Enfonçures à La Balsamine

De Didier-Georges Gabily, mise en scène de Caroline Logiou, avec Didier Poiteaux, Marie-Pierre Meinzel, Luc Schiltz, photo: © Hichem Dahes

Du 24 au 28 mars 2015 à 20h30 à La Balsamine

D’une part, Enfonçures se tourne vers la guerre du Golfe, guerre qui va «révolutionner» le principe même de guerre. Les ennemis ne sont plus face à face, on tue à distance sans voir le visage de son adversaire, sans qu’il ne soit vraiment une personne mais plutôt une idée lointaine. La guerre du Golfe fut avant tout une guerre d’images et un spectacle. D’autre part, nous avons Hölderlin, un poète allemand qui sombre dans la folie et s’éprend de Lotte, cette jeune fille de 30 ans sa cadette.

La question qui taraude Caroline Logiou, la metteur en scène, c’est cette idée de virtuel, de plus en plus présente dans notre société et fortement liée à l’idée de l’image. Le nouveau rapport aux médias apporte une thèse nouvelle : «cette guerre qui s’est faite par le biais de l’image et de l’utilisation des médias n’était pas l’Histoire mais le spectacle de l’Histoire», nous dit-elle. Elle utilise Hölderlin comme une figure qui tend vers «l’utopie». Et pour mettre en évidence cette théâtralité, la voie la plus naturelle n’est autre que la distanciation brechtienne.

Cette distanciation, elle l’installe avec une mise en scène basée sur le minimalisme et l’absurde. Un cube flotte au-dessus de la scène comme une menace et reçoit les projections d’images de guerre. Les objets sont détournés, suspendus, le tout créant cette une douce étrangeté si singulièrement germanique. A travers un travail sur la lumière et l’éclairage, elle crée une atmosphère pesante sur la scène qui crée des images plastiquement géniales. Cette atmosphère liée à la mise en scène est la bonne idée d’Enfonçures.

Malheureusement, si le pari de la distanciation paraît logique sur le papier, il ne donne pas l’effet escompté et dessert la réception du texte du début à la fin. Le texte de Didier-Georges Gabily, qui met en parallèle deux folies sans véritable ancrage narratif, est fragmentaire et mêle les niveaux de langage. Trop dense, il mélange deux thématiques qui sont déjà complexes si on les traite séparément et en devient donc rapidement abscons. Le texte d’Enfonçures comporte en plus une forte dimension poétique et doit donc, s’il veut être compris, être mis en évidence car il existe par sa forme autant que par son message. La grande complexité de sa facture est portée maladroitement par une mise en scène qui attire l’attention sur son propre procédé. Elle empêche la lecture organique de son propos trop littéraire que pour survivre à un parti-pris de mise en scène si imposant.

Dans cette bataille constante entre le verbe et la scène, les comédiens ont beaucoup de mal à se situer. Ils sont statiques, disent le texte pour eux-même sans le projeter vers le public, en gesticulant parfois mais en restant dans la posture. Le mélange des costume ne fonctionne pas et quand on voit un grand acteur au physique germanique venir jouer au derviche tourneur sous le cube géant sans aucune explication, c’est plus une sensation d’incompréhension qu’une stimulation de l’imaginaire qui vient s’emparer du spectateur. On a l’impression de voir évoluer devant nos yeux un monde qui ne se préoccupe pas du public, ce qui devient vite dérangeant.

On ne peut pas reprocher à Caroline Logiou son sujet et ses intentions. La place omniprésente de l’image médiatique et du spectacle sont des sujets qu’il est nécessaire et même vital d’aborder. On ne peut donc que regretter, qu’un texte déjà trop complexe n’ait pas été porté par une mise en scène plus organique, ce qui l’aurait peut-être rendu accessible. Ou plutôt, la mise en scène qui aurait pu être des plus pertinentes, aurait dû observer un seul thème, celui de la guerre du Golfe ou d’Hölderlin pour ne pas le rendre indéchiffrable. A vouloir trop faire, Enfonçures laisse le spectateur sur le bord du quai et ressemble à une caricature du genre.

Mathieu Pereira
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