.

Ces fêtes constituent pour les personnages un moment de liberté, mais également un moyen de mettre en commun leur solitude, tout en la gardant quand même un peu.

C’est tout à fait ça. J’ai vécu mon adolescence comme une traversée de la solitude, et je souhaitais parler de ce sentiment qui reste avec nous, même lorsque l’on est en groupe. Ce n’est pas quelque chose de facile. J’aime bien ces films qui présentent des groupes d’adolescents très soudés, mais je n’ai jamais connu ça.

D’où vient la scène présentant Alex au téléphone avec sa mère, après l’une des soirées ?

Je pense qu’on est tous comme ça à l’adolescence, dans cette transition entre des libertés très adultes et des moments où l’on reste des enfants. Tout d’un coup maman appelle, et il n’en faut pas plus pour qu’on redevienne le petit garçon ou la petite fille. Ce que j’adore, dans cette scène, c’est la transition très drôle qu’a trouvé la monteuse du film. Il y a une ambiance très crue et une musique electro dont les paroles sont “and I said to her”, et là, Alex répond au téléphone et fait “Allô, maman ?”

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La fin du film peut  néanmoins sembler moralisatrice…

C’est intéressant que tu l’aies perçu comme ça. Pour moi, c’est vraiment tout le contraire. C’est un moment où les adolescents sont confrontés au regard des adultes qui se rendent compte de leur existence, et que je trouve plus factuel que moralisateur. Je ne peux pas prétendre faire une histoire comme celle-ci en ne montrant pas la vision des adultes, qui fait partie du parcours initiatique. Pour ce qui est de la syphilis, cela relève plus de statistiques. Si tu mets 50 gamins qui baisent ensemble, il va forcément y avoir quelques cas d’MST ou de grossesses non désirées. J’ai essayé de dire que rien de tout ça n’est une catastrophe. C’est possible de vivre ce genre d’évènements extrêmes et de se construire avec de manière positive.

D’autant que ce dernier acte s’inspire également de la conclusion du fait-divers à l’origine du film, avec la découverte d’MST chez plusieurs des participants.

Oui. Là c’était vraiment moralisateur, pour le coup, vu qu’il y a eu un regain de la religion chez les gamins. Plusieurs se sont mis à aller à l’église tous les dimanches… Cette fin me semblait tellement peu européenne qu’elle ne m’était même pas envisageable.

Vous vous attendiez à des réactions violentes concernant le film. Pourquoi ?

J’ai vécu dans un milieu de classe moyenne, avec des parents profs à l’esprit très ouvert, mais beaucoup n’ont pas ce rapport au monde. Chacun a le sien et montrer les formes de liberté développées dans le film, que ce soit par rapport au corps ou au sexe, peut sembler très violent pour certaines personnes. Si on a pas la chance d’avoir accès à ces formes de liberté-là, il devient très difficile de les reconnaitre. Quand on y pense, c’est très rare de présenter un personnage féminin qui explore sa toute puissance sexuelle sans être punie à la fin. Elle refuse le statut de victime et se construit avec quelqu’un. Une spectatrice m’a dit que ça n’était pas de l’amour, qu’il n’y en avait pas dans le film et qu’elle le trouvait sale. J’ai essayé de tout faire sauf ça.

Merci à Eva Husson et à Heidi qui ont fait tout leur possible pour organiser la rencontre.

Propos recueillis par Guillaume Limatola

Guillaume Limatola
A propos Guillaume Limatola 123 Articles
Journaliste - Responsable BD du Suricate Magazine

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