À travers Saytu, présenté à la Galerie Templon à Paris, Alioune Diagne poursuit son exploration des mémoires culturelles sénégalaises menacées de disparition. Entre abstraction, calligraphie et figuration, le peintre développe un langage visuel singulier — le figuro-abstro — qui transforme chaque toile en archive vivante, ouverte aux interprétations du regardeur.
Quelques jours avant le vernissage de Saytu, un message apparaît dans mes notifications Instagram. L’expéditeur n’est autre qu’Alioune Diagne lui-même, qui m’invite personnellement à découvrir sa nouvelle exposition à la Galerie Templon. Le geste pourrait sembler anodin. Il dit pourtant beaucoup de l’homme. Depuis cinq ans, le peintre sénégalo-français enchaîne les expositions internationales, de la Biennale de Dakar à la Biennale de Venise, en passant par Paris, New York ou la BRAFA. Pourtant, lorsqu’on rencontre Alioune Diagne, ce qui frappe d’abord n’est ni la posture ni le discours de l’artiste consacré, mais une forme de simplicité chaleureuse, de générosité tranquille et d’humilité presque désarmante. Des qualités qui irriguent profondément Saytu, une exposition pensée comme une tentative sincère de préserver des mémoires culturelles menacées de disparition.

En wolof, « saytu » signifie rechercher, observer, préserver ce qui possède de la valeur. Un titre qui résume parfaitement la démarche de l’artiste. Après les thématiques migratoires et politiques de Bokk – Bounds, présenté à Venise en 2024, Alioune Diagne revient ici vers une approche plus intime et anthropologique. Pendant près de deux ans, il a parcouru plusieurs régions du Sénégal à la rencontre de communautés minoritaires comme les Bassari, les Bédik ou les Coniagui, partageant leur quotidien, leurs cérémonies et leurs traditions.
« Je ne voulais pas seulement représenter des costumes ou des gestes folkloriques, mais explorer la culture dans toute sa globalité », explique-t-il. Cette volonté traverse toute l’exposition. Les œuvres ne fonctionnent jamais comme de simples documents ethnographiques. Elles donnent plutôt l’impression de reconstruire une mémoire fragmentée, fragile, parfois sur le point de disparaître.
Depuis 2013, Alioune Diagne développe un langage pictural singulier qu’il nomme le « figuro-abstro ». Né après le décès de son grand-père, maître coranique, ce style repose sur une accumulation de micro-signes évoquant à la fois la calligraphie, l’écriture et l’abstraction. De près, les figures semblent se dissoudre dans un chaos graphique ; de loin, des silhouettes, des visages et des scènes collectives apparaissent progressivement.


Cette oscillation permanente entre abstraction et figuration transforme le spectateur en acteur du regard. Les tableaux d’Alioune Diagne ne se contemplent pas passivement : ils se déchiffrent presque comme un langage visuel. Une lecture sémiotique permet d’ailleurs de mieux comprendre la puissance du figuro-abstro. Dans des œuvres comme Sous l’arbre sacré ou Jeune fille Bassari, les personnages émergent d’un réseau de signes qui brouille continuellement la frontière entre figure et arrière-plan. Le cerveau reconstitue spontanément les formes à partir d’éléments fragmentés, activant ainsi plusieurs mécanismes décrits par la psychologie de la Gestalt, notamment les lois de clôture, de similarité et de figure-fond. Les silhouettes deviennent alors autant des figures humaines que des métaphores de la mémoire collective et de la transmission culturelle.
Cette ouverture interprétative rejoint également les théories des études de réception. Le sens de ses œuvres ne réside jamais uniquement dans la toile elle-même, mais dans l’interaction entre l’image et les publics qui la regardent. L’artiste raconte d’ailleurs que les réactions changent fortement selon les villes où il expose : à Dakar, ses œuvres réveillent la mémoire coloniale ; à New York, elles dialoguent davantage avec les imaginaires du sport et de la réussite sociale ; à Paris, elles résonnent avec les questions migratoires et identitaires.
Né à Kaffrine dans un environnement où l’accès à la culture était quasi inexistant, Alioune Diagne n’a découvert les musées et les galeries qu’à l’âge adulte. Aujourd’hui, il expose dans certains des circuits les plus prestigieux de l’art contemporain tout en cherchant à maintenir un lien fort avec les publics sénégalais et africains, notamment via les réseaux sociaux.

Loin d’un simple outil promotionnel, cette présence numérique participe selon lui d’une véritable démarche de médiation culturelle. « Je veux que ma communauté s’intéresse davantage à l’art et commence à regarder autrement les jeunes artistes talentueux présents au pays », explique-t-il. Dans cette logique, les réseaux sociaux deviennent presque un prolongement de son travail artistique : non plus seulement montrer des œuvres, mais transformer progressivement le regard porté sur l’art contemporain au Sénégal.
Car malgré son succès international, Alioune Diagne refuse d’être enfermé dans une catégorie d’« artiste africain ». « Je me définis simplement comme un artiste. L’art est universel », affirme-t-il. Une position cohérente avec son travail : profondément enraciné dans les réalités sénégalaises, mais traversé par des questionnements universels autour de la mémoire, de la disparition et de la transmission.

Dans plusieurs villages visités pour Saytu, certaines traditions ne survivent plus qu’à travers quelques centaines de personnes. « Je travaille actuellement à la création de futures archives visuelles du Sénégal », confie-t-il. C’est peut-être là que réside toute la force de cette exposition : derrière les couleurs vibrantes et les compositions hypnotiques du figuro-abstro, Alioune Diagne pose une question simple mais essentielle : que restera-t-il de ces cultures si personne ne prend encore le temps de les regarder, de les raconter et de les transmettre ?
Où ? Galerie Templon, 28 rue du Grenier Saint-Lazare, 75003 Paris, France
Quand ? Du 21 mai au 18 juillet 2026, du mardi au samedi (10h à 19h)
Combien ? Entrée libre
